DE LA CONTEMPLATION DE LA MORT d
Dans tes amusements, homme plein d'orgueil, Va, mets ton esprit en face du tombeau.
Et là arrête-toi à contempler Et dis-toi bien que tu dois retourner A cet état, où tu vois réduit L'homme qui gît dans la fosse obscure.
LE VIF
Réponds-moi, homme enseveli.
Toi qui^i vite es dispani de ce monde, Où sont les belles étoffes dont tu étais vêtu, Car je te vois pour ornement de la fange en abondance ?
LE MORT
mon frère, ne me querelle pas; Car mon exemple peut t'être utile ; Mes parents m'ont fait dépouiller Et m'ont couvert d'un vil cilice.
LE VIF
'Où est ta tête si. bien peignée ?
Avec qui te bats-tu, qui t'arrache le poil ?
Est-ce de l'eau bouillante qui t'a rendu si chauve ? Tu n'as plus besoin de miroir (pour te coiffer).
(1) Quando i'alegrî, homo de allura.
JACOPONE DE TODI l6l
LE MORT
Ceci est ma tête, que j'avais si blonde, La chair en est tombée et les cheveux qpii la couvraient ; Je ne pensais point à cela qpiand j'étais dans le monde Alors que j'y faisais la roue comme un paon.
LE VIF
Où sont tes yeux si limpides, (Maintenant) jetés hors de leur orbite ?
Les vers, je crois, les ont mangés ; De ton orgueil ils n'ont guère eu peur,
LE MORT
J'ai perdu ces yeux, jadis instruments de péchés,
Dont les regards faisaient des signes ;
Hélas /pauvre moi, je connais le malheur,
Car mon corps est dévoré et mon âme est en feu.
LE VIF
Où donc est ton nez, si sensible aux odeurs ?
Quelle infirmité l'a fait tomber ?
Les vers t'ont pu aider en cela ;
Combien grandement est abattu ton orgueil!
LE MORT
Mon nez, si sensible aux odeurs,
S'en est allé, avec grande puanteur ;
Je ne pensais point à cela quand j'étais amoureux
Du monde mensonger, plein de vanité.
l62 ' ' ANTHOLOGIE" FRANCISCAINE
LE VIF
Où est ta langue si acérée ? -
Ouvre la bouche I tu n'as rien dedans ; ,
A-t-elle été tranchée, ou . bien d'aventure ^t-ce tes
dents Qui l'ont si affreusement rongée ?
LE moRT
j'ai perdu ma langue, avec laquelle je parlais Et semais tant de discorde ; Je ne pensais point à cela quand je mangeais Et buvais outre mesure. ' ^
LE VIF
Ferme tes lèvres pour couvrir tes dents; H semble que tu veuilles té moquer de qui te voit ; J'ai vraiment peur, rien qu'à les voir.
Ces dents qui ne tiennent plus, sans pourtant qu'on les ait arrachées.
LE MORT
Gomment pourrais-je fermer mes lèvres, puisque je
n'en ai plus I Je ne pensais guère à cette aventure ; -
Hélas I pauvre moi,- comment ferâi-je encore Quand il me faudra accompagner mon âme dans la
fournaise ?
JACOPONE DE TODI l63
LE VIP
Où sont tes bras, qui montraient tant de force A menacer les gens, à faire voir tes prouesses? Gratte-toi la tête, si tu en as la facilité ! Mène la danse et fais voir ta belle prestance I
LE MORT
Ma belle prestance gît dans cette fosse;
Ma chair est tombée ; il n'est resté que les os ;
Toute gloire s'en est allée de moi
Et je suis devenu le réceptacle de tous lés malheurs.
LE VIF
Allons i lève-loi, il y a bien assez de temps que tu
gis ici ; Apprête tes armes ; prends ton bouclier ; En trop d'abjection tu me semblés tombé, Ne supporte plus cet abaissement 1
LB MORT
Gomment pourrais-je me tenir sur mes pieds ?
A te l'entendre dire on voudrait te croire à cette heure j Combien est fou qui ne prévoit ;
Pendant sa vie quelle sera sa fin !
LE VIF
Appelle tes parents pour qu'ils te viennent en aide Et te gardent des vers qui te dévorent !
Mais ils furent plus prompts à venir te dépouiller, A partager tes terres et tes vêtements.
IiE MORT
Je ne puis les appeler, car je suis bâillonné,
Mais fais-les venir pour qu'ils voient quel fut mon
gain ^ -
Et que la vue du gisant soit devant qui s'efforce D'acheter des terres et de les bien enclore. ^
Contemple-moi à cette heure, homme mondain.
Tandis que tu es sur terre ; ne sois plus aussi vain ; Dites- vous, insensés, que petit à petit Vous en viendrez à si grande détresse.