IO
au sommet de la tige. Ayons ces paroles présentes à l'esprit, et parlons successivement du rejeton et de la fleur.
Considérons d'abord que ce rejeton, verge royale, n'est autre que la Vierge Marie, comme l'a établi saint Ambroise qui, parlant de la bienheureuse Vierge, dit : ({ Et toi, qui as. engendré le Seigneur, tù. t'es (( élevée" comme une verge au milieu du peuple dls- « raël, tu t'es dressée et tu as fleuri comme le reje- « ton de la tige de Jessé, tu t'es montrée verdoyante « et féconde comme la verge d'-Aaron. » Oui, pour ceux qui débutent dans les sentiers de la pénitence, Marie est comme la colonne odoriférante qui s'élève des parfums embrasés ; pour ceux qui sont plus avancés en chemin, elle est comme une verge de bois ; pour ceux qui ont atteint les sommets de la perfection, elle est comme un sceptre d'or ; enfin, elle est comme une verge de fer pour les démons.
Pour ceux qui débutent dans les sentiers de la'' "pénitence, Marie est comme la colonne odoriférante qui s'élève des parfums embrasés. C'est elle dont parle le Cantique des cantiques (III, 6) en disant : Qui est celle-là qui m,onte du désert comme une colonne de fum,éé, parfumée de myrrhe et d'encens et de toute la poudre du marchand ? Le désert, c'est le cœur du pécheur, oii ne croissent ni la grâce, ni les vertus ; la fumée représente les aspirations de nos âmes au pardon^ et la bienheureuse Vierge Marie monte du désert comme une colonne de fumée quand, pour présenter nos hommages à Dieu, elle seV charge
IIO ANTHOLOGIE FRANCISCAINE ^
de ces aspirations, où entrent la myrrhe avec la contrition, l'encens avec la confession, et toute la poudre du marchand avec la satisfaction aux mille formes. La très pieuse Vierge Marie ne trouve aride aucun désert, méprisable aucun pécheur, et, partout oti elle passe, elle laisse, comme le plus exquis des parfums, l'espoir du pardon. « O Marie, dit excellemment « saint Bernard, tu ne te détournes point du pécheur^ «si répugnant qu'il soit, tu ne le méprises point, « dès lors qu'il soupire vers toi et que, d'un coeur « pénitent, il te supplie d'intervenir en sa faveur; « ta main secourable l'écarté du gouffre du déses- « poir, tu le nourris d'espérance, et le mépris du «monde entier ne t'empêche point de le tenir dans « tes bras maternels, de le réchauffer dans ton sein, «de ne le rendre à lui-même qu'après l'avoir récon- « cilié avec le Juge redoutable. » -
A ceux qui s'avancent dans les sentiers de la perfection, Marie apparaît comme une verge ligneuse oti les fleurs vont éclore. C'est la verge d'Aaron> dont le bois se couvrit en même temps de fleurs, et de fruits. Ces fleurs sont les vertus qui éclosent dans les cœurs, une fois passés les frimas infernaux, et nous pouvons nous écrier avec le Cantique des cantiques (II, II) : Voici que l'hiver est passé et que la ., pluie s'en est allée et a disparu; daris le pays pointent les fleurs. Loin de nous l'hiver J loin de nous l'engourdissement et la tiédeur, qui refroidissent la charité I aussitôt fleuriront les vertus dans la terre de notre cœur. Oh ! combien de fleurs parèrent la
CONRAD DE SAXE III
Vierge féconde, à qui saint Bernard a pu dire : « Dans «le jardin des Saints, tu es un parterre d'aromates «planté par le divin parfumeur; nos yeux contemu plent délicieusement en toi les fleurs de toutes les «vertus. » Et, de même que les fleurs désignent les vertus, les bonnes œuvres que celles-ci produisent sont figurées par des fruits, ces fruits dont ' saint Matthieu a pu dire (VII, i6) : C'est aux fruits que vous les reconnaîtrez. Quand donc, grâce aux exemples et aux mérites de Marie, nous produisons les fleurs des vertus et les fruits des bonnes œuvres, c'est .que la Vierge Marie nous apparaît elle aussi comme une tige au bois chargé de fleurs et de fruits. Pour, ceux qui ont atteint les sommets de la perfection et que Dieu nourrit des délices de la contemplation, Marie est comme le sceptre d'or qu'Assuérus tendit à Esther, alors que celle-ci, paraissant devant lui^ avec deux de ses suivantes, s'arrêtait interdite et manquait de s'évanouir. Esther, dont le nom signi- 'Ûé élevée ou cachée, c'est l'âme contemplative, que. Dieii élève jusqu'à lui dans la contemplation et dérobe dans, la retraite de sa face aux complots des hommes. Par la contemplation, elle se dirige vers le roi Assuérùs; c'est-à-dire vers le Christ roi ; les deux suivantes qui l'accompagnent sont l'intelligence, qui s'avance devant elle par la reconnaissance, et la sensibilité, qui marche derrière elle par l'amour. Parvenue en cette compagnie jusqpi'au Christ, l'âme s'arrête interdite"^ et défaut presque dès qu'elle considère la lumière inaccessible de la gloire divine ou la sévé-
112 ' ANTHOLOGIE "FRÀNCiSCAlNE ' - ^ ':J~" . '-^
rite terrible de la justice éternelle. Le sceptre 'd!or, " le sceptre royal est l'auréennë et royale Vierge Marie, auréenne par la charité .et royale par la noblesse, auréenne par la pureté et royale par la justice, auréenne surtout par l'immunité et l'intégrité virginales et royale par l'autorité et la puissance suprêmes. Le Dieu clément tend ce sceptre secourable à l'âme contemplative quand l'heureuse Vierge Marie se présente, pitoyable et douce, à la contemplation et à la dévotion, et rend l'âme capable de n'appréhender plus la justice divine et de supporter la splendeur de la ' gloire d'en-haut...
La Vierge Marie est enfin comme une verge de, fer pour les démons, et vraiment on peut lui dire avec le Psalmiste (Ps. II, g) : Tu les gouverneras^ sous une verge de fer: Marie, sceptre d'or pour les âmes pieuses et verge de fer pour les coeurs endurcis, sceptre d'or pour les hommes et verge de fer pour les démons, écarte ceux-ci de notre chemin ! et puisque ta ^ dignité de mère de Dieu te vaut de commander à la fois < aux anges et aux démons, empêche ceux-ci de nous nuire et ordonne à ceux-là de nous garder. Sois pouf . nous une colonne odoriférante au jour de notre conversion, une verge fleurie au temps de nos progrès >,: un sceptre d'or si nous parvenons à la contemplation, une verge de fer aux heures de danger I...
La Vierge Marie, verge royale, porte quatre fleurs : ^ la fleur de précieuse virginité, la fleur de vertueuse, droiture, la fleur de miraculeuse fécondité, la fleur d'immortalité glorieuse.
CONRAD DE SAXE - Il3
La fleur de précieuse virginité n'est autre que la virginité même. C'est d'elle que le prophète Isaïe a dit (XXXV, i) : La solitude se réjouira et fleurira comme le lys, car Marie peut vraiment être assimilée à une solitude, elle qui si volontiers se rendait solitaire, elle que l'Ange se réjouit de trouver seule, car, au témoignage de saint Ambroise, « il « n'y eut que lui à la trouver, sans compagne et « sans témoin, dans la retraite où elle se dérobait « à la vue de tous les hommes. )) Gomment Marie, ce modèle "de solitude, s'est réjouie, elle-même l'a dit ; écoutons-la : Et mon esprit, dit-elle, s'est réjoui en Dieu mon Sauveur (Luc, I, 47) . C'est que, grâce à sa virginité, cette solitude a fleuri comme un lis. O lis angélique, fleur céleste, que recherche avec tant de sollicitude l'abeille incomparable dont saint Bernard a dit : « L'abeille qui se nourrit au milieu « des lis,'' qui habite la patrie fleurie des anges, a « pris son vol vers Nazareth, dont le nom signifie (( fleur, jusqu'à la fleur de virginité perpétuelle aux «suaves parfums; elle s'est établie dans son calice «et s'est attachée là.. "■. »
Marie a produit une seconde fleur, qui est la vertueuse intégrité des mœurs et de la vie ; écoutons ce qu'elle-même, semble-t-il, en a dit au livre de . l'Ecclésiastique (XXIV, 2 3) : Mes fleurs sont devenues des fruits d'honneur et de droiture. Qu'elle est belle, cette fleur de vie vertueuse et honnête, cette fleur des bonnes mœurs et de la droite conduite de la vie 1 Et, remarquons-le bien, Marie dit mes fleurs, car la ~ ^ 9
floraison des bonnes moeurs se compose dés Vëri^S si diverses- dont la présence, dans l'ânae rend la vie' sans reproche. Ge sont elles dont' lé Cantique des cantiques a dit (II, 12) : Dans le- pays pointent les fleurs, et ailleurs (I, 16) : Notre lit est fait de fleurs. Ah I puissions-nous trouver ces fleurs dans notre campagne et dans notre lit I La campagne, c'est l'âme de ceux qui sont engagés dans la vie active; le lit, celle des contemplatifs. La campagne, c'est l'âme appelée à donner les fruits des bonnes œuvres ; le lit, c'est l'âme admise à jouir du repos de là contemplation. Gonmie on le voit, que l'âme soit engagée dansf la vie active ou dans vie contemplative, eHe doit toujours être ornée de vertus... Oh! combien fleuris furent la campagne et le lit de Marie, puisqu'en elle resplendissait l'éclat de toutes lès vertus : « Marie, « dit saint Bernard, tu, es un parterre d'aromates ((planté par le parfumeur céleste ; je me réjouis (( d'admirer en toi les fleurs merveilleuses de toutes ((' les vertus, et, parmi elles, l'indicible perfection des i.(. trois plus belles : la violette de l'humilité, le lis (( de la chasteté, la rose de l'amour. » "^
Considérons maintenant en Marie la fleur de miraculeuse fécondité. Cette fleur, c'est le divin Fils de la Vierge lui-même, dont le prophète a dit (Isaïe, II, i) : Il sortira un rejeton de la tige de Jessé, et une fleur s'épanouira au sommet de la tige. Oh I (ju'elle fut belle à voir, cette^ fleur, (juand elle nacjuit sans péché, et combien lamentablement elle fut brisée c[uand elle mourut comme un pécheur, sa naissance
/^ , CONRAD DE SAXE Il5,
et sa mort, étant conformes au texte de Job (XIV, 2) : Commt une, fleur il éclôf et tombe coupé î Qu'elle fut blanche à l'heure de son épanouissement et vermeille à celle de sa cueille I Fleur délectable aux anges, fleur indispensable à la vie des hommes, fleur dont saint Bernard a dit' : « Le Fils de la Vierge est « une fleur, fleur blanche et vermeille, choisie entre (( dies milliers, fleur que les anges désirjent apercevoir, (c fleur dont le parfuin seul ressuscite les morts. » Heureuse la forêt qui a produit là tige oti cette fleur s'est épanouie ! Plus heureuse- la tige qui a donné cette fleur à la forêt I Heureuse surtout la fleur, sans laquelle ni la tige ni la forêt ne seraient heureuses I
■Oîiî, très heureuse fleur, en laquelle seul l'Esprit du Seigneur s'est reposé, si bien que saint Jérôme a pu dire qu'en dehors d'^le nul ne peut avoir la grâce de l'Esprit saint I « L'Esprit saint, qui n'avait pu (c^trouver où se reposer dans la grande forêt du, genre
;« humain, dit en effet le grand docteur, a fait enfin «sa démeure de cette fleur, et maintenant sans le « Christ nul ne peut avoir ni sagesse, ni intelligence,
;?(( ni conseil, ni force, ni science, ni piété, ni crainte «du Seigneur... » ^
Si- tu" veux tenir cette fleur en main, il té faut fléchir la branche. La fleur est trop haute pour toi, parce qu'elle est divine ; mais la branche peut être
; iléçhie, parce qu'elle est pleine de pitié. ; la fleur est rare entre toutes, car elle est unique au ciel et sur' là: terre ; cependant, comme la plus commune des fleurs des tîhamps, aucune clôture n'en défend l'ap-
Xl6 ANTHOLOGIE 'FRANCISCAINE
proche ; tous les passants peuvent accéder près d'elle ; bien plus : comme la fleur des champs, aucun jar-r/ dinier ne l'a cultivée. « La campagne, dit saint Bér- « nard, fleurit sans que personne l'y aide, sans que « personne la sème, la bêche, la sarcle, la fumé.: <( Ainsi a fleuri le sein de la Vierge ; ainsi les chastes a et virginales entrailles de Marie ont produit, comme x( un pré d'une étemelle verdeur, une fleur dont la^î <(. beauté ne se peut flétrir, dont la gloire n'aura point. « de fin. M
~ Considérons enfin en Marie la fleur d'immortalité glorieuse. La verge d'Aaron, dont le livre des Nombres; nous dit qu'elle portait à la fois des fleurs et des fruits, semble bien ici l'image de Marie, la verge indi- ; quant la rectitude de Marie, les fleurs la beauté de «on corps glorifié et les fruits la béatitude de son âme. Le corps, ou mieux la chair, fleurit au temp^ de la jeunesse, comme le dit le Psalmiste (Ps; LXXXIX, 6) : Elle fleurit le matin et passe. La mort la fait périr, comme le dit Isaïe (XL, 8)- : La fleur s'est:: desséchée comme le foin et est tombée. Mais elle refleurira au jour de la résurrection glorieuse, selon ce que dit encore le Psalmiste (Ps. XXVII, 7) : Ma chair a refleuri. Or, au témoignage de plusieurs saints" docteurs, qui ont vu la probabilité de ce mystère glorieux et se sont attachés à en prouver la convenance, : si propre à toucher la piété des" fidèles, la bienhèu^ reuse Vierge Marie est montée au ciel avec son corps, qui s'est ainsi trouvé glorifié d'avance en même temps que son âme... Marie peut ainsi dire dès maintenant :
CONBAD DE SAXE IIJ
Ma chair a refleuri et nous pouvons admirer à la fois sa fleur et son fruit : la fleur de son corps glorifié et le fruit de son esprit béatifié ; celle-là revêtue de splendeur corporelle, celui-ci tout rempli de béatitude spirituelle.
D'ailleurs, à chacune des quatre sortes de fleurs dont est ornée la Vierge Marie correspond un fruit différent : à la fleur de virginité s'associe le fruit de fécondité materaelle ;"à la fleur de droiture se mêlé le fruit de l'humilité ; la fleur de l'humanité se doublé chez son fiîs du fruit de la divinité ; enfin,, à la fleur d'immortalité corporelle se joint le fruit des jouissances spirituelles. Qui de nous n'aimerait ces fleurs écloses sur la verge virginale ! qui ne. voudrait cueillir dans le jardin immaculé ces fleurs bienheureuses dont la vue et la cueille ont fait dire à saint Bernard : « Tes entrailles sacrées, ô Marie, sont pour nous^ « iin jardin de délices, car nous y cueillons des « fleurs de joie toujours nouvelle, toutes les fois que « nous revoyons en esprit la douceur ineffable qpii en «a flué sur l'immense univers. » O très douce Vierge Marie 1 le Seigneur est vraiment iavec toi dans de& rapports analogues à ceux de la fleur avec la tige qui la porte. Obtiens du Seigneur qu'il soit avec moi — que dis-je ? avec nous tous, . — et réjouis nos yeux de la plus belle des fleurs : le Christ, ton divin Fils!
(Seconde moitié du XIIP siècle)
. Le frère Jacques de Milan est l'auteur du Stimulus amoris (Ùaiguillon d'amour), petit traité sur la perfection et les obstacles dont il faut triompher pour y atteindre. Cet ouvrage figure souvent parmi les Œuvres de saint Bonaventure, dont il s'inspii-e d'ailleurs ouvertement. La forme est assez inégale, et l'auteur n'évite pas toujours l'affectation, mais les pages qu'on va lire comptent parmi 'les ■ plus belles de la mystique médiévale. Elles sont traduites sur le texte de la Bihliotheca Franciscana ascetica Medii œvi. (Tome TV. Quaracchi, 1906; p. 77.) ^