VÉRITÉ ET PAIX
Comme depuis un fort long temps, par de là l'espace de cinq mille ans, le genre humain gisait misérablement, et que. nul, à cause du péché du premier homme, ne pouvait monter à la patrie ; les très heureux Esprits Angéliques, cpmp'atissant à une si grande ruine, et soucieux d'en voir la restauration, supplièrent plus dévotement et instamment que jamais le Seigneur, sitôt que fut advenue la plénitude du temps, et se prosternant tous ensemble sur leur face devant le trône d'icelui, ils dirent : « Seigneur, il (( a plu à votre divine Majesté créer, par sa bonté, unej « nouvelle créature xaisonnable, à savoir : l'homniè ; « à celle fin qu'icelui fût cy, avec nous, et qu'il « nous advînt de par lui une restauration de nos « ruines et diminutions. Or, voilà qu'ils périssent tous « et que bientôt personne n'est sauvé. Depuis tant (( d'années, nous voyons nos ennemis triompher en (( toutes choses, et non point nos ruines se relever ; (( ains les cavernes tartaréennes se remplir de plus . (( en plus de ces pauvres gens. Pourquoi donc, Sei- (( gneur, les hommes naissent-ils ? Pourquoi les âmes
(( qui peuvent vous louer, sont-elles livrées aux « bêtes (i) ? Et si cela est selon votre justice, encore
. (1) Psalm. LXXIII.
JOANNES DE CAULIBUS ^ ^ gx
« est-il qu'il est temps d'user de miséricorde. Que « si leurs premiers pères ont par imprudence tràns- « gressé votre commandement, que votre débonnai- « reté leur subvienne. Remembrez qu'à voti'e sem- « blance les avez créés. Ouvrez, Seigneur, miséricor- « dieusement votre main, et miséricordieùseinent « remplissez-nous. Les yeux de tous regardent vers ; « vous, ainsi que les yeux des serfs regardent vers les « mains de leurs maîtres, jusqu'à ce que vous en - « ayez merci (i), et subveniez par un remède salu- « taire au genre humain. »
Cela dit, la Miséricorde, ayant pour compagne la Paix, sollicitait les entrailles du Père à venir au secours de l'homme ; mais la Vérité lui contredisait, ayant, avec soi, la Justice, Et entre elles se fît un grand conteste, selon ce que narre le bienheureux Bernard, dans un bel et long écrit (2). C'est pourquoi, j'en rapporterai succinctement le sommaire suivant mon possible; d'autant que mon intention est d'amener fréquemment ses discours, plus suaves' que le miel; mais pour le plus souvent, avec réserve, afin d'éviter la prolixité.
En ce lieu donc, tel est le sonmaaire de son dis; cours : Or, là Miséricorde disait au Seigneur (3) : « Est-ce à tbut jamais. Seigneur, que vous rejeterez « jBt oublierez d'avoir merci P Et pendant long-temps « elle lui répétait la. même chose. »
(1) Psalm, CXXII. " ,
(2) Sermb I de Annuntiatione.
(3) P^aJin. LXXVI.;
Le Seigneur répondit : « Que l'on fasse venir vos «sœurs, lesquelles vous voyez prêtes à vous tenir « tête, et que nous les oyions pareillement. »
Icelles ayant été appelées, la Miséricorde prit la parole : a La créature raisonnable a besoin de la « commisération divine, pour ce qu'elle est tombée « malheureuse et grandement misérable. Le temps « d'avoir merci est venu ; voire, il est déjà outxe- « passé. »
Au rebours, la Vérité disait : (( Il faut. Seigneur, « accomplir la parole qu'avez dite, que tout Adam « meure avec tous ceux qui étaient en icelui, quand « il goûta le fruit de l'arbre de prévarication. »
La Miséricorde dit : « Pourquoy donc, Seigneur, « m'avez-vous faite ? car, la Vérité elle-même sait « bien que je suis perdue, si vous ne voulez plus {( oncques avoir merci. »
' A rencontre, icelle Vérité disait : « Si le prévari- « cateur échappe à votre susdite sentence, votre Vé- « rite, à son tour, est perdue, et alors on ne pe'ut « plus dire qu'elle est permanente à jamais. »
La question fut donc portée au Fils. Gr, la Vérité, ainsi que la Miséricorde, disaient devant lui les mêmes choses, à cela près, que la Vérité ajoutait : « J'avoue, «Seigneur, que la Miséricorde est mue par un bon « zèle, mais il n'est^pas suivant justice, puisqu'elle « veut ménager un prévaricateur de préférence à sa « sœur propre. »
A quoi la Miséricorde : « Toi tu ne ménages ni « l'un ni l'autre, et tu sévis avec tant d'indignation
JOA.N1VES DE CAULIBUS - gS
(( contre le prévaricateur, que tu enveloppes tout ence semble ta propre sœur. »,
Mais, nonobstant ceci, là Vérité alléguait très fort : « Seigneur, c*est contre vous que cette question est « intentée, et il est tout à craindre que la parole du « Père ne soit sans effet. »
La Paix dit : « Trêve de ces discours : contention entre vertus n'est pas chose honnête. » Adoncques^ la controverse était grande et les raisons fortes et '. puissantes de part et d'autre. L'on ne voyait pas côtiiment la Miséricorde et la Vérité pourraient être, tout eh même temps, conservées au regard de Thonmie. '
Cependant, le Roi écrivit la sentence et la donna à lire à la Paix, qui se tenait la plus près de lui ; elle était conçue en ces termes : « Celle-ci dit : je suis « perdue si Adam ne meurt pas, et celle-là dit : je « suis perdue s'il n'obtient miséricorde. Or donc, « que la mort devienne chose bonne, et que par ainsi « toutes deux aient ce qu'elles demandent. »
Tous furent ébahis, à cette parole de la sapîence, et l'on consentit qu'Adam mourût en obtenant miséricorde. Mais l'on demanda : â Comment la mort « peut-elle devenir bonne, elle qui est horrible à « l'ouïe même ?»
Le Roi, sur cela, répondit : (c La mort des pécheurs « est une chose fort méchante (i), mais la mort des « saints est précieuse (2) ; c'est la porte de la vie. « Que quelqu'un se présente, non sujet à la mort,
(1) Psalm. XXXIII.
(2) Psalm. CXV.'
« et qu'il meure par amour, et de la sorte, la mort a ne pourra retenir ce qui est innocent ; ains il fera (( une brèche en icelle, par où passeront les hommes ({ délivrés. »
Ce discours fut agréé. Mais pourtant, où se pourra trouver une telle personne, répondit-on. La Vérité revint donc sur la terre, et la Miséricorde resta au ciel. Suivant la prophétie, qui dit : Seigneur, au ciel votre miséricorde, et votre vérité jusqués aux nuées (i). Celle-ci donc entreprit le tour du monde. Mais il ne se trouva personne exempt de souillure, pas même l'enfant d'un jour (2).
Cependant la Miséricorde parcourt le ciel et ne trouve personne qui ait un amour suffisant à tel dévouement. Et de vrai, nous sommes tous des serviteurs ; et qui, quand nous venons à bien faire, devons dire cette parole rapportée en saint Luc : Que nous sommes des serviteurs inutiles (3).
Et comme il ne s'en trouvait aucun à avoir cette charité -majeure, d'abandonner sa propre vie pour des serviteurs inutiles, Justice et Miséricorde, s'étant rendues au jour marqué, se montraient fort en peine. Lors, comme elles n'avaient point trouvé ce qu'elles désiraient, la Paix leur dit : « Vous ne savez irien et « ne pensez à rien. Parmi les hommes, il n'est per- (( sonne qui fasse le bien, il n'en est pas même jus-
Ci) Psalm. XXXV.
(2) Job. XXV.
(3) Luc, XVII.
JOANNES DE CAITLIBUS g5
« ques à un seul (i) ; que celui donc qui a émis le « conseil, apporte lui-même le secours, »
Le Roi comprit ceci, et dit : « L'homme a été pour « moi sujet de repentir (a). Il faut que je fasse • « pénitence pour l'homme que j'ai, créé. » Puis, ayant appelé Gahriel, il lui dit : « Va, dis à la fille « de Sion : Voilà ton Roi qui vient (3).)> Jusques ici saint Bernard.
Tu vois maintenant, ma fille, de quel grand péril fût et est le péché, et combien grande est la difficulté d'y trouver remède. En la présente affaire donc, ce fut pour la personne du Fils que les susdites vertus s'accordèrent de préférence, d'autant que la personne du Père semble en quelque manière terrible et puissante ; et aussi la Paix, la Miséricorde eussent-elles pu avoir quelque méfiance. Quant à la personne du Saint-Esprit, elle est très bénigne, et ainsi la Vérité et la Justice pouvaient l'avoir en suspicion. A ces cauTses, la personne du Fils, comme mitoyenne, fut acceptée pour faire ce remède. Or, tout ceci, ne l'entends pas en le sens propre, mais par appropriation. Lors donc fut accompli ce dire prophétique : la Miséricorde et la Vérité se sont rencontrées; la Justice et la Paix se sont donné le baiser (4)> Et c'est là ce que nous pouvons méditer des choses qui purent se passer es cieux.
(Méditations, chap. i et ii.)
(1) Psalm. XIII.
(2) Gen. VIL . ^(3) Zach. IX.
(4) Psalm. LXXXIV.
9 6 ANTHOLOGIE ^FKANGISCAINE