‹ Anthologie franciscaine du moyen age [microform]Chapitre 29 sur 63 · A L'HEURE DE,SEXTE · texte numérisé non relu

A L'HEURE DE,SEXTE

Comme donc le Seigneur Jésus, mené par une bande d'impies, fut parvenu au lieu très puant du Calvaire, tu peux considérer les ouvriers d'iniquité embesognés, de tous côtés, à opérer leur forfait. Or, à cela, rends-toi présente de tout le regard de ton âme, et envisage diligemment toutes les choses qui sont contre ton Seigneur, et celles qui sont dites et faites par icelui. Vois donc, des yeux de ton âme, les uns ficher la Croix en terre, les autres préparer

. JOANNES DE CAULIBUS ^ Io3

* les clouds et martels, d'autres apprêter l'échelle et autres mstruments, d'autres ordonner tout ce qu'ils doivent faire, d'autres enfin dépouiller le Seigneur. On le dépouille, en effet* et il est nud, ce maintenant, pour la troisième fois, devant toute la multitude. Ses plaies se renouvellent par l'enlèvement de ses habits collés à sa chair. C'est lors la première fois que sa Mère voit son Fils ainsi pris et apprêté, pour subir la douleur de la mort. Aussi est-elle attristée, outre mesure, et rougit-elle de honte de ce qu'elle le voit tout nud ; car ils ne lui ont pas même laissé de fémoraux. Elle court donc vitement et approche de son Fils, l'embrasse et le ceint du voile de son chef.

Oh I en quelle preignante amertume est mainte-, nant son âme ! Non, je ne crois pas qu'elle lui pût dire une parole. Si elle eût pu faire au-delà, assurément, elle l'eût bien voulu ; ains elle ne put lui aider davantage ; car on lui arrache lirutalement son ,Fils d'entre -les mains, au pied d^ la croix. • Gy, remarque attentivement la disposition de la croix. L'on dresse deux échelles, par derrière, l'une joignant le Jbras droit, l'autre joignant le bras gauche, sur lesquelles ces malfaisants montent, avec clouds et maxteïs. L'on dresse encore une autre échelle, par devant, atteignant jusques au lieu oîi doivent être cloués les pieds.

: Considère bien, ores, chacune chose. Le Seigneur Jésus est contraint de monter par cette petite échelle : ma:is lui, sans rébellion ni contradiction aucune, fait

Io4 ANTHOLOGIE FRANCISCAINE

humblement tout ce qu'ils veulent. Lors donc qu'il est parvenu à la partie supérieure de cette petite échelle, il tourne les reins à la croix, ouvre ses bras royaux, et, étendant ses très belles inains en haut, les présente à ses bourreaux. Il regarde au cieli disant à son Père : « Me voici,. mon Père. Vous m'ayez; « voulu être humilié jusques à la croix, pour l'arnour,, « et salut du genre humain : avec plaisir je rac- « cepte et m'offre à vous pour iceux, lesquels in*ayez; « donnés et avez voulu être mes frères. Acceptez-; «moi donc aussi vous-même, et doresnavant, sOyez^^ «prompt à appaiser votre courroux,- par amour de « nioi. D'abondant, lavez et éloignez " les macules «anciennes de tous iceux. Je m'offre pour eux à « vous, mon Père. » >

Ôr, voilà que le bourreau qui est par derrière la croix saisit la main dextre du Sauveur et l'attache fortement à ladite croix. Ce qu'étant fait, celui qui est du côté gauche saisit la main gauche, la tire tant qu'il peut, l'étend et y fiche un autre cloudj le frappe et l'enfonce. Ils descendent après cela, et l'on: remporte toutes ces échelles. ■ ■ '' "

Le Seigneur est suspendu de toute la pesanteur de son corps, qui tire par en bas ; il n'est soutenu que par les clouds enfoncés en ses mains. Néanmoins se présente encore un autre bourreau, qui le tire par les pieds, tant qu'il peut, et, quand il est bien étendu de la sorte, un autre lui perce les pieds avec un cloud très barbare.

Il en est, toutefois, aucuns lesquels pensent que

JOANNES DE CAULIBUS ' , Io5

ce ne fut point de cette manière qu'il fut crucifié ; ains, qu'après avoir mis bas la croix, .les bourreaux l'y ayant attaché, élevèrent icelui, et fichèrent cette croix en terre. Que si la chose te plaît mieux .4e cette sorte, considère comme ils le prennent dédaigneu-. sèment, ainsi que le plus vil ribaùd, et avec quelle; félonie ils le couchent dfôsus la croix qui est par terre, saisissant ses bras, et, après une violente extension, les atjtachant très durement à la croix. Considère qu'il en fut fait niêmement des pieds, lesquels ils tirèrent le plus violemment qu'ils purent.

Voilà qu'il est crucifié, le Seigneur Jésus, et tellement étendu en croix que l'on pourrait dénombrer tous ses os, ainsi que lui-même s'en plaint par son Prophète (i). Des ruisseaux de son très sacré sang coulent de toutes parts de ses larges plaies. Il est tant à l'étroit qu'il ne se peut remuer ; si ce n'est de la tête. Trois clouds lui soutiennent tout le poids de son corps ; il souffre les douleurs les plus aiguës et est tourmenté par-delà tout ce que l'on pourrait dire ou penser. Il pend entre deux larrons. De tous côtés des peines, de tous côtés des opprobres, de tous côtés des injures ;"cari^ malgré sa détresse, ils ne lui épargnent pas les injures. Les uns blasphèment, disant : a Vah ! toi qui détruis le Temple de Dieu, « et, en trois jours, le réédifîes, sauve-toi toi-même : « si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix (2). » D'autres disent : « Il ne se peut' sauver soi-même ; »

(1) Psalm. XXI.

(2) Matth. XXVII.

et autres maintes injures qu'ils ajoutent à cela : « S'il est, ce disent-ils, le Fils de Dieu, qu'il descende « de croix, afin que nous croyions à lui. » Pour comble d'iniquité, les soldats qui le crucifièrent se partagèrent ses vêtements, en présence de lui-même. Et tout cela se dit et se fait devant sa Mère, qui eèt navrée de douleur, et de qui la compassion accroît grandement la Passion de son Fils, et réciproquement. Elle pendait elle-même en croix avec son Fils, et mieux eût aimé mourir avec lui que vivre davantage. Partout ne sont qu'angoisses et tourments. Ils pouvaient être sentis ; mais narrés, en aucune sorte. Cette désolée Mère ^e tenait debout, tout joignant la croix de son Fils, entre icellé et la croix d'un dès larrons. Elle ne détournait les yeux de dessus son Fils. Elle éprouvait les mêmes angoisses qu'icelui et priait de tout son cœur vers le Père, disant : « Père et Dieu éternel, il vous a plu que mon Fils « fût crucifié. Il n'est plus temps que je vousîe «redemande. Ains, vous voyez en quelle angoisse «est, à présent, son âme. Je vous conjure de lui «adoucir sa peine, s'il vous plaît. Père adorable, «je vous recommande mon Fils. » Et le Fils," sem^ blableuïent, priait le Père pour icelle, et il disait tacitement, à part soi : « Mon Père, vous voyez en « quelle affliction est ma Mère^. C'est moi qui dois « être crucifié, non pas, elle, et ce néanmoins, elle « est en croix avec moi. Il suffît de ma crucifixion, « puisque c'est moi qui porte les péchés de tout le « peuple. Quant à icelle, elle ne mérite rien de tel.

JOANNE8 DE GAtJLIBTJS I07

« Vous la voyez désolée, accablée de chagrin, tout (( le jour. Je la vous recommande ; rendez-lui ses; w douleurs tolérables. »

Ofi étaient proche la croix, avec Notre-Dame, Jehan, Magdeleine et les deux sœurs de Notre-Damie : à savoir, Marie mère de Jacques et Salomé, et peut-être encore d'autres Dames ; lesquelles toutes, et signamment Magdeleine, la bien-aimée Disciple de Jésus, ploraient à cliaùdes larmes et ne se pouvaient cou-, soler de leur cher Seigneur et Maître. Elles compatissaient au Seigneur et à Notre-Dame, et d'abondant, à soi-mêmes. Souventefois se renouvelait leur dou^ leur, pour ce que leur compassion se renforçait toutes fois et quantes qu'une nouvelle souffrance, en injures ou en actes de violence, se venait adjoindre aux tourments de leur Seigneur.

CONRAD DE SAXE

Le frère Conrad de Saxe, ou plutôt Conrad de Brunswick, est l'auteur du Spéculum Beatœ Mariœ Virginis, çommentaii'e de l'Ave Maria longtemps attribué à saint Bonayénture. Ce traité est l'un des plus beaux ouvrages que le moyen âge ait produits en l'honneur de Marie, a Dans ce livre singulier, écrit Emile Mâle, la scolastique, « lès mauvaises étymologies n'arrivent pas à étouffer la « -poésie. L'auteur développe avec un véritable emporte- « ment lyrique' de splendides métaphores. » (Emile Mâle: UaH- religieux du moyen âge en France; 2® édition, P. 190a, p. 276.)

La traduction du douzième chapitre, que nous donnons ici, est faite d'après l'édition de Quaracchi (in-i6, 1902). Une traduction complète du Spéculum a été donnée en i854 par Berthaumier. (Paris, Vives.)

Page 1