LES SEPT LIENS DE LA VIGNE MYSTIQUE (D
' La vigne est liée. Qui ne voit les liens de notre vigne P Examinons-les en détail.
Le premier lien de Jésus, n'est-îl pas vrai, ce fut l'obéissance, car il obéit à son Père jusqu'à la mort, ef jusqu'à la moil, de la croix. Il obéit à Marie et
(1) La vigne mystique n'est autre que Jésus-Christ, qui a dit : « Je suis la vraie vigne» (Joan. XV,1). De ces paroles du Maître est sorti l'admirable traité de la Vigne mgsHqae, dont on va lire un passage. L'importance singulière qu'y prend le nombre 7 provient de ce que, pour les mystiques, ce nombre rappelle le mystère de la Rédemption, ce qui l'avait déjà fait appeler par saint Augustin :' le nombre de la loi de grâce (Aug, in psalm. y 50^. Ajoutons ^ue l'ouvrage du docteur séraphi-que est la source d'un thème iconographique important: Le preséoir mgaligue, sur lequel on consultera spécialement Emile Mâle : L'arl religieux de la fin du moyen âge en France (Paris, 1908/ pp. 111-118), qui donne toute la bibliog^raphie du sujet.
à Joseph ainsi que le dit l'Evangile : Il vint avec eux à Nazareth et il leur était soumis. Il obéit même aux puissances de la terre, à qui il paya l'impôt du didrachme.
Le second lien de Jésus fut le sein de la Vierge, qui a contenu celui que les cieux ne peuvent comprendre, ainsi que le dit le Bréviaire (i).
Le troisième lien fut la crèche, car nous chantons, le dimanche de la Passion : « l'enfant vagit dans une crèche étroite » (2) .
Le quatrième lien fut la corde avec laquelle on attacha Jésus lors de son arrestation, ainsi que le dit saint Matthieu : « Les méchants mirent les mains sur Jésus et l'attachèrent. » Roi des rois et Seigneur des seigneurs, cpi'ont donc à faire des liens avec toi P On attache la vigne de peur que le raisin, traînant à terre, ne se fane ou ne se gâte. Mais toi, dont les fruits étaient incorruptibles, pourquoi donc as-tu été lié ? Alexandre le Grand, ayant été atteint d'une flèche, fut prié de se laisser attacher pendant qu'on la lui enlèverait, le moindre mouvement du patient pouvant alors être mortel. Il n'y voulut point consentir, et dit qu'un roi ne doit pas s'avouer vaincu et doit toujours conserver le libre et plein exercice de son pouvoir. O Dieu des dieux, combien pourtant ta liberté et ta puissance ont subi d'entraves ! Que de liens t'enserrent, toi qui seul es libre, qui seul as le
(1) In feslo Naliv. Domîni, IL nocl. resp. ad 6. lecl.
(2) Hymne attribuée à Fortunat, évêque de Poitiers. (Migne, Palrol. Jal., tome 88, col. 88).
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pouvoir de lier et de délier ! Ah I c'est que par un effet de ta miséricorde tu as voulu être lié pour nous libérer de nos misères. Combien rudes furent les liens avec lesquels tes cruels bourreaux t'attachèrent, ô Agneau plein de mansuétude ! Je te vois des yeux de mon âme, autant que je le puis, ô Seigneur Jésus, meurtri de durs liens, traîné comme un voleur devant le prince dés prêtres, puis devant Pilate. Je te vois, je frémis d'horreur et je défaillerais d'étonnement si je ne savais avec certitude que ton cœur fut d'abord enserré dans les liens de l'amour, qui pouvait te rendre légers tous les liens extérieurs. Grâces soient rendues à tes liens, ô bon Jésus, qui ont rompu si complètement les nôtres..
Le cinquième lien de Jésus fut celui qui l'attacha à la colonne, lors de la flagellation, et l'on y pourrait joindre avec quelque raison les lanières des fouets qui déchirèrent sou cOrps. Mais, si cruelles, si dures, si injustes qu'aient été les lanières de ces fouets, je les aime, car il leur a été donné de toucher le corps très saint de mon Sauveur, de se saturer de son sang très pur. O bon Jésus, si, lors de la flagellation, ton sang fut répandu avec tant d'abondance iqtie la colonne sur laquelle il jaillissait en gouttes serrées eh conserve encore, dit-on, des traces vermeilles (i), combien de ce sang précieux a dû teindre les fouets qui lacéraient ton corps ! N'oublions pas
(1) Cette croyance, attestée déjà par Bêde le Vénérable (675-756), était co.urantë au moyen âgé, ainsi qu'on le constate en lisant la Glose ordinaire (in Luc, XXIIl, 25^ et Pierre Comestor (Hisloria scholastica : in Evang. c. 167).
enfin combien cette ligature était appropriée : la vigne en effet s'attache à l'échalas ; or, quel échalàé pouvait être meilleur que la colonne à laquelle fut attaché le Seigneur ? C'est pourquoi le Christ fut lié à la colonne comme la vigne à l'échalas.
Le sixième lien de Jésus fut la couronne d'épines qui enserra si cruellement sa tête aimable et y laissa l'empreinte cent fois répétée de ses aiguillons. Ceux-ci firent sourdre de toutes parts des gouttes de sang qui ruisselèrent sur la face vénérable du Sauveur, où venaient à peine de sécher les crachats des Juifs. Combien fut cruel ce lien, symbole d'honneur devenu le comble de l'opprobre. Roi de gloire, bon Jésus, couronne de tous ceux qui se confient en toi, qui te suivent, qui luttent pour toi, qui triomphent par toi, qui demeurent en toi, qui donc t'a ceint d'un lien de confusion si amer ? Le psalmîste l'a prédit : La confusion couvre ta tête et ta face aimable ; une race méchante et perverse t'inflige l'honneur dérisoire d'une couronne et la douleur inéluctable de ses pointes épineuses. La confusion et la douleur semblent rivaliser d'ardeur à te frapper, et l'on se demande en vérité laquelle te porte les plus rudes coups ; oui, laquelle te fait le plus souffrir : la dérision de ta couronne ou la mprsure acérée de ses épines ? Sortez de vos demeures, filles de Siori, et voyez le roi Salomon ceint du diadème dont sa mère le couronna au jour de ses fiançailles, alors que son cœur était dans l'allégresse (Cantique des cantiques, III, II). âme, la fille de Sion, c'est toi, fille de
l'Eglise, qui dois quitter les soucis profanes et les vaines pensées pour voir dans la contemplation le véritable roi Salomon, Jésus-Christ, qui est notre paix, détruisant l'inimitié qui séparait Dieu de l'homme et renouant amitié entre eux. Cette mère qui l'a couronné, c'est la synagogue, ou mieux le peuple juif. O mère infortunée, quel crime a donc commis ton fils si bon, pour mériter d'être lié avec des épines ? C'est lui qui a brisé tes entraves ; à sa voix- les malades se sont levés guéris, les veuves et les orphelins ont été .consolés,- et de tels liens l'attachent aujourd'hui ! Serait-ce là sa dot et ses présents de .mariage ? Le jour de ses fiançailles est en effet poux lui celui des prémices,^ et de quelles prémices ! ; le jour des outrages et du blasphème, de la tribtdation et de la misère, de la violence et de la douleur, le jour des liens et de la mort. Voilà le jour de ses fiançailles, ô âme fidèle, et c'est avec de telles arrhes que ton époux,. le plus beau des enfants des hommes, a pu te rédimer. Et maintenant il s'avance, vêtu de là robe nuptiale, mais couronné d'épines, et non d'or ou de pierres précieuses. On l'a vêtu d'une pourpre dérisoire, encore que son enveloppe charnelle était déjà teinte de la pourpre autrement noble de son sang très saint. Alors qu'on ne plonge que deux fois les étoffes dans le bain de pourpre, son corps a" été teint jusqu'à trois fois par l'effusion torrentielle de son sang : lors de son agonie au Jardin des olives, lors de la flagellation, lors du crucifiement. Voilà, ô âme, ton époux trois fois teint de sang ! Lève les
yeux et vois si tu reconnais ou non sa tunique. Une bête féroce entre toutes, semblable à un chien enragé, la plèbe juive, le dévore, car c'est bien elle qui à condamné ton fils, ton frère, ton époux. Qui ne se lamenterait à ce spectacle ? Qui pourrait retenir ses larmes et ses gémissements .►> Ah ! s'il est pieux de se réjouir pour Jésus, il ne l'est pas moins- de le pleurer.
Le dernier lien de Jésus fut ce lien de fer qui l'attacha à la croix. Ce fut de beaucoup le plus fort et le plus cruel, non seulement parce qu'il ouvrit une large blessure dans les membres très saints du Sauveur, mais parce qu'il parvint à séparer sa très pieuse âme et son corps très pur. Sortez maintenant de vos demeures^ ô filles de Sion, et' voyez le pacifique champion de notre liberté succombant dans le combat. Voyez l'auteur ■ de notre vie franchissant pour nous les portes de la mort afin de nous ramener sur le chemin de la vie. Voyez ces clous de fer, les plus durs de tous les liens, cruellement enfoncés dans les, pieds du Sauveur, dont tous les pas tendaient à notre salut ; dans ses mains, qui ne travaillaient qu'à l'accomplir. Voyez sur le bois de la croix le pain des Anges, très blanc, très délicat, descendu du ciel pour se donner à nous en nourriture, afin que nos âmes, soi:tmises à uû incessant labeur, n'aient de réconfort qu'en lui ; incarné pour nous, non pour se changer en notre chair, mais pour nous transformer en son esprit. Voyez donc, amis très chers, comment on a lié celui qui sedl est libre, comment
SAINT BONAVEPîTURE 78
on a mis au rang des scélérats celui dont la bonté n'a point d'égale. Ce n'est pas . pour son salut qu'il meurt, mais pour le nôtre. Ah ! versez des torrents de larmes sur les liens du divin mourant qui le premier en a versé pour nous. Tenez-vous près de sa croix, demeurez-y et voyez à quelle mort amère et ignominieuse on l'a condamné. Voyez combien attentivement il cherche et considère encore s'il se rencontre quelqu'un pour se lamenter avec lui, s.'il se trouve quelqu'un pour lui apporter quelque consolation, pour essuyer son sang qui ruisselle, pour lui fermer les yeux, pour arracher les clous . qui l'attachent, pour le descendre de la croix, l'ensevelir, et, le^ cœur ému de compassion, l'accompagner jusqu'au tombeau en pleurant avec les saintes femmes.
Sortons donc, ainsi que nous y invite le bienheureux apôtre Paul, avec notre Epoux, le bon et excellent Jésus, hors de notre camp, c'est-à-dire : abandonnons les concupiscences du siècle, et portons avec lui le bois d'infamie et les liens douloureux, car il ne convient pas qu'il se rencontre un membre délicat sous un chef crucifié, ni que le membre se targue de faire partie du même corps que le chef, s'il ne partage point lés souffrances de celui-ci. Laissonsnous attacher par les liens de la Passion du bon et très aimant Jésus, afin que nous puissions aussi lui être attachés par les liens de l'amour. Ceux-ci l'ont fait descendre du ciel en terre pour y recevoir les liens de sa Passion ; quant à nous, dont l'unique désir est de monter de la terre au ciel, c'est la marche
inverse que nous devons suivre ; mais, attachés d'abord par les liens de la Passion, nous sentirons bientôt sur nous les liens de l'amour, qui nous uniront au Christ à jamais.
Appendice
Philomela (i)
■Philomèle, messagère du temps amène, " .
Toi qui amionces !a fin des pluies et de la boue En charmant les esprits de ton doux chant, Oiseau cher entre tous, viens à moi, je te prie !
Viens, viens ! que je t'envoie là où ne puis aller. Car tu peux par ton chant apaiser mon ami, ^
Endormant ses ennuis comme ferait une douce lyre, . Puisque mes paroles, hélas I ne peuvent aller -à lui.
A toi donc, oiseau compatissant, de suppléer à mon impuissance ; Salue suavement celui que j'aime seul Et dis-lui combien heureux Serait toujovu-s mon cœur de le revoir.
Si quelqu'un demande pourquoi je t'ai choisie Comme messager, qu'il sache que j'ai lu Siu" toi certains traits qui, mystiquement appliqués A la loi divine, plaisent au souverîdn Roi.
(1) Ce poème, qui figure parmi les Œuvres de saint Bonaventure, n'est certainement pas de ce docteur, dont le style est très différent. Les Franciscains de Quaracchi {S. Bonaventurœ Opéra omnîa, tome VIII, p. cv) inclinent à l'attribuer à Jean Peckham (t 1292), ainsi que l'ont fait, d'ailleurs, deux manuscrits.' Le plus sage, actuellement, est de le considérer comme d'auteur inconnu, La présente traduction est basée sur le texte de l'édition de Quaracchi (tome VIII, pp. 669-674).
SAINT BONAVKPrrURE , 76
Ainsi, ami très cher, sois maintenant attentif, Car, si tu gardes en mémoire le chant de cet oiseau \ Et si tu -te règles sur lui, l'Esprit, soufflant sur toi, " Fera de loi soudain un musicien céleste.
On lit de cet oiseau que, lorsqu'il sent
Sa mort prochaine, il monta sur un arbre
Dès que l'aube commence à poindre, et, regardant le ciel,
•Il consume son dernier effort en chants variés.
De douces cantilènes il prévient l'aurore,
Mais, quzmd le jour rougeoie, aux environs de prime (i).
Sa' voix se fait plus douce que jamais en mélodie,
Ne mettant en ses chants ni pauses ni retards.
Vers l'heure de tierce, il semble qu'il ne connaît plus de ^ mesure.
Car la joie de son cœur déborde toujours plus A lui rompre presque le gosier ; ainsi sa voix js 'affermit . Et, à mesure qu'il chante, il s'embrase davantage.
Et quand le soleil brûlant passe au méridien (2), Alors il se rompt les entrailles à force de chanter, - Criant : Oci, oci, comme le veut son espèce; Ainsi peu à peu décroît sa voix brisée.
On n'entend déjà plus la pauvre Philomèle; Son bec, qui tant vibrait, devient presque exsangue. Et quand arrive none, elle achève de mourir.
Les veines de son corps se rompant à la fois.
(1) Rappelons ici que la journée solaire est partagée par la liturgie en cinq sections, de trois en trois heures. Â six heures du matin correspond
: 'prime ; tierce à neuf heures ; sexle à midi ; none à trois heures ; les vêpres enfin se placent à six heures du soir. Des prières spéciales marquent le point de départ de-chacune de ces divisions..
(2) C'est-à-dire à l'heure de sea?/e, midi.
76 ANTHOLOGIE FKANCISCAINE
Voilà, (ami) très cher; en peu de mots tu as entendu Le fait de cet oiseau ; si tu t'en souviens, Nous avons déjà dit au début que ces chants S'appliquent mystiquement à la loi de Jésus-Christ.
Comprends donc maintenant que Philomèle,
C'est l'âme, pleine de vertus et d'amour,
Qui, tandis qu'elle visite en esprit son aimable patrie,
Tisse une cantilène aux sons mélodieux.
Pour accroître en effet son espérance sainte,
Un certain jour mystique lui est montré,
Dont les bienfaits que de la main de Dieu
L'homme a reçus sont les heures (canoniales). ^
Le matin ou l'aurore, c'est l'état Merveilleux dans lequel Adam fut créé ; Prime marque l'incarnation du Christ; Tierce le temps de son séjour sur la terre d'exil ;
Sexte rappelle qu'il fut, par des perfides, ligoté, Livré, roué de coups, couvert de crachats, tourmenté cruellement, Crucifié enfin, percé de clous, Et sa tête très sainte couronnée d'épines,'
None remémore son trépassement, quand fut terminé Le combat, quand eut été vaincu Entièrement le diable, confondu de sa défaite ; Vêpres est l'heure où le Christ est remis au tombeau.
L'âme, méditant au jardin cette journée (symbolique), Arrive au terme assigné pour sa mort spirituelle, - Et monte sur l'arbre de la croix, par laquelle le Lion redoutable A vaincu l'adversaire, une fois brisées les portes de la mort.
Portant aussitôt en haut son cœur,
Dès l'aurore elle commence à chanter,
Louant et glorifiant Dieu, revenant sur
Tous les bienfaits dont II l'a comblée en la créant.
O pieux Créateur, dit-elle, quand tu m'as appelée à l'existence.
Tu as proclamé combien grande était ta bonté, Car tu as songé à faire partager ta gloire Gratuitement à cette créature que gratuitement tu ainiais.
O quelle étonnante dignité m'a été accordée
Quand l'image de Dieu a été imprimée ec moi!
Et cette dignité se fût accrue davantage
Si je n'avais transgressé l'ordre du Seigneur.
Car, ô Christ suprême, tu voulais me rendre A, jamais ton cohéritier, tu voulais que j'eusse Au ciel mon doux domicile, pour y être avec toi. Nourrie et, instruite comme ta fille.
Ainsi tu avais décrété de me réunir
Aux cortèges célestes et de te donner à moi;
Et pour te récompenser» d'un tel don,
Que puis-je I je ne sais rien de plus que de t'aimer.
, Uniqpie suavité, unique douceur, Des cœurs aimants bienfaisant ravisseur, A toi tout ce que j'ai, tout ce que je suis! Enfin, je te remets le dépôt que tu m'avais confié.
Oci, chante ce cœur, joyeux dans la souffrance, Proclamant comme il convient que toute créature Doit aimer sans partage un tel artisan Qui à pris d'elle si grand soin.
Ainsi, l'esprit méditant dépasse l'aurore; Parvenu à prime, il hausse la voix; Remémorant pieusement l'agréable temps.
Où le Seigneur est venu, sous un voile de chair.
Alors l'âme se liquéfie toute par amour, Considérant avec effroi l'auteur de l'imivers Fait enfantelet vagissant selon la loi commune Afin de guérir l'antique maladie des siens.
Aussi s'écrie-t-elle en pleurant : O source de pitié, Qui donc t'a revêtu des haillons d'une dure pauvreté? Qui t'a conseillé de te donner ainsi gratuitement A nous, sinon l'ardeur violente de ton amour ?
C'est une violence bien digne de son zèle, que cette susdite
ardeur Par laquelle le Seigneur des cieux s'est , librement laissé
vaincre, Ligoter des liens sacrés chargés de l'enserrer, Vêtir des langes indigents d'un tout petit.
O très doux enfantelet, enfant qu'aucun n'égale, Heureux qui peut maintenant te baiser Les pieds, les mains, prendre en toi consolation; S'attarder à jamais à ton service 1
SAINT BONAVENTUBE 79
^ Malheureux' que je suis 1. pourquoi n'ai-je pu caresser L'enfantelet' vagissant, accompagner ses pleurs des miens, Réchauffer dans mon sein ses membres délicats Et me tenir sans cesse auprès de son berceau ?
. Le pieux enfantelet, je pense, eût vu cela sans aversion Et ne m'eût point empêché, pauvre moi, de le toucher; Peut-être même m'eût-il souri à la manière des petits Et m'eût-il accordé volontiers la faveur demandée,.
Heureux qui, priant la Mère unique entre les mères, ' Eût pu lors être admis à la servir Pour être autorisé à baiser mille fois le jour Les pieds de son enfantelet, et à jouer avec lui.
O combien volontiers j'aurais préparé son bain!
Combien volontiers j'aurais apporté l'eau sxn- mes épaules!
Combien volontiers, pour servir la Vierge, j'aurais toujours
rempli ces tâches Et nettoyé les langes, du pauvre enfantelet! s.
Ainsi touchée, l'âme pieuse a soif de pauvreté, De sobriété dans, la nom-riture, de simplicité dans le vêtement ; Le labeur se change pour elle en joie, Êlletient pour vains les agréments du siècle.
Repassant ainsi la petite enfance du Christ,
Le cantique de prime se tait vite sur la cithare,
Et l'on arrive à tierce, où l'on retrace
Ce que le Christ a souffert pour l'instruction des hommes.
L'âme alors en pleurant se remémore les douleurs divines, La faim, la soif, le froid, le chaud, la sueur
So ANTHOLOGIE FRANCISCAINE
Que, dans sa bonté, le Christ supporta à cause des pécheurs. Tandis qu'il en voulait renouveler les mœurs.
La voix toute brûlée des flammes de l'amour,
L'oiseau bienheureux crie : Oci, oci, oci,
Ne désirant que mourir au monde, parce que la vie facile
Et molle du siècle lui répugne.
C'est qué^tu l'appelles, ô Seigneur, doux prédicateur, '
Refuge des exilés, ami (vrai) des pauvres.
Des pénitents dévoué consolateur
Après qui doivent courir le juste et le pécheur.
Car c'est toi la règle de la justice et la doctrine de la vie. Le niiroir des pécheurs, la discipline (admirable, La résine efficace contre la fatigue et /la faiblesse. Le remède puissant contre la maladie et l'abattement.
Tout d'abord, ici-bas, l'école de la charité .'
Fut ouverte par toi, et tu y enseignas à chercher de Dieu,
la seule Gloii'e, à déposer le lourd fardeau du monde, A recouvrer ainsi la (blanche) robe perdue. ■
Le monde se moquait à la légère 4e cette école. Méprisant et tenant pour rien ce qu'elle promettait, ■ Mais ta bonté ne lui rendait point la pareille; Que dis-je ? Elle pardonnait tout aux (pécheurs) repentants. ;
Car il t'appartenait de faire miséricorde.
De désirer davantage être aimé qu'être craint,
D'agir par la persuasion et non par la violence (i), de
refuser L'hommage révérencieux qu'on rend aux maîtres sévères.
(1) Ici se place en réalité dans le texte un jeu de mots intraduisible : Verba, non verbera proferens.
SAINT BONAVEIVTURE 8l
Surprise en adultèrei Madeleine sut Combien immense et douce est ta pitié; Elle l'éprouva en voyant ses offenses Pardonnées et des grâces multiples fluer sur elle.
Que dirai-je de plus ? Tous ceux qui ont suivi Ton enseignement, nettoyés de leurs Vices, sont imprégnés du parfum des bonnes mœurs, Et se rient des embûches de l'ennemi jaloux.
Heureux qui près d'un tel maître a pu Elire demeure permanente, et de sa bouche Sucer le miel céleste, dont la douceur fait pai-aître Tout le reste ainer et infect.
L'esprit médite ces choses et d'autres semblables Et se prépare à rendre grâces pleinement; A la louange divine il s'enflamme davantage.
Ainsi s'achève le chant de tierce.
Oci, oci, crie l'âme en cet état,
S 'interrompant de pleurs sur le Christ exilé,
Le louant et le glorifiant dans un grand élan
D'avoir tout supporté pour la racheter de ses fautes.
En cette heure l'âme paraît comme enivrée, Mais, vers l'heure de midi, quand la chaleur s'accroît, Comme si l'amour la transperçait de coups plus redoublés, Elle en vient à méditer sur la passion du Christ.
Elle considère donc en pleurant l'Agneau délicat, L'Agneau sans tache, couronné d'épines, Marbré de coups, percé de clous Et dé toutes parts ensanglanté.
Alors elle crie mille fois : oci; elle se répand en gémissements :
Oci, oci, pauvre moi, dont l'esprit
Bouleversé contemple le visage exsangue du (divin) mourant^ Les yeux éteints du (Christ) pendant de la croix.
Convenait-il donc, dit-elle, ô benoît
Agneau, qu'une fin mortelle si indigne te fût réservée ? Mais c'est ainsi que tu avais décidé de vaincre le malin, Et tout cela a été accompli en témoignage d'amour.
Car c'est le propre de l'amour d'unir aux premiers Les derniers, d'attacher les plus grands aux plus petits; Ta mort nous a montré l'excès de ton amour, Quand tout ton sang flua de tes vaisseaux ouverts
...Averti par tant de signes, que l'âme pénitente ne tarde
plus à croire Au prévenant amour avec lequel le Christ se donne. "Puissé-je m'en souvenir, pour me défendre de Satan, Car rien n'adoucit tant là morsure du péché.
Comme je m'en souviens, je crie : oci, oci, ■ Me plaignant, ô doux Jésus, de t'aimer trop peu, Et pourtant j'aspire à sentir le joug de ta discipline (i). Tout comme pour moi tu t'es fait prendre à l'hameçon de l'amour.
Car c'est l'amour qui t'a présenté cet hameçon En te demandant de mourir pour l'homme, Mais l'appât cpi'il portait te parut agréable Quand tu vis que par lui tu gagnerais les âmes.
(1) Littéralement : à être serré dans le camus (collier qu'on attachait au cou des esclaves pour les punir).
SAINT BONAYENTURE 83
Tu n'ignorais pas la pointe de l'hameçon,
Mais sa morsure ne t'inspirait point de crainte;
Bien plus, il te plaisait de t'y attaquer,
Tant tu désirais l'appât qui t'entraînait au sacrifice.
Et c'est pourquoi, pour moi, misérable, que tu aimais, Tu t'es jeté délibérément sur l'aiguillon de la mort, T'offrant, victime sainte, au Père céleste, * £t lavant nos souillures dans ton sang.
Quoi donc d'étonnant si pour toi je soupire P
Je n'ai point de mérite à m 'attacher à ton zèle héroïque,
Car tu sais merveilleusement gagner mon cœur
En . achevant pour moi ta vie par une mort si cruelle.
Et vraiment ce n'est plus pour moi le temps de soupirer. Mais bien, comme le dit Job, de déchirer ma chair. De me préparer un nid dans la plaie de ton côté Et d'exhaler là mon dernier soupir.
Si je ne meurs avec toi, je n'aurai plus de plein repos, Je crierai : oci, oci, sans me taire jamais, ^
Et certes mon désir ne s'attiédira pas, Quelque mépris qu'il me vaille aux yeux du siècle.
L'âme alors s'écrie, comme en démence : Viennent les
bourreaux Pour m'attacher, malheureuse, à ta croix, ô Christ, Car (Cette fin me serait douce Si par elle je pouvais en mourant te serrer dans mes bras...
...Et pourtant il convient que cela soit refusé à ma misère Et que j'aie à choisir un autre supplice.
D'autres douleurs, et que ma plainte se poursuive Jusqu'à ce que j'abandonne le dur exil d'ici-bas.
La douce âme alors, brûlant toujours davantage, Défaille totalement, tandis que décline le corps; Déjà la voix lui manque, mais,' ses transports grandissant, Elle se dresse sur son séant, comme le font les malades.
Voilà donc sa douce voix brisée ;
Sa langue palpite encore, mais ne rend plus de sons;
Ses pleurs pitoyables exprirpant alors ce que tait sa voix
éteinte, Elle se lamente sur son Sauveur, le cœur déchiré.
Oui, les pleurs seuls sont permis à sa faiblesse
Ainsi que les soupirs du cœur.
Car ses yeux ne peuvent se détacher
Des blessures du Christ, son cœui- ne peut s'en séparer.
Et si fort est l'attrait qu'elle éprouve,
Que le mourant bien-aimé lui devient comme présent"
Et que' la croix demeure toujours devant elle.
Car nos yeux sont toujours là où est notre cœur.
Gémissements, soupirs, larmes, lamentations Sont ses délices, sa nourriture; Elle y aspire toute dans son martyre nouveau Et ce martyre s'accroît d'autant plus.
Parvenue à cet état, elle repousse tout ce qui est de la terre, Elle tient pour empoisonnées les consolations d'ici-bas, Et, l'heure de none venue, elle achève de mourir, ^
Un élan d'amour rompant le dernier fil qui l'attache à la chair.
SAINT BONAVENTUBE 85
Car, elle s'en souvient, le cri : a Tout est consommé I » Fut poussé par le Seigneur à cetfe heure même, où il
expira, Et, mourant en même temps, elle crie à son tour, et ce
dernier accent Semble pénétrer dans son cœur et le déchirer'.
Rendue comme impuissante contre d'aussi rudes coups de
javelot, ■ "Elle meurt comme je viens de le dire, mais c'est ime
heureuse mort . '
Qui ouvre aussitôt les portes du ciel A cette âme rendue digne de la destinée des saints.
Pour une telle âme, ne chantons pas le Requiem, Mais plutôt l'introït joyeux. : Gaudeamus Car, si nous prions Dieu pour un martyr, Nous dérogeons à cette règle pour un saint, ainsi que l'éta-blit la Décrétale (i).
O douce âme, douce rose,
Lis des vallées, gemme précieuse,
Qui as pris en horreur les souillures de la chair,
Qu'heureux est ton départ et précieuse ta mort!
Heureuse es-tu, qui jouis du repos désiré.
Doucement assoupie entre les bras de l'Époux A l'esprit de qui tu es indissolublement unie Et dont tu reçois les baisers plus doux que le miel!
Que tes yeux soient en repos, que tes larmes s'arrêtent, Car tu reçois en partage le fruit de ton espérance; Celui pour qui tu t'es dérobée aux vaines agitations du siècle Apaise ta douleur avec ses baisers...
(1) Décret. Gregor. IX, libr. III, tit. 41, c. 6 : Cam Marlhœ.
86 ANTHOLOGIB FRANCISCAINE
...Je mets &d. à mes vers, de peur d'être ennuyeux Car, si j'entreprenais d'écrire combien est délicieux . Cet état de l'âme, et combien glorieux, On pourrait me taxer de faux et mensonger.
Quoi qu'en disent les autres, frère très cher,
Imite volontiers cette nouvelle martyre.
Et l'imitant, prie le Christ
Qu'il nous enseigne à chanter l'hymne des martyrs.
Que cet hymne nous soit familier, ô pieuse sœur, " De peur que le dégoût de cette vie ne nous arrête en
chemin.
Car l'âme qui met sa joie dans cette mélodie Est reçue au terme de ses jours par Jésus et Marie.
Que ton cœur, ô ma sœur, résonne donc comme la cithare, Qu'il^ reçoive le baptême des larmes et le martyre de la ,
douleur, ~ Qu'il se modèle ainsi de toutes ses forces sur le Christ, Afin qu'il partage ensuite à jamais la gloire du Christ.
Alors cesseront les gémissements et les sanglots douloureux Quand tu prendras place dans les chœurs des Anges, Car c'est en chantant que tu passeras dans leurs rangs, Epous'e du bienheureux Roi des siècles. Amen.
JOANNES DE CAULIBUS
(Xni° Siècle)
Un mystérieux Frère toscan, dont nous ne connaissons le nom qu'en latin : Joannes de Caulibus (en français nous dirions prosaïquement : Jean des choux), est l'auteur des Méditations sur la vie du Christ, longtemps attribuées ài saint Bonaventure. Ce livre nierveilleux, a dit fort bien Emile Mâle, « diffère profondément de tout ce que l'Eyan- « gile avait inspiré jusque-là. Les autres livres s'adres- « saient à l'intelligence; celui-là parle au cœur (i). » L'auteur est im grand artiste, à^ la fois peintre et dramaturge, aussi son influence a-t-elle été double : le théâtre religieux du moyen âge lui a fait de lai'ges emprunts, et, par l'intermédiaire du théâtre, les arts plastiques sont venus puiser en ses visions les éléments d'une iconographie nouvelle.
Les Méditations s'ouvrent par le célèbre Procès de ParadiSy dans lequel plaident la Mséricorde et la Paix contre la Justice et la Vérité. Le point de départ de cette belle scène est lé verset ii du psaume LXXXIV, où il est dit :
(1) Emile Mâle : op. cit., p. 10.
Misericordia et Veritas obiaverunt sibi, Justitia et Pax osculatœ sunt (La Miséricoide et la Vérité se sont rencontrées, la Justice et la Paix se sont embrassées). Ce verset était déjà devenu dans le Talmud un débat entre les Vertus sur la création du monde (i). Saint Bernard, à qui l'auteur des Méditations se réfère expressément, a fait porterce débat sur la Rédemption et l'Incarnation (2).
Après Joannes de Caulibus, Jacopone de Todi a fait du Procès de Paradis le sujet d'un important poème dialogué de 448 vers (L'Omo fo creato uirtuoso). Puis le Procès se retrouve dans le théâtre religieux italien du xv^ siècle : dans la Rappresentazione deWAnnunziazione, de Feo Belcari (i4io-i484), publiée par Alessaridro d'Ancona (3), et dans la Passione de Revello, dont le manuscrit est daté de i4go.- Cette Passion a été éditée en 1888 à Turin, mais cette édition, faite à 200 exemplaires, est à peu près introuvable, et Alessandro d|Ancona a bien fait d'en donner un long résumé dans ses Origini del Teatro Itàliano (4). En Angleterre, le. onzième pageant ou tableau scénique du cycle de Coventry, dont le manuscrit porte la date de 1 468, a pour .prologue le Procès de Paradis (5).
Les Mystères espagnols, eux aussi, sont venus emprunter le Procès de Paradis aux Méditations (6).
Enfin, dans la France du xv® siècle, le Procès de Paradis se retrouve dans le Mystère de Vlncarnation et Nativité de Rouen (Rouen, 1886) et dans les grandes Passions de Mercadé et de Gréban, où le Cbrist meurt
(1) Levi : Parabole e leggende raccoUe dai librî lalmudici; Florence, 1861, p. 10.
(2) Sermones S. Bernard! ; Vienne, Holder, 1891, II, 517.
(3) Sacre Rappresenlàzîonî deî secolî XÏV, XV e XVI ; Florence, 1872, I, 162.
(4) Origini del Tealro Itàliano ; 2' édit., Turin, 1891, 1, 302-330.
(5) A. W. Pollard : English Miracle Plays, Moralities and Interludes ; Oxford, 1890, p. 44 ; J. M. Manly : Spécimens of Ihe Pre-Shaksperean Z>rama,' Àthenaeum Press Séries, 1897,1, 82.
(6) W. Creizenach : Geschichle des neueren Dramas ; Halle, 1893, 1,
JOANNES D35 CAULIBUS 89
■' ' Pour satîff aire à la requeste De dame Justice la fiere Qui pour requeste ne prière Ne veult riens de ses droits quitter.
Il forme d'autre part le lien entre les scènes très diverses qui composent lé Mistère .du Viel Testament, publié vers l'an i5oo (voir notamment vers i0283-io358).
Le récit que nous donnent de la Passion les Méditations ■ a eu sur le théâtre du moyen âge une influence plus grande encore. Je ne puis que renvoyer sur ce point au livre précité d'Emile Mâle, pp. i4-20, qui traite en outre longuement de l'influence des Méditations sur les arts plastiques. Signalons seulement ici qu'à la Passion du Sauveur est indissolublement associée, dans les Méditations, la Compassion de Marie. C'est des Méditations que provient notamment la station de nos chemins de croix sur la rencontre de Jésus et de sa mère, et surtout la touchante représentation de Notre-Dame assise, recevant dans son giron le cadavre de son divin fils. C'est dire que la Pietà de Michel- Ange a été sculptée d'après le dessin, vieux de trois cents ans déjà, du mystérieux Joannes de Caulibus.
Entre plusieurs traductions recommandables, il convient de placer hors de pair celle qu'un bénédictin de la Congrégation de France, dom François le Bannier, a tentée en français du xvi^ siècle : Méditations sur la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ par le séraphique docteur saint Bonaventuré, traduites en français. (2 vol. in-12 de xxn-217 et 286 p. Le Mans, Julien, Lanier et C*^; i846.) On préférera la deuxième édition (in-4** de xxn-276 p. ; Arras, Imprimerie de la Société du Pas-de-Calais, i883), qui donné en outre le texte latin de l'édition princeps publiée en i468 à Augsbourg par Ginther. Les trois morceaux suivants sont empruntés à cette remarquable traduction.
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