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CHEZ LES MINEURS

L'an du -Seigneur 1248, vers lia fête de la Pentecôte ou peu après, je passai du couvent d'Auxerre à celui de Sens, où le chapitre de la province de France devait se tenir en présence de Monseigneur Louis, roi de France. Le chapitre étant convoqué, le ministre pro-

(1) E. TTordan : Les origines de la domination angevine en Italie, . (Paris, 1909, pp. cl et cli).

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vincial, accompagné des défîniteurs de l'Ordre, dit au frère Jean de Parme, ministre général, qui était au couvent :

— Père, nous avons examiné quarante frères, qui étaient venus au chapitre pour être autorisés à se livrer à la prédication, nous leur avons donné l'autorisation demandée, et les avons renvoyés à leurs couvents respectifs, de peur que la maison n'eût à supportler l'entretien . d'un trop grand nombre de frères. '

Le ministre général leur répondit qu'ils avaient mal fait, le droit qu'ils s'étaient, arrogé n'appartenant aux ministres provinciaux et aux défîniteurs qu'en l'absence du ministre général. II ajouta :

— Je tiens pour approuvé l'examen que vous avez fait des candidats à la prédication, mais je veux qu'on les fasse tous revenir et qu'ils soient investis par moi-même du droit de prêcher, ainsi que le prévoit la règle.

Ainsi fut fait, après quoi les nouveaux prêcheurs assistèrent au chapitre jusqu'à sa clôture. .

Le roi de France avait quitté Paris pour y assister -aussi. Quand il fut en vue du couvent, tous les frères Mineurs sortirent à sa rencontre pour le recevoir avec honneur. Le frère Rigauld, de l'Ordre des Mineurs, maître de l'Université de Paris et archevêque de Reims, vêtu des ornements pontificaux, sortit comme les autres du couvent et, d'un air fort affairé, cherchait ^ le roi en disant :

—-Où est le roi ? où est le roi ?

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Je marchais à sa suite. Lé pauvre frère s'en allait seul, tout interdit, la mitre en tête et le bâton pastoral à la main. Il s'était mis en retard en s'habillant, si bien que les autres frères étaient déjà dehors, rangés des deux côtés de la rué, le visage tourné du côté oti l'on attendait le roi, que chacun d'eux espérait bien voir. Quant à moi, J'étais plus étonné que je ne puis le dire, et je pensais en moi-inême :

— Certes, j'ai lu plus d'une fois que les, gens de ce pays furent si puissants que jadis ils prirent Rome sous la conduite de leur chef Brennus. Maintenant au contraire leurs femmes ont pour la plupart l'air de servantes. Si le roi de France devait passer par Pise ou par Bologne, il verrait accourir à sa rencontre toute la fleur des châtelaines.

Mais je me rappelai qu'en France les bourgeois seuls habitent les villes, les nobles et lés châtelaines ayant pour demeure leurs châteaux et leurs domaines.

Le roi parut enfin. Je le trouvai mince et élancé, long et grêle, avec un air angélique et un visage plein de grâce. Il venait à l'église des frères Mineurs sans pompe royale, en habits de pèlerin, portant au cou un menu reliquaire et la gourde traditionnelle, magnifique parure pour ses épaules royales. Il n'était point à cheval, mais à pied, suivi de ses trois frères germains : Robert, comte d'Artois ; Alphonse, comté de Poitiers, et Charles, comte d'Anjou et de Provence, leqpiel a fait tant de choses grandes et louables. Tous trois lui ressemblaient par l'humilité de leur tenue, si bien qu'ils eussent vraiment pu dire avec le Psal-

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miste (Ps. XiX, 8) : Que ceux-ci célèbrent leurs chars et ceux-là leurs chevaux ; nous vanterons, nous, le nom du Seigneur notre Dieu. Quant au roi, il se préoccupait moins des quartiers de noblesse de son entourage que des prières et des suffrages des pau-, vres, réalisant ainsi la parole de l'Ecclésiastique (IV) : Rends-toi agréable à l'assemblée des pauvres. Et, à dire vrai, la dévotion de son cœur le faisait plus ressembler à un moine que ses armes à un chevalier.

Il entra dans l'église des frères, fit avec grande dévotion une génuflexion devant l'autel et pria, puis il revint dehors et s'arrêta sous la porte, de sorte que je me trouvais près de lui. On lui offrit, dé la part du trésorier de l'église de Sens, un superbe brochet vivant, qui nageait dans un de ces baquets de sapin qui servent à laver et baigner les enfants au berceau. En France en effet le brochet passe pour un poisson cher et précieux. Le roi remercia le donateur et son messager, puis il dit à haute et intelligible voix que nul ne devait entrer dans la maison où le chapitre allait se tenir, s'il n'était chevalier, exception faite des frères, à qui il voulait parler.

Quand nous fûmes rassemblés au chapitre, le. roi prit la parole et dit ce qu'il voulait dire, se recommandant lui-même, ainsi que ses frères. Madame la reine mère et toute la cour, et, fléchissant les genoux, il sollicita les prières et les suffrages des frères avec de si grandes , marques de dévotion que des frères français, qui étaient près de moi, ne tarissaient pas de larmes devant une telle piété.

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Après le roi, messire Odon, cardinal de la Curie romaine, ancien chancelier de rÛniversité de Paris, ^î qui devait ensuite accompagner le roi à la croisade, nous adressa une brève allocution.. Puis le frère Jean de Parme, ministre général de l'Ordre des Frères mineurs, à qui il appartenait de répondre en vertu de sa charge, prit la parole et dit :

— Comme nous l'apprend l'Ecclésiastique, au cha-^ pitre XXXII ; C'est à toi, notre ancien, qu'il appartient i de parler. La première parole doit sortir de la bouche de celui qui aime la science. Notre roi, qui est en même temps notre seigneur, notre père et nôtre bienfaiteur, qui s'est rendu agréable à l'assemblée des pauvres, est venu à nous humble et serviable, magnifique et bienveillant, et nous a d'abord adressé* la parole, ainsi qu'il convenait ; il ne, nous demande point l'or et l'argent, dont, par la grâce de Dieu, ses trésors sont abondamment remplis,' mais il soUi- , cite les prières et les suffrages des frères pour une entreprise à bien des titres recommandable. Le seigneur roi a entrepris en effet un pèlerinage et une croisade pour honorer Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour secourir la Terre Sainte et en chasser les ennemis de la foi et de la croix du Christ, pour glorifier; l'Eglise universelle et la foi des chrétiens, pour le salut de son âme et de celle de tous ceux qui passeront la mer avec lui. C'est pourquoi, comme il a été très spécial bienfaiteur et protecteur de notre Ordre, non seulement à Paris, mais dans tout son royaume, et comme il est venu si humblement à nous ainsi que

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sa noble suite, afin de solliciter les suffrages de l'Ordre pour son entreprise, il est digne et convenable que nous fassions quelque chose jen échange des bienfaits que nous avons reçus de lui. Les frères de France; étant plus intéressés que ies autres à la croisade et certainement disposés à faire plus que je ne saurais leur inaposer, je m'abstiens de leur rien ordonner; Mais, maintenant que j'ai commencé la visite de l'Ordre, j'ai décidé dans mon esprit d'imposer à chacun, de nos prêtres de dire pour le roi et pour tous ses compagnons quatre messes : la messe du Saint Esprit, la messe de la Croix, la messe de la bienheureuse Vierge et la messe de la Sainte Trinité. Et quand, rappelé par le Fils de Dieu, le roi passera de ce monde au Père céleste, les frères devront dire encore d'autres messes. Et si ma réponse ne remplit pas suffisamment ses désirs, que le roi veuille bien ordonner lui-même, car notre rôle est de réaliser et non de commander.

A ces paroles le roi remercia fort le ministre général et se montra si satisfait de ce qu'il avait entendu, qu'il pria le frère Jean de Parme de le confirmer par lettre scellée du sceau de l'Ordre, ce qui fut fait. " Le roi prit ensuite avec les frères un repas dont il fit tous les frais. Ce repas fut servi au réfectoire du couvent. H y avait là les trois frères du jroi ; le cardinal de la Curie romaine ; le ministre général ; le frère Rigauld, archevêque de Reims ; le ministre provincial de France ; les custodes, les définiteurs, les disci;ets, tous les frères du chapitre, ainsi que les

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frères chargés des rapports avec les personnes étrangères à l'Ordre, que nous appelons frères du dehors. Le ministre général, étant donné la noblesse et la dignité des trois princes du sang, du cardinal légat de l'Eglise romaine et de l'archevêque de Reims, compagnons du roi, refusa de prendre place à la table haute, comme le voulait sa charge, bien que le roi l'eût invité à s'asseoir auprès de lui. Il aima mieux accomplir en ses actes ce que le Seigneur enseigna dans ses paroles, et il nous montra par son exemple comment la noblesse peut s'unir à l'humilité. Le Seigneur nous dit en effet, dans l'Evangile selon saint Luc, chap. xiv : Quand tu seras invité a des noces, ne te mets pas à la première place, de peur qu'un plus digne que toi n'ait été invité par le même, £t que celui qui vous a invités, toi et lui, ne vienne te dire : Fais place à celui-ci, et qu'alors tu n'en arrives, pour ta confusion, à occuper la dernière place. Mais lorsque tu seras invité, va te mettre à la dernière place, afin que, quand celui qui t'a invité sera venu, il te dise : Mon ami, monte plus haut. Alors ce sera pour toi un sujet d'honneur devant tous ceux qui seront à table avec toi. Car quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé. Le frère Jean choisit donc la table la plus éloignée et y prit place, mais cette table fut ennoblie par, sa présence même, et beaucoup d'assistants furent édifiés de ce bon exemple.. .

On nous servit d'abord des cerises avec du pain très blanc. De nombreux serviteurs nous versaient un

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yin abondant et digne de la magnificence royale, et, selon la coutume des Français, ils invitaient à boire les convives qui. s'en abstenaient et leur faisaient une agréable violence. Vinrent ensuite des fèves fraîches, cuites au lait, du poisson et des écrevisses, des boulettes* d'anguilles, du riz aromatisé avec du lait d'amandes et de la cannelle, des anguilles rôties, servies avec une sauce excellente, des tourtes, des caillebottes et des fruits aussi abondants que bien choisis. Le tout était disposé avec un grand luxe et le service était parfait.

Le lendemain le roi poursuivit sa route. Le chapitre terminé, je pris le même chemin, car j'avais reçu du ministre général une obédience pour aller résider en Provence. Je n'eus pas de peine à rejoindre le roi, car il ne manquait pas de quitter la route publique, toutes les fois qu'il apercevait, à droite ou à gauche, un ermitage de frères Mineurs ou d'autres religieux, afin de se recommander à leurs prières. Il continua d'ailleurs d'agir ainsi jusqu'au moment où il parvint au port d'embarquement pour la Terre Sainte.

:En allant visiter les frères du couvent d'Autun, dont j'avais fait partie, je m'étais donc arrêté une journée à Vezelay, belle- abbaye de Bourgogne que l'on disait posséder le corps de sainte Madeleine. Le lendemain, qui était un dimanche, le roi vint de grand malin solliciter les suffrages des frères conformément à ce qu'enseigne le livre des Proverbes, en son chapitre XI : Celui qui cherche le bien a raison

de se lever dès l'aurore. Il laissa toute sa suite au pied des remparts, dont le couvent était très peu distant, et ne prit avec lui que ses trois frères et quelques-serviteurs chargés de garder les chevaux. Arrivé devant l'autel, il fît une génuflexion et inclina la tête ; les frères s'occupaient déjà de chercher des" sièges, afin de s'asseoir, quand le roi s'assit par terre, dans la poussière, comme je le vis de mes yeux (je dois vous dire en effet que l'église n'était pas pavée), et il nous appela à lui en disant :

— Venez à moi, mes frères très doux, et écoutez mes paroles !

Nous fîmes aussitôt cercle autour de lui, assis par terre comme il l'était lui-même ainsi que ses frères germains. Il se recommanda à nous et demanda les prières et les suffrages des frères ainsi qu'il l'avait fait au chapitre de Sens. Il en obtint la promesse, puis sortit de l'église, où toutefois son frère Charles demeura plongé en de ferventes prières. On signala le fait au roi, qui s'apprêtait â partir ; celui-ci se réjouit fort de cette nouvelle et attendit patiemment que la prière de son frère fût finie avant de monter à cheval. Ses deux autres frères, les comtes Robert et Alphonse, également dehors, attendaient avec lui. Charles était le plus jeune frère du roi, comte de Provence, et avait pour femme la sœur de la reine. Il faisait de nombreuses génuflexions devant un autel, proche de la porte, dans une dés nefs latérales. Je le vis prier, et je vis également le roi l'attendre patiém-

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ment dehors, près de la porte, et je fus grandement édifié. Et je connus la vérité de ce qui est écrit au chapitre' xvin du livre des Proverbes : Le frère que son frère aide est cornme une forteresse où la crainte n'a point lieu d'entrer.

JACOPONE DE TODI

Malgré les nombreux et importants travaux dont il a été l'objet au cours des dernières années, Jacopone de Todi est peut-être moins bien connu qu'il ne l'était alors qu'Ozanam eut parlé de lui dans ses Poètes franciscains en Italie au XIII° siècle. Alessandro d'Ancona voit surtout en lui un poète populaire (i), tandis que Francesco. Novati salue le poète philosophe, théoricien du mysticisme (2). L'auteur du présent livre espère montrer plus tard, dans un travail d'ensemble sur Jacopone, dans quelle mesure ces^ deux .opinions peuvent être conciliables.

On ne manquera pas de remarquer que, sur les six poésies traduites ici, cinq ont un caractère dramatique très accusé. Ozanam avait déjà dit de la cinquième : « Supposez cette « scène représentée le vendredi saint, sous le portique « d'une égUse, par des paysans italiens, les plus passionnés « des hommes, et vous avez les commencements de la <c tragédie chrétienne. »

L'authenticité des laude de Jacopone a fait l'objet d'un

(1) Alessandro d'Ancona : Jacopone da Todi, il giullare dî Dio del secolo XIII, 2= édition ; Todi, 1914. Voit notamment la conclusion, pp. 106-107. , . •

(2) Francesco Novati : Freschi e minii del Dugenlo ; Milan, 1908, p. 245.

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travail approfondi de Biordo Brugnoli (i). Quant au texte même de ces poèmes, le seul dont on puisse faire état est c^ïui des deux éditions de Giovanni Ferri, basées sur l'édi- . tion florentine de lAgo : la première, établie pour la Sociétà filologica romana (2) contient une grammaire et un lexique très complet; la seconde, parue dans la collection des Scrittori d^Italia (3), ne donne que -le texte des laude et un lexique plus sommsdre.

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