‹ Anthologie franciscaine du moyen age [microform]Chapitre 45 sur 63 · COMMENT JÉSUS A SATISFAIT POUR NOUS · texte numérisé non relu

COMMENT JÉSUS A SATISFAIT POUR NOUS

Un jour, dans ma prière, je méditais sur la Passion de Jésus-Christ avec la plus grande douleur et la plus grande compassion de mon coeur, considérant combien grande était l'iniquité de chacune de mes fautes, la pesant au poids que je connais, puisque, pour me réconcilier avec Dieu le Père, me rédimer, me rendre agréable à ses yeux, il a fallu que Dieu le Fils priât, suppliât tout en larmes ; que dis-je I qu'il mourût en croix pour moi. Je soupesais aussi le poids de la damnation, je voyais son étendue, l'infinie misère, les innombrables tourments destinés à l'expiation de chacun de mes péchés mortels, me souvenant que satisfaire pour ce péché était au-dessus du pouvoir du plus haut des Anges, du plus haut des Archanges, et que seul y avait pu parvenir le vrai Dieu, Jésus-Christ, fils de Dieu, en passant par l'affreux abandon de la mort, en subissant

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les tourments de la crucifixion. Je soupesais aussi mon ingratitude envers le Sauveur, si grande que, pour le remercier d'avoir tant fait pour moi, je nie refuse encore à faire quoi que ce soit pour lui ; bien plus, hélas ! je l'offense chaque jour, je ne veux ni me souvenir du bienfait de sa Résurrection, ni coopérer à son œuvre rédemptrice en travaillant, par la : pénitence, à mon salut. Je m'étonnais de toutes ces choses : de l'infinie bonté de Dieu, de sa miséricorde inlassable, de mon iniquité sans pareille, de mon insurpassable démence. Et tandis que je m'abîmais en cette pensée, j'eus la révélation de la manière dont la Passion du Christ nous a libérés des péchés de toute espèce, des tortures, des peines que nous avions méritées. Je le vis avec une telle clarté que j'eus peine à m'empêcher de le crier à la face de tous ceux qui m'entouraient. Jésus crucifié m'apparut, attaché au bois d'infamie comme il le fut pour nous, et me dit : « Personne ne peut trouver d'excuse à ne point « travailler à son salut, car, pour être sauvé, il n'y « a rien de plus à faire que de se conduire comme le a maliade vis-à-vis du médecin. S'il veut recouvrer (( la santé, le malade fait voir au médecin son infir- « mité et se met en devoir d'exécuter les prescrip- (( tions de l'ordonnance. De même aujourd'hui per- « sonne n'a rien à dépenser en traitement, rien de « plus à faire que de se montrer au médecin eii « reconnaissant ses péchés et en les confessant, de (( se mettre en état de suivre les conseils' pénitentiels , « et d'éviter les occasions de rechute. ». -

A ces paroles, mon âme comprit que le remède 'à nos maux est le sang du Christ, remède que le Christ lui-même délivre gratuitement. Le pécheur n'a d'autre chose à faire que de donner son consentement ; aussitôt le Christ, son médecin, lui apporte le salut et guérit son mal, A mon âme furent alors montrés tous mes péchés, et je vis que chacun de mes membres était atteint d'une infirmité spirituelle particulière. L'oreille pleine encore de ce que je venais d'entendre, mon âme se mit sans désemparer à montrer au divin médecin tous les péchés de chacun des membres de mon corps, de chacune des puissances de mon âme, et je m'écriai : « Seigneur mon maître, « médecin du salut éternel, ô mon Dieu, puiscpie {( vous avez établi que la guérison de mes infirmités ({ et de mes' plaies n'exigeait de moi que de vous les (( montrer en pleurant, voici, Seigneur, que je suis (( devenue la plus infirme des femmes, et que tout « en moi est corrompu et infecté. Ayez pitié de moi « et laissez-moi vous montrer. Seigneur, toutes mes « infirrnités et tous les péchés de chacun de mes « membres, de chacune des parties de mon âme et (( de mon corps. » Et je commençai à dénombrer la multitude de mes fautes et je dis : (( Seigneur, méde- « cin miséricordieux, regardez ma tête, et voyez avec « quelle fréquence je l'ai parée des hochets de la u vanité, j'ai contraint , mes cheveux au rythme de « torsades prétentieuses, j'ai commis bien d'autres « péchés encore. Regardez, Seigneur, mes yeux misé- (( râbles, pleins d'impudicité, infectés d'envie, etc. »

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Et je continuai mon dénombrement, niontrant au Seigneur chacune des parties de mon corps et chacun de ses péchés. .

Le Christ écouta très patiemment toute cette confession et me répondit tout joyeux, me montrant avec ■ quel ordre il avait pourvu à la guérison de chacune de ces tares. Plein de compassion pour mon âme, il me dit : a Ne crains ni ne désespère, ma fille. « Quand bien même tu serais atteinte de mille mala- « dies et morte mille fois, le remède que je te don- « nerai suffirait à te guérir, pourvu seulement que « tu consentes à l'appliquer dévotement sur ton aine « et sur ton corps. Tu m'as dit et fait voir en détail « les infirmités de ta tête, qui te rendent déplaisante « à Dieu, et tu t'en es lamentée en mon- sein. Tu « nettoyais tes cheveux, tu les peignais, tu les par-- « fumais, tu les teignais, tu les ornais, tu les tor- « sadais, tu rejetais ta tête en arrière fièrement,. « orgueilleusement, ivre de vaine gloire, avide de « t'opposer à Dieu même devant les hommes, et (f pour tout cela tu devais être jetée dans le lac « très profond, pour y être abreuvée d'humiliations « et à tout jamais considérée comme la plus vile des {( pécheresses. Mais j'ai satisfait pour toi, j'ai porté « ta pénitence, j'ai souffert les peines les plus cruelles, « car, pour les lotions, les coiffures, les onguents (( dont se parait abusivement ta tête, la mienne, si « sainte qu'elle fût, a été tirée en tous sens, saisie « par les cheveux et la barbe jusqu'à l'arrachement, « percée d'épines aux pointes redoutables, frappée à

«coups de roseau, toute maculée de sang, bassement « bafouée et méprisée, affublée d'une couronne déri- « soire.

« Ta face était couverte d'infirmités, car tu n'épar- « gnais point non plus pour elle les lotions et les «onguents, que tu jugeais indispensables pour t'exhi- « ber devant les hommes misérables et mendier leurs « faveurs. Mais moi, j'ai préparé le remède à ton « mal, car j'ai satisfait pour les péchés de ta face « quand la mienne a été toute souillée et défigurée « par les plus sordides et les plus vils crachats, « tuméfiée et bouffie par les soufflets, couverte d'un «voile sordide.

(( Tes yeiix jetaient des regards vains et pervers, « débordants d'une joie déicide, mais j'ai satisfait, « car les miens ont versé les plus amères des larmes, « ont été voilés par le sang qui coulait sur eux de « ma tête en bain de pourpre.

(( Tes oreilles te servaient à offenser Dieu, car tu « te délectais à entendre des propos vains et pervers, « mais j'ai fait pénitence pour toi, et quelle péni- « tence ! J'ai entendu de mes oreilles mille choses « de nature à m'attrister autant qu'il est possible de « l'être : les accusations mensongères,, les dénigre- « ments, les injures, les malédictioiis, les moqueries, ({ les rires, les blasphèmes, l'inique sentence de mort « portée contre moi, les pleurs de la plus pitoyable « des mères, associée si douloureusement à ma souf- « france.

« Ta bouche et ton gosier péchaient, car tu. te

(( délectais aux plaisirs d'une table abondante et sa- « , voureuse, tu poussais l'amour de la boisson jusqu'à « l'iyresse. J'ai eu la boudhe desséchée par la faim, « la soif et le jeûne, et j'ai connu l'amertume d'un « breuvage fait de vinaigre, de myrrhe et de fiel.

« Ta langue péchait, car elle avait toute licence « pour les médisances, les calomnies, les moqueries, « les malédictions, les blasphèmes, les mensonges, (( les parjures et autres péchés. La mienne est démence rée muette devant les juges et les faux témoins ; « elle n'a point cherché d'excuses ; je n'ai fait que « prier Dieu de tout mon cœur pour mes persécu- « teurs et j'ai toujours prêché la vérité.

« Ton odorat péchait, car tu te grisais de fleurs « et de parfums amollissants. Mais moi, j'ai senti et « enduré sur ma face, mes yeux, mes narines, l'abo- « minable puanteur des crachats.

« Ton cou péchait, car il s'agitait en mouvements « de colère, d'orgueil et de lascivité ; il se dressait c( contre Dieu même. Le mien a reçu sans compter « les coups de poing et les soufflets.

« Tes épaules péchaient ; elles te servaient à offen- « ser Dieu par tout ce qu'elles portaient en violation « de sa loi. Mais j'ai fait pénitence et soutenu sur « les miennes la croix à laquelle on devait me sus- « pendre.

« Tes mains et tes bras péchaient par leurs étreintes, « leurs attouchements, leurs œuvres mauvaises. Mais « moi, j'ai eu lés mains percées de clous énormes, « attachées à la croix, écrasées contre elle, déchirées

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« par le poids de tout mon corps, qu'elles devaient (( soutenir sur le gibet.

« Ton cœur péchait, car tu t'abandonnais à la « haine, à l'envie, à la tristesse, à l'amour mauvais, «aux concupiscences mauvaises, aux passions mau- « vaises. Mais moi, j'ai eu le mien percé d'une lance « aiguë, et de cette blessure a coulé en abondance « le remède le plus efficace de toutes les passions et (( de tous les péchés de ton cœur : l'eau qui éteint « le feu des concupiscences mauvaises et des amours « mauvais, et le sang qui efface les colères, les tris- « tesses et les rancœurs.

« Tes pieds péchaient, car tu les faisais servir à de « vaines danses, à des promenades et à des courses « lascives. Mais les miens, qu'on aurait pu se borner « à attacher, ont été percés et cloués sur la . croix. « Et pour tés chaussures ajourées, aux bouts • recour- « bés et pointus, j'ai eu les pieds teints du sang qui « coulait de leurs blessures et de celui qui fluait sur <( eux de tout mon corps.

« Tout ton corps péchait, car tu l'abandonnais (( ^ux délices du sommeil, du repos, des plaisirs de « tout genre. Mais moi, j'ai été attaché à la croix, « couvert de blessures effroyables ; on a tiré sur moi {( comme sur une pieau, pour m 'étendre sur la croix ; « j'ai été tout baigné d'une sueur de sang si abon- « dante qu'elle coulait jusqu'à terre; j'ai été serré <( contre le plus dur des bois, et combien étroitement ! « j'ai souffert enfin le plus atroce tourment, j'ai « crié, soupiré, pleuré, gémi, et je suis mort sous

« les coups des plus cruels bourreaux. Et pour répart rer l'offense faite à Dieu par tes parures, tes vête- (( ments superflus, vains, imaginés pour attirer les « regards, j'ai été nu sur la croix, tandis que des « misérables s'arrachaient ma robe et mes vêtements « et les jouaient sous mes yeux. Nu comme je suis {( sorti du sein de la Vierge, j'ai été exposé et étalé « au vent, à l'air, aux regards de tous les hommes (( et de toutes les femmes, et ma croix fut plantée « aussi haut que possible, afin qu'on me vît mieux, « qu'on se moquât de moi davantage et que je souf- « frisse plus de honte.

« Et comme tes richesses étaient mal acquises, aussi « mal dépensées que mal conservées, j'ai été pauvre, « sans palais, sans maison, sans chaumière où je (( pusse naître et vivre, et, à ma mort, je n'aurais « pas eu de sépulcre et j'aurais été jeté aux chiens « et aux oiseaux de proie, s'il ne s'était trouvé un « homme pitoyable qui, compatissant à ma misère, « me reçut dans son propre sépulcre. Mon sang et (( ma vie, je les ai dépensés pour les pécheurs, je « n'ai rien gardé pour moi ; .dans la vie et dans la « mort, j'ai voulu être et demeurer pauvre. »

Comme mon âme avait reçu jusqu'au fond d'ellemême la délectation de tous les péchés de mon corps, je vis comment, elle aussi, l'âme très sainte du Christ avait enduré de mille manières des douleurs dont l'intensité n'avait d'égale que l'horreur. Je vis comment le Christ était indiciblement crucifié dans son âme par la Passion de son corps, par la Compassion

de sa très sainte mère, par lé mépris obstiné des pécheurs, par notre misérable refus de compatir. Toutes ces douleurs fondaient ensemble sur son âme très sainte et la crucifiaient avec une indicible horreur. Et le Christ reprit :

« A quoi bon insister ? tu ne peux nommer aucun «péché, aucune maladie de l'âme, dont je n'aie « fourni le remède, dont je n'aie porté suffisamment « la peine. Pour les douleurs et les tourments infinis (( que ta pauvre âme devait endurer en enfer en punice tion des péchés que tu as énumérés, je me suis « livré tout entier à la douleur et aux tourments. (( Si tu ne t'attardes point dans ta négligence, ne « t'afflige donc pas plus longtemps, mais tiens-moi « compagnie, tant que tu vivras, dans la peine, dans « l'ignominie, dans la pauvreté, dans le mépris. « C'est là ce que fit Marie-Madeleine, qui certes était {( malade, mais désirait être délivrée de son mal ; « aussi en fut-elle entièrement délivrée. Et quicon- « que agirait comme elle, comme elle aussi pourrait « recouvrer la santé. »

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