DE L'EPIPHANIE OU MANIFESTATION DU SEIGNEUR
Or, au treizième jour, l'enfant Jésus se manifesta aux Gentils : c'est à savoir aux Mages, lesquels étaient Gentils. Fais attention, quant à ce jour, qu'à peine trouveras-tu aucune fête autant solennisée par l'Eglise, et plantureuse comme l'est celle-ci en antiennes, répons, sermons et autres choses qui appartiennent à une solennité : non qu'elle soit plus grande que toutes autres ; ains parce que maintes grandes choses en ce jour ont été faites.
La première est qu'en ce jourd'huy l'Eglise ellemême a été reçue par le Christ, en la personne des Mages : pour autant que l'Eglise a été composée de la réunion de toutes gents. Dé fait, le jour de sa naissance, Jésus se manifesta aux Juifs en la personne des bergers, lesquels Juifs ne reçurent point la parole de Dieu ; si ce n'est quelques-uns d'en-^ tr'eux ; m.ais, en ce jourd'huy il s'est manifesté aux nations et c'est là l'Eglise des Elus. Partant, la fête du jourd'huy est proprement la fête de l'Eglise et des fidèles chrétiens.
La seconde est que l'Eglise a été, en ce jour ici, épousée par icelui et lui a été , voirement conjointe par le baptême qu'il reçut à pareil jour : savoir, étant révolu son vingt-neuvième an. Et c'est pourquoi l'on chante avec liesse : « Aujourd'hui au ,céleste Epoux jointe est l'Eglise, etc. (i). » Par effet, dans
(1) Antienne des Laudes de l'Epiphanie.
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le baptême, les âmes sont mariées à Jésus-Chxist : leqûeL sacrement a puisé sa vertirau baptême d'icelui, et d'autre part, l'assemblée des âmes baptisées est appelée l'Eglise.
Xa troisième est - qu'à pareil jour ; savoir est, un an révolu après son baptême ; il fît son premier miracle aux noces de Cana (i) :.ce qui, encore, se pe^t adapter à l'Eglise et aux noces spirituelles. Il paraît d'abondant, avoir fait, du depuis, à pareil jour, le miracle de la multiplication des pains et poissons (2) ;- mais d'Eglise ne représente dans le jourd'huy que les trois premiers, et non point cettuici. Par après, tu vois combien vénérable est icelle journée que le Seigneur^ a choisie pour tant et tant de choses magnifiques et émerveillables. Considérant donc, l'Eglise, tant de hauts bénéfices qui lui ont été baillés en cette présente journée par son Epoux, et voulant être recognoissante, elle exulte, tressaillit et jubile, solennisant magnifiquement ce jour. ■ Partant, disons un mot de la première chose merveilleuse d'icelui ; car, quant aux autres, il en sera question, suivant l'ordre de la vie de notre Seigneur. Toutefois, pour ce qui est de cette première œuvre ; à savoir de l'advènement des Mages, de vers le Christ, n'est pas de mon intention d'en rapporter les moralités et expositions, qui ont été si diligemment transmises par les Saints. En quelle sorte donc s'enyinfent les Mages d'Orient à Hiérusalem ? Que se passa-
(1) Joan. II.
. (2) Joan. VI.
t-il entre iceux et Hérode ? Et concernant la conduite de l'étoile ? Pourquoi firent-ils telle oblation ? Pour- ces questions et autres de ce genre, lis le texte de l'Evangile et les explications des Saints; et tu trouveras ce qu'il te faut. '.Car, quanit à moi/ en cet acte ici et es autres de la vie de Jésus-Christ, inoii propos est, comme je t'ai dit dans le principe, dé toucher quelques méditations, poursuivant en cela; certaines imaginatives représentations que l'âme peut concevoir diversement, selon que les choses ont été faîtes ou qu'on les peut croire avoir été faites. Pour ce qui est des expositions, j'ai proposé m'en mêlerrarement : tant pour ce que je suis insuffisant à cela, qu'à raison de ce que trop longue serait la matière. Adonques, en la préseinte affaire, tiens-toi es lieux, et regarde bien chacune chose ; car, ainsi que je t'ai dit ailleurs, en cela gît toute la vertii dé ces méditations.
Vinrent donc ces trois rois avec grande multitude et honorable cortège, et les voilà devant cette chàumine où est né le Seigneur Jésus. Notre-Dame s'àpr perçoit du bruit et tumulte, et elle prend son enfant:; Icéux entrent en la maisonnette^ s'agenouillent et adorent le Seigneur enfant Jésus révéremment. Es honorent icelui comme roi et l'adorent comme Seigneur. Vois, ma fille, combien grande fut leur foi. Gomment, en effet, était-il croyable que ce petit enfançon, si vilement affublé, trouvé en la compa- ; gnie d'une mère si pauvrette et en lieu ' si abject, sans escorte, sans suite, sans aucun aoumement, fût
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le roi et Dieu véritable ? Et pourtant ils crurent l'un et l'autre. Tels étaient les capitaines et devanciers qu'il nous' fallait avoir.
Ils demeurent donc agenouillés devant leur Créateur, devisent avec Notre-Dame, soit par trucheman, soit par eux-mêmes : d'autant que cjétaient des sages
, et qui, pourrait bien être, savaient la langue hébriéuse.; Ils s'enquèrent à icelle des conditions de cet enfant. Notre-Dame leur raconte toutes choses, et ils croient à' sa parole. Considère bien iceux, pour ce qu'ils parlent, et écoute avec révérence et courtoisie. Considère aussi Notre-Dame et vois qu'elle leur parle, avec la rougeur sur le visage, les yeux fichés à terre, et avec vergogne. Elle n'aime point à causer, non plus, qu'à être vue. Notre Seigneur néanmoins lui a donné du courage, en cette grande conjoncture ; attendu qu'ils représentaient l'universelle Eglise qui se devait former des nations. ■ "
Considère, à son tour, l'enfant Jésus. Il ne parle
-point encore; ains il se tient, avec maturité et gra-
vite, conune intelligent du fait, et les regarde béni-
gnement. Eux, de leur côté, se délectent moult en
icelui ; tant par le moyen de la vue inentale, étant internellement enseignés et illuminés par lui, que
. par le moyen de la vue corporelle ; pour ce qu'il était beau et plus que tous les enfants des hom-. mes (i). Enfin, en ayant reçu une grande consolation, ils lui offrent or, encens et myrrhe (2). Ainsi
(1) Psalm. XLIV.
(2) Matth. II.
lOO ANTHOLOGIE FRANCISCAINE , -
donc ouvrant leurs trésors et mettant quelqu'étofîe ou tapis devant les pieds du Seigneur, ils offrirent (à savoir, chacun d'eux), ces trois choses en grande guantité, surtout quant à ce qiiïi est de l'or. Autrement, pour une petite oblation, pas n'eut été besoin d'ouvrir les trésors; vu que s'il se fût agi d'une oblation chétive et légère, leurs sénéchaux eussent eu cela à la main. Et lors révéremment et dévotement ils baisèrent ses petits pieds. Qu'eût-ce été si lors le -très sage enfant, pour lès mieux consoler et par ainsi les renforcer en son amour, leur eût présenté aussi sa main à baiser ? Après ce, il fit sur iceux le signe de croix, et les bénit. Eux donc s'inclinant et lui disant : Portez- vous bien, en partirent avec gaudence nonpareille et retournèrent en leur région par une autre voie.
Mais, que pensès-tu que l'on fit de cet or qui était de si grande valeur ? Notre-Dame se le réserva-t-elle pour soi, ou bien le mit-elle en dépôt? Ou bien encore, en acheta-t-elle maisons, champs ou vignes ? Jà n'advienne ! L'amante 'de pauvreté n'a souci de tels objets. Or donc, cette chère Dame fortement éprinse de zèle pour la pauvreté et comprenant la volonté de son fils, tant, par ce qu'il l'enseignait^ internellement que par les signes qu'il lui montrait au dehors (en ce que peut-être détournait-il son visage • de l'or et le vilipendait) : Notre-Dame, disons-nous, en peu de jours le départit tout en entier aux pauvres ; car ce lui était à charge de posséder, ou porter bagage. Partant, si totalement le dépensa-t-elle que
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lorsqu'elle entra au temple, elle n'eut pas de quoi acheter un agneau qu'elle pût offrir pour son fils ; ains acheta des tourterelles ou colombes. D'où il est raisonnable de cuider que grande fut l'oblation dear^ Mages, et que Notre-Dame, si chaude partisante de la pauvreté, pour autant qu'elle était pleine de charité,aumôna cela aux pauvres..
Tu vois ici l'éloge et recommandation de la pauvreté. Or, fais cy attention à deux choses : premièrement, que l'enfant Jésus a reçu en ce jôurd'huy l'aumône comme pauvre, et aussi sa mère ; secondement, que lion seulement ils ne se souciaient d'a:cquérir ou amasser ; ains encore ne voulaient pas retenir ce qui leur, était baillé. Toujours en iceux allait croissant le désir de pauvreté. Mais, as-tu fait aucune attention à leur humilité ? Si donc l'on considère bien, l'on découvrira aussi la profondeur de leur humilité. Il est en effet telles gens qui en leur âme se réputènt vils et abjects, et ne s'extollent point à leurs propres yeux ; ains ne veulent aucunement être ainsi aux yeux des autres, ni ne souffrent d'être^ vilipendés ou moqués par les hommes, et né veulent pas que leur viletë ou défauts viennent à la cognois-^ sance d'autrui, par crainte d'être déprisés. Ce n'est pas ainsi \qu'a fait, en ce jôurd'huy, l'enfant Jésus, seigneur de toutes choses ; qui a voulu que ses abaissements parussent, et aux yeux des étrangers et à ceux de ses proches ; et ce, non pas devant gens ché- .tifs^ ou eri petit nombre, ains devant honorables et nombreuses personnes ; c'est à savoir des rois et maints
compagnons d'iceux ; voire, en tel cas et lieu qu'il y avait moult à craindre. Comme, en effet, iceiix venaient pour trouver le -Roi des Juifs qu'ils pensaient aussi être Dieu, l'on pouvait avoir peur qu'après avoir vu telle pauvreté, ces bons rois ne s'en repartissent sans foi ni dévotion, se réputant pour dupés et joués. Mais l'ami de l'humilité ne s'enrdé= sista point en cette occurrence, nous donnant exemple de ne pas, sous prétexte de quelque bien apparent, nous déprendre d'icelle humilité, et nous apprenaint à vouloir bien apparaître vils et abjects même aux yeux d 'autrui.
(Méditations, chap. ix.)