‹ Anthologie franciscaine du moyen age [microform]Chapitre 31 sur 63 · MÉDITATION POUR LE VENDREDI-SAINT · texte numérisé non relu

MÉDITATION POUR LE VENDREDI-SAINT

Près de la croix de Jésus se tenait sa mère, dit l'Evangile selon saint Jean (XIX, 25). Notre-Dame, oti vous tenez- vous ? Est-ce bien seulement près de la croix ? N'est-ce pas plutôt sur cette croix même,

avec votre Fils, sur cette croix où vous avez été attachée avec lui ! Il a été crucifié dans son corps, mais vous l'avez été dans votre cœur, et les blessures qui s'étaient éparpillées sur son corps entier n'ont plus formé qu'un tout dans votre cœur. C'est ici, ô Notre- , Dame, que votre cœur a été percé d'une lance, après avoir étécloué,' couronné d'épines, bafoué, vilipeiidé, ; accablé d'outrages, abreuvé de vinaigre et de fiel. O Notre-Dame, pourquoi donc êtes-vous venue vous immoler pour nous ? La passion de votre Fils n'étaitelle pas suffisante, san§ qu'il fallût y ajouter la crucifixion de sa mère ? O cœur débordant d'amour, pourquoi t'es-tu mué en douleur ? Je regarde en effet votre cœur, ô Notre-Dame, et je vois que ce n'est plus un cœur, mais un mélange de myxrhé, d'ahfeinthe et de fiel. Je cherche la mère de mon Dieu, et je ne vois plus que des crachats, des traces de coups et des blessures, car voilà ce que vous êtes devenue. mère pleine d'amertume, qu'avez- vous fait ? Pour- , quoi avez- vous changé le vase de la sainteté en vase du châtiment ? O Notre-Dame, pourquoi n'êtes-vous pas solitaire en votre chambre ? Pourquoi êtes-vous venue au Calvaire ? Ce n'est certes pas votre habitude, ô Notre-Dame, d'assister à de tels spectacles. Pourquoi - . donc la réserve virginale ne vous a-t-elle pas arrêtée ? Pourquoi n'avez- vous pas été retenue par la crainte féminine, par l'horreur du crime ici perpétré, par l'infamie du lieu, par la plèbe grouillante, par la détesta- ' tion du mal, par la véhémence des clameurs, parla vésanie de tant d'insensés, par la cohorte des démoniaques ? - ,

Vous n'avez rien considéré de tout cela, ô Notre-Dame, parce que votre cœur ne vous appartenait plus, du fait de la souffrance qu'il endurait ; vous étiez hors de vous, plongée dans l'affliction de votre Fils, dans les blessures de votre unique enfant, dans la mort de votre bien-aimé. Votre coeur ne percevait rien de la foule, de sa poussée, de ses clameurs ; rien de l'horreur du lieu. Il ne voyait que le flanc percé du divin; crucifié, les trous creusés par les clous "dans ses membres, sa chair livide et douloureuse. Revenez en arrière, ô Notre-Dame, de peur qu'en perdant notre pasteur, nous ne vous perdions, vous aussi I Que ferions-nous si, en une heure, nous étions privés de nos deux guides ? Il n'est point d'usage, ô Notre-Dame, que les femmes soient condamnées à une telle mort, et nulle sentence n'a été prononcée contre vous.

Mais à quoi bon ces paroles ! vous ne pouvez les entendre, ô Notre-Dame, car vous êtes toute pleine d'amertume et votre cœur est entièrement tourné vers la Passion de votre Fils, O chose étrange 1 vous êtes tout entière dans les blessures du Christ, et le Christ crucifié est tout entier au pliis profond de votre cœur. Comment peut-il se faire que le contenant soit ainsi dans le contenu ? homme, que ton cœur soit d'abord brisé par la douleur, si tu veux le comprendre. Laisse-le défoncer par les clous et par la lance, et la vérité entrera par Touverture béante des plaies. Le soleil de justice n'entre pas dans un cœur fermé. O Notre-Dame de douleur, blessez notre cœur et renouvelez en lui la Passion dé votre Fils. Joignez vôtre

cœur blessé au nôtre, afin qu'avec vous el comme vous nous soyons atteints par les blessures de votre Fils. Ou plutôt que n'ai-je ce cœur même à la place du mien, ô Notre-Dame ! que ne puis- je, partout où je vais, vous voir toujours sur la croix de votre Fils, percée des mêmes clous que lui P O Notre-Dame, si vous ne voulez me donner ni votre Fils, ni votre cœur blessé, accordez-moi du moins, je vous prie, les blessures de votre Fils, les outrages, les mépriç, les opprobres qui s'abattirent sur lui et l'atroce retentissement qu'eut en vous tout cela. Quelle est la mère, eii effet, qui, le pouvant, n'enlèverait un tel fardeau de ses épaules et de celles.de son fils pour en charger le dernier de ses serviteurs ? Si vous, en sentez trop l'enivrement et ne voulez point vous en priver, vousmême et votre Fils, pour en gratifier autrui, associezmoi du moins, ô Notre-Dame, quelque indigne que j'en sois, à ces ignominies et à ces blessures ! souffrez d'avoir, pour vous et votre Fils, cette consolation de sentir vos peines partagées ! Oh ! quel bonheur serait le mien, si je pouvais du moins être associé à vos propres blessures 1 Dites-moi en effet, ô Notre-Dame, s'il peut se rencontrer aujourd'hui rien de plus grand que d'avoir le cœur uni à votre cœur entr 'ouvert et au corps perforé de votre Fils ? Votre cœur n'est-il pas plein de grâce ? Et s'il est entr'ouvert, comment cette grâce ne coulerait-elle pas dans un cœur qui lui serait uni ? Votre Fils n'est-il pas la gloire des bienheureux ? Et s'il est perforé, comment la douceur de cette gtoire n'embaumerait-elle pas un cœur qui

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lui serait uni ? Je ne conçois pas qu'il en puisse être autrràaent ; je crains seulement d'être parfois bien? loin de vous et de votre Fils, alors que je crois être: tout près.

O Notre-Dame, pourquoi ne pas m'accorder ce que je demande ? Si je vous ai offensée, que la justice vous fasse blesser mon cœur I Si je vous ai bien servie, donnez-moi, je vous prie, des blessures pouir salaire. Où donc est votre pitié, ô Notre-Dame! où donc votre clémence sans bornes ? Pourquoi vous montrez- vous cruelle envers moi, vous qui fûtes toujours benoîte envers tous ? Pourquoi devenez- vous

-avare pour moi, vous qui fûtes toujoiurs libérale et magnifique P Je ne vous demande, ô Notre-Dame, ni lé soleil ni les étoiles, mais seulenàent dés blessures. Que signifie cette étrange avarice, qui refuse dés blessures ? Enlevez-moi la vie du corps, ô Notre-Dame, ou blessez mon cœur. J'ai honte en vérité de voir mon Seigneur blessé, et vous, ô Notre-Dame, blessée de ses blessures, et de poursuivre un tranquille che-:; min, moi, le plus vil de vos serviteurs. Mais je sais

. ce que je ferai : sans solliciter l'appui de personne, je me jetterai à vos pieds, avec larmes et cris, et je répéterai ma demande jusqu'à ce que vous soyez lassée de mon imporlunité. Alors vous me donnerez satisfaction, ou bien vous me frapperez pour que je m'en aille, mais je demeurerai là pour recevoir vos coups, jusqu'à ce que je sois blessé de toutes pairts, car je ne demande rien d'autre que des blessures. Si, au lieu de me frapper, vous essayez de me blandir,

je demeurerai ferme en mon obstination, je recevrai vos blandices, et ces blandices mêmes blesseront mon. cœur de vôtre amour. Si vous prenez enfin, le parti de ne rien dire et de ne rien faire, mon cœur sera blessé de tristesse et de douleur, et de la sorte je ne nà'éloignerai pas sans blessure. Ainsi soit-il î

JACOMINO DE VÉRONE

(XIII° siècle)'

La vie de Jacomino de Vérone est entièrement inconnue, et l'on i^ore même le siècle où il vécut. Toutefois Ozanam,qui a révélé son existence, a cru pouvoir le comprendre parmi les Poètes franciscains en Italie au treizième siècle, et, plus près de nous, Thode, dans son Franz von Assisi und die Aufànge der Kunst der Renaissance in Italien, l'a maintenu au nombre des précurseurs de Dante, ce (jui le place avaiit i3o8, dernière date à laquelle peut avoir été achevé VInferno.

Jacomino"" est l'auteur de deux histoires rimées, l'une sur l'Enfer, l'autre sur le Paradis. Ces deux compositions, écrites en dialecte véronais, semblent destinées à' la foule qui s'attroupait autour des chanteurs populaires sur les places et les marchés. Elles ont en effet, remarqiie Ozanam, « toute la forme de ces Chansons de Geste. qui faisaient « le tour de l'Europe du treizième siècle. Les vers de « treize syllabes, rangés quatre à quatre en stances termi- « nées par les mêmes rimes, rappellent les alexandrins et « les tirades monorimes de nos vieux poèmes. On reconnaît' a même, au commencement et à la fin, l'imitation de ces ~ « passages où les romanciers s'efforcent de réveiller la . « curiosité de "leur auditoire par les grands récits qu'ils

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« promettent et par le mépris qu'ils font de leurs devance ciers et de leurs rivaux (i). »

La. présente traduction du poème sur l'Enfer a été faite sur le texte donné parMussafîa : Monumenti autichi di dialettLitaliani; Vienne, i864. Ce texte est plus correct et plus complet que celui d'Ozanam, publié dès i85p danisles ^Docmhents inédits pour servir à Vhistoire îittérairedeV Italie, depuis le VIW siècle jusqu'au X//Z®. Celui-ci pourra cependant être consulté pour/ ses rapprochements avec la Divine Comédie.

Un bon. résumé du poème sur le Paradis a été donné par Ozanam dans ses Poètes franciscains en Italie au XIII* siècle ; 6° édition, P., 1882 ; pp. 125-129.

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