AUTOBIOGRAPHIE
A l'honneur, louange et amour de notre seul Seigneur Jésus-Christ, Raimond, vaincu par les instances de quelques religieux ses amis, raconta et permit
(1) Hisloire lilléraire de la France, tome XXIX. pp. 347-348.
(2) Salzinger : Bealî Raymundî Lullî, docloris îllumînali el marlyrîs,: opéra. (Mayence, 1721-1742 ; 8 vol, in-fol. ; tome I, prol.)
d'écrire ce qui suit sur sa conversion à la vie pénitente et sur quelques autres événements de sa vie : Raimond, sénéchal de la table du roi de Majorque, encore jeune, était assis une nuit à côté de son lit (i), prêt à dicter et à écrire en langue vulgaire une chanson sur une certaine dame qu'alors il aimait d'un amour insensé. Au moment de commencer à écrire cette chanson, se retournant à droite, il vit Jésus- Christ suspendu à la croix. A cet aspect, il fut saisi de crainte, et, laissant ce qu'il avait à la main, il se mit au lit pour dormir. Le lendemain, il se leva, revint à ses vanités ordinaires, ne conservant aucun souci de sa vision, qu'il oublia bientôt. Environ huit jours après, au même lieu et presque à la même heure, il essaya d'écrire et d'achever sa chanson ; mais le Seigneur lui apparut de nouveau sur la croix. Encore plus effrayé, Raimond se mit au lit comme précédemment et s'y endormit. Le lendemain, négligeant encore la vision qu'il avait eue, il ne renonça pas à ses amusements, et même il s'efforça de terminer la chanson commencée, tant que le Seigneur- lui apparut une troisième et une quatrième fois, à des intervalles de quelques jours, et toujours avec la forme où il s'était montré premièrexnent. Donc, à, la quatrième ou, comme on le croit plus communément, à la cinquième apparition, saisi d'une frayeur extrême, il entra dans son lit, considérant en lui-même, durant toute la nuit, ce que devaient signifier ces visions tant de fois réitérées ; et sa conscience lui criait
(1) Cette scène se place en 1266.
aSo ANTHOLOGIE FRANCISCAINE
qu'elles n'avaient, pas d'autre but que de le décider à quitter le moiide et à servir désormais uniquement le Seigneur. Mais elle lui criait aussi qu'il avait été trop souvent coupable et qu'il était indigne d'un tel service. De la sorte, tantôt agitant avec lui-même ces ^ questions, tantôt priant Dieu, il passa dans l'insomnie , cette nuit laborieuse ; enfin, par la grâce du Père des lumières, il prit en considération la mansuétude, la patience et la miséricorde que le Christ a pour certains pécheurs, et comprit ainsi de la manière' la plus certaine que Dieu voulait qu'il quittât le monde et se vouât dès lors de cœur au service du Christ. Il commença donc à se demander ce qu'il pouvait faire de plus agréable à Dieu, et il lui parut que c'était de sacrifier sa vie en convertissant les Sarrasins, qui enveloppent de toutes parts les chrétiens par leur multitude. Puis, faisant un retour sur lui-même, il comprit qu'il ne possédait aucune science pour une telle oeuvre, ne sachant rien sinon très peu de grammaire. Cette réflexion le consterna et lui causa un violent chagrin.
Pendant qu'il roulait, plein de tristesse, ces pensées, voilà qu'il sentit (il ne sait comment, mais Dieu le sait) son coeur pénétré d'une certaine intention véhémente et captivante de faire .dans la suite un livre excellent contre les erreurs des infidèles. Ne voyant encore pour un tel livre ni matière ni fonne, il était saisi d'étonnement ; mais plus son étonnement croissait, plus croissait aussi son impulsion vers l'entreprise dont il s'agit. ,
Alors il lui vint à l'esprit que, quand même Dieu lui accorderait, dans le cours du temps, de composer ce livre, il ne pourrait seul faire que bien peu de chose, d'autant plus qu'il ignorait complètement la langue arabe, qui est celle des Sarrasins. Il eut donc la pensée d'aller auprès du pape et même des rois et des princes chrétiens, pour obtenir d'eux qu'ils établissent, dans diverses provinces bien choisies, dès monastères oii l'on apprendrait la langue des Sarrasins et celle des autres infidèles ; ce qui permettrait d'avoir toujours sous la main des personnes instruites, pour les envoyer prêcher parmi ces peuples la vérité catholique.
Ayant -arrêté dans son esprit ces trois points : i° de supporter la mort pour le Christ en convertissant les infidèles,; 2° de composer le livre dont il a été question ; 3" d'obtenir la fondation de monastères pour l'enseignement de diverses langues, il se rendit le lendemain à une église qui n'était pas éloignée, et, versant d'abondantes larmes, il pria dévotement Jésus- Ghrist de daigner conduire à bon effet ces trois résolutions qu'il lui avait inspirées.
Après cela, revenu à ses affaires, et étant encore trop enfoncé dans la vie et dans les vanités du siècle, il fut, pendant les trois mois suivants, c'est-à-dire jusqu'à la fête de saint François, assez tiède et relâché dans la poursuite de ces^ trois objets. Mais, à l'occasion de cette fête, un certain évêque prêchant chez les frères Mineurs de la ville de Majorque en présence de Raimond et exposant comment saint Fran-
çois avait tout abandonné pour servir uniquement le Christ, Raimond, provoqué de la sorte par l'exemple du saint, vendit toutes ses possessions, né réservant que peu de chose pour le soutien de sa femme et de ses enfants ; il se remit complètement au Christ, et s'en alla, avec l'intention de ne jamais revenir chez lui, en pèlerinage à Sainte-Marie de Rocaniadour, à Saint-Jacques et à divers autres lieux, pour prier le Seigneur et ses saints de le diriger dans les trois résolutions qui lui avaient été inspirées.
Ce pèlerinage achevé, il se préparait à se rendre à Paris pour y apprendre la grammaire et quelque autre science utile à son- projet ; mais ses parents, ses amis, et surtout frère Raimond (i), de l'Ordre des frères Prêcheurs, qui avait compilé les Décrétales du pape Grégoire IX, le détournèrent de ce voyage par leurs conseils et le firent revenir dans la ville de Majorque. Quand il y fut revenu, quittant les habits d'apparat qu'il avait jusqu'alors portés, il se fabriqua un vêtement de l'étoffe la plus grossière qu'il put trouver ; il apprit une portion de la grammaire, et, ayant acheté un Sarrasin, il se fit enseigner par lui la langue arabe. Au bout de neuf ans, il arriva qu'un jour, Raimond étant absent, ce Sarrasin blasphéma le nom du Christ ; ce qu'ayant appris, à son retour, de ceux qui l'avaient entendu, Raimond, emporté par un excès de zèle pour la foi, irappa ce Sarrasin à la bouche, au front et à la face. Le Sarrasin, gardant rancune de ce traitement, songea dès lors au moyen
(1) Saint Raimond de Penafort.
de tuer son maître. S'étant procuré clandestinement une épée et voyant un jour son maître seul et assis, il se précipita sur lui, le frappant de l'cpée et s'écriant d'une voix terrible : « Tu es mort 1 » Raimond écarta un peu, comme il plut à Dieu, le bras de l'assaillant ; il n'en reçut pas moins à l'estomac une blessure grave, sinon mortelle ; mais, doué d'une force supérieure, il renversa sous lui le Sarrasin et lui arracha l'épée des mains. Au bruit, les gens de la maison accoururent ; Raimond leur défendit de tuer le Sarrasin ; cependant il permit de le lier et de le mettre en prison, jusqu'à ce qu'il eût délibéré sur ce qu'il valait le niieux faire de lui. Il lui semblait, en effet, rigoureux de faire mourir celui par les enseignements duquel il savait désormais la langue arabe tant désirée ; mais, de le relâcher ou de le maintenir encore à son service, il s'en donnait garde, sachant que cet homme ne cesserait de machiner sa mort.
Dans sa perplexité, il monta à une abbaye qui n'était pas loin (i). Il y pria Dieu très instamment pendant trois jours au sujet de cette affaire. Au bout de ce temps, sa perplexité restant la même, étonné de ce que Dieu n'avait aucunement exaucé son oraison, il revint affligé chez lui ; mais, s'étant détourné jusqu'à la prison pour y voir le captif, il trouva que cet homme s'était étranglé volontairement avec la corde qui le liait. Il rendit donc grâces à Dieu de lui avoir conservé la main innocente de la mort du Sarrasin et de l'avoir délivré d'une grave inquiétude.
(1) Cette abbaye est nommée plus loin Abbaye del Real.
Après cela, Raimond alla sur une certaine mônta^ gne de Randa, peu éloignée de chez lui, afin d'y con^ templer Dieu plus tranquillement. Le huitième jour de sa résidence n'était pas encore accompli, il était debout et considérait attentivement le ciel, quand tout à coup son esprit fut rliuminé par le Seigneur, qui lui donna la forme et la méthode pour l'ouvrage dont il a déjà été question, contre les erreurs des infidèles. Rendant d'immenses grâces au Très-Haut, Rai-, mond descendit de cette montagne, et, revenu à l'Abbaye del Real susdite, il commença à ordonner et à faire ce livre, qu'il intitula d'abord Ars major, puis Ars generalis. Sous la rubrique de cet Art, il fit dans la suite, comme on verra plus bas, un grand nombre de livres, y expliquant beaucoup de principes généraux et spéciaux mis à la portée des simples, selon ce que lui avait alors enseigné l'expérience. Donc Raimond acheva son livre dans cette abbaye ; puis il retourna sur la montagne, et, dans le lieu où avaient été ses pieds quand le Seigneur lui avait montré la naanière de l'Art, il se fit faire un ermitage, où il demeura sans interruption pendant plus de quatre mois, priant Dieu jour et nuit que, par sa miséricorde, il le dirigeât heureusement, lui et l'Art qu'il lui avait donné, à son honneur et à l'avancement de son Eglise.
Pendant qu'il était ainsi priant dans son ermitage, il vit venir à lui un pâtre de moutons, jeune homme d'une figure gaie et agréable, qui, en une heure, lui dit' tant de bonnes choses sur Dieu, les anges et le; reste
RAIMONO XiUIiLE 235
des habitants du ciel qu'un autre, à ce qu'il lui semblait, en aurait à peine dit autant pendant deux jours entiers ; et ce pâtre, voyant les livres de Raimond, s'agenouilla, les baisa, les arrosa de ses larmes et dit à Raimond que, par ces livres, beaucoup de bien proviendrait à l'Eglise du Christ. Ce pâtre bénit aussi Raimond de beaucoup de bénédictions, ce semblait prophétiques, lui signant la tête et tout le corps du signe de Içi croix, puis il se retira. Raimond, considérant tout cela, était saisi d'étonnement ; car, ce pâtre, il ne l'avait jamais vu et n'en avait jamais entendu parler.
Après cela, le roi de Majorque, ayant appris que Raimond avait déjà fait beaucoup de bons livres, lui manda de venir à Montpellier, où il était lui-même. Raimond y étant venu, le roi fît examiner ces livres par un frère de l'Ordre des Mineurs, mais spécialement certaines Méditations qu'il avait dévotement composées sur tous les jours de l'année, assignant trente paragraphes particuliers à chaque jour. Le Frère trouva, non sans admiration, ces Méditations pleines de philosophie et de foi catholique. Raimond composa7 au sujet de l'Art qui lui avait été donné sur" la montagne, un livre à Montpellier, le nommant Ars demonstrativa, dont il fit même lecture publique; Il y déclare que la forme première et la matière pre- , mière constituent le chaos élémentaire, et que les cinq universaux et les dix prédicaments proviennent du chaos même et y sont contenus, suivant la vérité catholique et théologique.
236 ANTHOLOGIE FKANCISCAINE
Dans le même temps, îlaimond obtint du roi de Majorque que ce prince ferait construire dans son royaume un monastère, doté de possessions suffisantes pour y instruire treize frères Mineurs, qui apprendraient ia langue arabe en vue de la conversion des infidèles. A ceux-là et à ceux qui leur succéderaient à perpétuité dans ce monastère cinq cents florins seraient alloués annuellement pour leur entretien (i). Ensuite Raimond se rendit à la cour de Rome, afin d'obtenir, s'il pouvait, du pape et des cardinaux qu'on établît dans le monde des monastères semblables à' celui de Miramar, pour l'enseignement des langues. Mais, arrivé à Rome, il trouva que le pape Honorius IV venait de mourir ; quittant donc la cour romaine, il se dirigea vers Paris pour communiquer au monde l'Art que Dieu lui avait enseigné.
Venant donc à Paris, du temps du chancelier Berthold, Raimond lut dans une salle à lui le commentaire de l'Art général, d'après le commandement spécial du chancelier. Ayant fait cette lecture à Paris et ayant vu la façon dont les écoliers se comportaient, il retourna à Montpellier, oij de nouveau il lut l'Art, et fît même un livre qu'il intitula Ars veritatis inventiva, ne mettant dans ce livre, ainsi que dans tous ceux qu'il composa depuis, que quatre figures ; il supprima ou plutôt dissimula, à cause de la faiblesse de l'intelligence humaine dont il avait fait l'épreuve à Paris, douze figures sur les seize qui
(1) Le pape Jean XXI confirma l'érection de ce monastère, ou séminaire de la Sainte-Trinité de Miramar, par lettres du 16 novembre 1276,
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étaient d'abord dans son Art. Tout cela bien terminé à Montpellier, il se rendit à Gênes (1291), où, peu après,- il traduisit en arabe soi) Ars inventiva. De là il se dirigea, vers la cour de Rome, désirant obtenir, comme précédemment, l'établissement, dans le monde, de monastères pour l'enseignement de diverses langues. Mais les embarras de la cour l'empêchèrent d'avancer beaucoup son projet ; ce qui le décida à retourner à Gênes, afin de s'y embarquer pour la terre des Sarrasins, voulant éprouver si, même seul, il pourrait gagner quelque chose auprès d'eux en conférant avec leurs "sages et en leur manifestant, selon l'Art qui lui avait été donné de Dieu, l'Incarnation du Fils de Dieu, la bienheureuse Trinité des personnes divines dans la suprême unité de l'essence, que les Sarrasins n'adorent pas, disant même, dans leur aveuglement, que les chrétiens adorent trois dieux.
Le bruit s'étant vite répandu à Gênes que Raimond y était venu à l'effet de passer dans la terre des Sarrasins, pour les convertir, s'il pouvait, à la foi du Christ, le peuple en fut très édifié, et il espéra que Dieu ferait, par son entremise, quelque bien notable à l'endroit des Sarrasins. Car les Génois avaient entendu dire qu'après sa conversion à la pénitence, Raimond avait, sur une montagne, reçu du ciel une certaine science sainte pour la conversion des infidèles. Mais si le Seigneur avait visité ainsi Raimond à la grande joie du peuple, il commença à l'éprouver par une très grave tentation. En effet, quand le navire
et tout le reste étaient prêts pour le départ, et que ses livres avec ce qui lui était nécessaire eurent été embarqués, il lui vint une idée fixe, à savoir que, s'il allait chez les Sarrasins, il serait mis à mort peu après son arrivée ou tout au moins confiné dans une prison perpétuelle. Craignant donc pour sa peau, comme l'apôtre saint Pierre dans la Passion du Seigneur, et mettant en oubli sa résolution, qui était de mourir pour le Christ en convertissant les infidèles, il resta à Gênes, oti le retenait une lâché crainte. Sans doute c'était par l'effet d'une permission ou dispensation du Seigneur, de peur qu'il n'eût une vaine opinion de lui-même. Et de la sorte il fut laissé ; mais, le navire s'éloignant, il comprit qu'il donnait ainsi au peuple un énorme scandale, et finalement il tomba dans le désespoir, estimant que pour cela Dieu le damnerait. Il en éprouva une si grande douleur au cœur, que la fièvre le saisit et qu'il fit une très grave maladie. Ainsi, il resta longtemps malade «à Gênes, sans s'ouvrir à personne de la cause de son; chagrin, si bien qu'il fut réduit à rien. Enfin, lors de la fête dé la Pentecôte, , il se fit porter ou conduire à l'église des frères Prêcheurs ; et, entendant les Frères chanter l'hymne Yeni Creator, il soupira et dit en lui-même : « Est-ce que cet Esprit-S^int ne pourrait pas me sauver ? » Et ainsi, tout débile qu'il était, porté ou conduit dans le dortoir des Frères, il se jeta sur un lit (jui était là. Il était couché, regardant en haut, lorsqu'il aperçut sur le faîte de la maison une petite lumière, semblable à une pâle étoile, et, de
l'endroit où l'étoile était, il entendit une voix qui lui dit : « Dans cet Ordre tu peux être sauvé. » Là-dessus Baimond fit appeler les Frères de la maison et demanda la faveur d'être revêtu de leur habit ; mais, à cause de l'absence du prieur, les Frères remirent la chose à une autre fois.
Retourné chez lui, Raimond se rappela que l'Art, qui lui avait été donné par le Seigneur sur la montagne avait été mieux accueilli par les frères Mineurs que par les frères Prêcheurs. Aussi, espérant que ces frères Mineurs feraient plus efficacement fructifier son Art, à la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ et au profit de son Eglise, il pensa à laisser les frères Prêcheurs et à entrer dans l'Ordre des frères Mineurs. Pendant qu'il y réfléchissait, lui apparut tout près et conune appendue à la paroi une ceinture ou corde semblable à celle dont se ceignent les Mineurs. Sur l'heure, cette vision le consola, et, regardant de loin, il aperçut au-dessus de lui la lumière, c'est-à-dire rétoile pâle qu'il avait vue pendant qu'il était couché sûr le lit chez les Prêcheurs, et il entendit cette étoile lui dire d'une voix menaçante : a Ne t'ai-je pas dit que tu ne peux être sauvé que dans l'Ordre des frères Prêcheurs ? Vois ce que tu as à faire I »
Donc Raimond, considérant comme certaine sa damnation s'il ne restait avec les frères Prêcheurs, la perte de son Art et de ses livres s'il ne restait avec les frères Mineurs, choisit (ce qui était admirable ssi propre damnation étemelle plutôt que de voir perdre ce qu'il savait avoir reçu de Dieu pour le salut de
aiio ANTHOLOGIE FRjVNCISCAINE
beaucoup et pour l'honneur de Dieu ; et ainsi, nonobstant la réclamation de l'étoile, il fit appeler le gardien des frères Mineurs et lui demanda d'être revêtu de leur habit ; ce que le gardien lui promit pour le moment où il serait plus près de la mort.
Ainsi Raimond, bien que désespérant que Dieu voulût le sauver, résolut néanmoins, pour n'être pas regardé comme hérétique par les Frères ou par le peuple, de faire une confession générale et d'écrire son testament, ce qu'il exécuta. Lorsque le prêtre eut apporté en sa présence le corps du Christ et, debout, le présenta devant la face de Raimond, celui-ci sentit, comme par l'impulsion d'un homme, sa face se retourner vers l'épaule droite, et il lui sembla qu'au même instant le corps du Christ offert par le prêtre, passant au côté opposé, c'est-à-dire à l'épaule gauche, lui adressa ces paroles : « Tu souffriras la peine méritée, si tu me reçois ainsi. » Mais Raimond, ferme dans sa résolution, qui était d'être plutôt damné éternellement que de laisser perdre par sa mauvaise renommée l'Art révélé pour l'honneur dé Dieu et le salut de beaucoup, sentit de nouveau, comme par la main d'un homme, sa face se remettre droite ; et, dans cette attitude, voyant alors le corps du Seigneur dans les mains du prêtre, il se jeta à bas du lit et baisa les pieds du prêtre. Alors il reçut le corps du Christ, afin que, du moins, à l'aide de cette dévotion extérieure, il sauvât l'Art. tentation admirable, ou plutôt, comme il semble, dispensation d'une divine épreuve 1 Le patriarche Abraham crut jadis à l'espé-
HAIMOND LULLE 24 1
rance contre toute espérance ; et Raimond, préférant constamment à son propre salut l'Art ou doctrine par laquelle 'beaucoup devaient être amenés à comprendre, à aimer, à adorer Dieu, semblable au soleil qui, couvert d'un nuage, n'en est pas moins brûlant en soi, Raimond, dis- je, désespérant étonnamment de Dieu sous cette ombre qui voilait son esprit, fut mis à une torture qui montra qu'il aimait infiniment plus Dieu et, pour Dieu, le prochain que soi-même. Pendant que Raimond était ainsi gravement malade de corps et d'esprit, il apprit qu'une galère qui était dans le port se préparait à partir pour Tunis. A cette nouvelle, s'éveillant comme d'un profond sommejl, il se fît porter sur ce navire avec ses livres. Mais ses amis,. le voyant sur le seuil de la mort, eurent pitié de lui et le retirèrent de la galère malgré lui et à son grand regret. Ayant su peu après qu'un autre bâtiment, de ceux que les Génois appellent vulgairement barca, était sur le point de se rendre à Tunis,, il se fit transporter sur ce navire avec ses livres et les autres objets nécessaires, contre le désir et l'avis de ses amis. À peine les matelots eurent-ils quitté le port, que Raimond, subitement joyeux dans le. Seigneur, recouvra par l'illumination et la miséricorde du Saint-Esprit, avec la santé du corps, la sérénité de conscience qu'il croyait avoir perdue sous ce nuage d'affliction ; si bien que, à l'étonnement de tous ceux qui étaient venus aved lui et au sien propre, il se sentît aussi vigoureux de corps et d'esprit qu'il l'avait jamais été.
2^2 ANTHOLOGIE FRAFfCISCAlNE
Ayant donc rendu, comme il devait, grâces à Dieu, il arriva bientôt à Tunis, et, ayant convoqué les .plus habiles dans la loi de Mahomet, il leur dit, entre autres choses, qu'il était fort versé dans les raisons de la loi chrétienne et qu'il était venu pour entendre les raisons de la loi de Mahomet, afin que, s'il lés, trouvait supérieures, il se convertît à 'leur doctrine. De la sorte arrivait chez lui un nombre chaque joiar plus considérable de docteurs et de gens habiles, qui lui montraient les raisons de leur loi pour le convertir. Lui, répondant brièvement à leurs arguments, leur dit : a Tout homme sage doit tenir pour vraie « la loi qui attribue à Dieu la plus grande somme de^ « bonté, de puissance, de gloire, dé perfection, etc.j ' « et cela dans la plus grande égalité et concordance. ; (( Cette loi est aussi la plus louable qui, entre Dieùi « qui est la cause première et suprême, et son effet (( met la plus parfaite convenance. Or, par ce que « vous m'avez proposé, je remarque déjà que vous, « tous, Sarrasins, qui êtes sous la loi de Mahomet, «vous ne comprenez pas que dans ces perfections « divines il est des actes propres, intrinsèques et éter- « nels, sans lesquels elles auraient été éternellement \^ « oisives ; je dis actes de bonté, le bonifîcatif, lé boni-: (( fîcable et le bonifier; actes de grandeur, le magnir- « ficatif, le magnifiable et le magnifier ; et ainsi dé; - «toutes lé's perfections divines. Mais comme vous - «n'attribuez ces actes qu'à deux perfections ou rai- « sons divines, ainsi que je le vois îcnaintenant, c'est- « à-dire à la sagesse et à la volonté, il est manifesté
u que, dans les autres raisons susdites, à savoir la « bonté, la grandeur, etc., vous laissez de l'oisiveté, « et par conséquent vous y mettez de l'inégalité et- « de la discordance, ce qui n'est pas permis. En «effet, par les actes substantiels de ces perfections, .(( raisons ou attributs, actes intrinsèques, étCTnels, « pris, comme il convient, d'une manière égale et (( concordante, les chrétiens prouvent évidemment (( que dans une essence et natiire absolument simple (( est la Trinité des personnes, le Père, le Fils et le « Saint-Esprit. Gela, je pourrai vous le démontrer « clairement, avec l'aide de Dieu, par un certain « Art révélé du ciel, selon ce qu'on croit, à un ermite (( chrétien, si vous voulez conférer là-dessus avec moi, « d'une âme tranquille, pendant quelques jours ; il « vous paraîtra même de la façon, la plus rationnelle, (( à l'aide de cet Art, comment, dans l'Incarnation du « Fils de Dieu, par la participation, c'est-à-dire l'union (( du Créateur et de la créatuie dans la personne du {( Christ, la première et suprême cause concorde avec « son effet, et comment même cela se manifeste sut- « tout et très noblement dans la Passion du Fils ■ de « Dieu, qu'il souffrit, du côté de son humanité, en (( daignant volontairement et très miséricordieusement (( nous racheter, nous pécheurs, du péché et de la (( corruption du premier parent et nous ramener à ((- l'état de la glorieuse fruition divine, état en. vue « duquel et pour lequel, finalement. Dieu a fait tou8 « les hommes. »
Donc, comme Raimond paraissait déjà éëlairer les
esprits, des infidèles 'sur ces points, il axrivà qu'un ; Sarrasin, qui jouissait d'une grande réputation et ^ qui avait compris les paroles et l'intention de Raimond, supplia le roi de faire couper la tête à cet v homme, qui s'efforçait de ruiner la gent sarrasine et d'abolir la loi de Mahomet. Un conseil fut tenu là-dessus, et, à l'instigation de cet homme et de pluT ; sieurs autres, le roi inclinait à la mort de Raimond. Voyant cela, un d'entre eux, homme de prudence et ^ de science, tâcha de prévenir un si grand crime, en persuadant au roi qu'il ne lui serait pas honorable de mettre à mort un tel personnage, qui, bien que travaillant à répandre sa loi chrétienne, paraissait pourtant abonder en fruits de bonté et de prudence, ajoutant qu'on réputerait aussi bon Sarrasin celui qui oserait aller chez les chrétiens pour imprimer en ^ leur cœur la loi de Mahomet. Le roi, acquiesçant à ces discours, renonça au projet de mettre à iriort Raimond ; mais il ordonna sur-le-champ de l'expulser du royaume de Tunis. Au moment oti on lé tira de . prison, Raimond souffrit bien des outrages et des coups.
Enfin, il fut conduit à un navire génois qui était sur le point de partir, et un édit fut rendu qui le condamnait à être lapidé s'il était jamais retrouvé dans le pays de Tunis. Gela lui causait une immense douleur; en effet, il avait disposé au baptême 'des hommes de grande réputation et bien d'autres, qu'il désirait de toute son âme conduire avant son départ à la lumière complète de la foi orthodoxe. Pendaint
RAIMQND liULLE : a^S
que rhomme de Dieu était ainsi tourmenté par l'aiguillon de la perplexité, le navire sur lequel il avait été embarqué se disposait à partir. A cette vue^ Baimond sentait les tribulations de tous les côtés ; car, s'il partait, il voyait les âmes qu'il avait déjà disposées au culte chrétien retomber dans les lacs de la damnation éternelle ; s'il se hasardait à rester, il savait que, dans leur folie, les Sarrasins lui préparaient ïa mort. Ce n'est pas qu'un homme brûlant tout entier comme lui de l'amour de Dieu craignît de courir dé mortels dangers ; mais il voulait du moins qu'il en résultât quelque fruit de salut pour les âmes. Il se décida à quitter le navire qui partait, et il se glissa furtivement dans un autre qui se trouvait dans le port, espérant, s'il pouvait d'une façon quelconque venir à terre sans en être empêché par la violence brutale, achever la bonne œuvre qu'il avait commencée.
Les choses étant ainsi, il arriva qu'un chrétien qui ressemblait à Raimond par le geste et l'extérieur traversa là cité. Les Sarrasins, soupçonnant que c'était Raimond, le saisirent et voulurent -le lapider. Celui-ci s'écriait : « Je ne suis pas Raimond. m Examen fait, ils surent que Raimond était dans le navire, et le. chrétien se tira de leurs mains. Raimond resta là trois semaines, et, voyant qu'il ne pouvait rien pour le service du Christ, il se rendit à Naples, où il fit des leçons de son Art et demeura jusqu'à l'élection, du Pape Gélestin (5 juitigi 4294).
Ensuite il alla à la cour de Rome, afin d'obtenir dû
pape une chose longtemps désirée, comme il a été dit, pour la foi du pljrist. Mais, au bout de qudquè: ; temps, le pape Céles.tin V fut . remplacé par Bôniface VIII, à qui Raimond adressa les supplications les plus vives pour certains objets utiles à la foi chrér^ tienne ; et, quoiqu'il éprouvât souvent bien des peines ; en suivant le souverain pontife, il ne renonçait pour-:; tant jamais à son intention, espérant que le pape daignerait enfin l'écouter, attendu qu'il suppliait, ■? non pour son bien personnel ou pour une prébende, mais pour le bien commun de la foi catholique. Voyant :: 'cependant qu'il ne pouvait rien obtenir du souverain pontife, Raimond partit pour Gênes (/ïn de 1296), où ^ il conaposa quelques livres. Ensuite il se rendit près 1 du roi de Majorque, et, ayant eu une conversationavec lui, il prit le chemin de Paris (i298), otii/dôii-inant des leçons publiques de son Art, il rédigea beau-" coup d'ouvrages. Il tint un discours au roi, lui demaur ■ dant certains objets singulièrement utiles à la sainte Eglise de Dieu, mais, voyant qu'il n'obtenait à peu près rien, il revint à Majorque, où il s'efforça par se& actes et ses prédications, d'entraîner dans la voie du salut les innombrables Sarrasins qui y demeurîiient. Il y fit aussi quelques livres.
Pendant que Raimond se livrait à ces travaux, le bruit se répandit que Gassan, l'empereur des Tarrtares, avait attaqué le royaume de Syrie et l'avait;, rangé sous sa domination. A cette nouvelle, Raimond; trouvant un navire tout prêt, alla en Chypre (1300} ;Jk il apprit que cette nouvelle était complètement faussé.
RAIMOND LULBE 24?
Ainsi Raimond fut frustré dans l'espérance qui l'avait fait venir ; ,il se mit alors à chercher une autre voie où il pût employer le temps prêté par Dieu, non dans l'oisiveté, mais dans une œuvre agréable au V. Seigneur et avantageuse au prochain;
Raimond alla donc trouver le roi de Chypre, le suppliant avec beaucoup d'affection de forcer à venir à sa prédication et à sa controverse certains infidèles et schismatiques, jacobites, nestoriens, mommines ; lui demandant en outre, après avoir fait là ce qu'il pourrait, d'être envoyé pour leur édification au soudan, qui est sarrasin, et au roi d'Egypte et de Syrie, afin de les instruire dans la sainte foi catholique. De tout cela le roi ne tint aucun compte. Alors Raimond, S8 confiant en Celui qui donne la parole aux évangélisants,' commença -à opérer parmi eux, avec le seul secours de Dieu, par les prédications et les controverses. Mais, à force de se livrer, à la prédication et à l'enseignement, il tomba dans une assez gravé maladie. Il était servi par deux personnes, un clerc et un domestique, qui, n'ayant pas Dieu devant les yeux et oublieux de leur salut, songèrent à s'emparer par un crime des biens de l'homme de Dieu. Sachant qu'il était empoisonné par eux, Raimond se contenta, * avec un cœur plein ^e mansuétude, de les renvoyer de son service.
Arrivant à Famagouste, il fut bien reçu par le Maître du Temple qui était dans la ville de Linïisson (Limassoï), et il resta dans sa maison jusqu'à guérison complète. Puis Raimond revint à Gênes, bîi il
publia plusieurs ouvrages, et ensuite à Paris, où il fit des leçons de son Art et composa plusieurs livres. Au temps du pape Clément V, il quitta Paris pour se rendre à Lyon (novembre 1305). Là il demandait au souverain pontife une chose bien profitable à la foi, à savoir d'ordonner l'érection de monastères où seraient placés des hommes dévoués et capables, qui, apprenant les langues des gentils, pourraient prêcher l'Evangile à tous les infidèles, comme l'a ordonné le Seigneur lorsqu'il a dit : « Allez dans tout l'univers, prêchez l'Evangile à toute créature. » Cette supplication, pour la troisième fois renouvelée, préoccupa peu tant le pape que les cardinaux. ' ~
Raimond retourna à Majorque, puis se rendit à Bougie. Là, se tenant sur la grande place, il criait à haute voix : a La loi des chrétiens est vraie, sainte « et agréable à Dieu ; la loi des Sarrasins est fausse « et erronée, et je suis prêt à le prouver. » Comihe, ensuite, il exhortait en langue sarrasine la multitude des païens qui s'était rassemblée' à embrasser la foi du Christ, plusieurs portèrent la main sur lui, voulant le lapider. Tandis que les furieux l'entouraient, le prêtre ou évêque de la ville envoya des messag'ers pour qu'on lui amenât cet homme. Raimond ayant été amené, l'évêque lui dit : « Comment peux-tii « pousser la folie au point d'attaquer la loi de Maho- « met, qui est la véritable? Ignores-tu donc que (( quiconque s'y hasarde est passible de la peine capi- « taie P » Raimond répondit : a Le vrai serviteur du « Christ, ayant éprouvé la vérité de la foi catholique.
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« ne doit pas craindre les périls de la mort corpo- « relie, quand il peut procurer aux âmes des infi- « dèles la grâce de la vie spirituelle. »
L'évêque lui dit : a Si tu crois vraie la loi du « Christ et fausse celle de Mahomet, allègue une « raison nécessaire qui le prouve. » (Cet évêque était en effet renonmié pour ses connaissances dans la philosophie.) Raiinond répondit : « Convenons d'un (fc point commun ; puis je te donnerai la raison néces- « saire. » Gela étant accepté par l'évêque, Raimorid l'interrogea ainsi : « Dieu est-il parfaitement bon P » ^ « Oui », répondit l'évêque. Alors Raimond, voulant prouver la Trinité, commença d'argumenter ainsi : « Tout être parfaitement bon est en soi telle- « ment, parfait qu'il n'a pas besoin de faire le bien « hors de soi et de mendier. Tu dis que Dieu est parce faitement bon de toute éternité et dans toute l'éter- « nité ; il n'a donc pas besoin de mendier et de faire (( le bien hors de soi ; autrement il ne serait pas parce faitement bon simplement ; et comme tu nies la (( bienheureuse' Trinité, si nous admettons qu'elle n'est (( pas. Dieu ne fut pas parfaitement bon de toute « éternité, avant qu'il eût créé dans le temps le (( monde, qui. est bon. Or tu crois à la création du « monde, et par conséquent tu crois que Dieu fut (( plus parfait en bonté quand il créa le monde dans (( le temps qu'il ne l'était auparavant, car la bonté (( est plus bonne en se répandant qu'en demeurant (( oisive. Voilà ce que j'ai pour toi. Mais pour moi, «, j'ai que la bonté est diffusive de l'éternité à l'éter-
25o ANTHOLOGIE FRANCISCAINE
(( nité, et cela est de l'essence du bon d'être diffusif « de soi-même. Aussi Dieu le Père, qui est bon, « engendré de sa bonté le Fils, qui est bon ; et le « Saint-Esprit, qui est bon, éniane de tous deux. »
L'évêque, stupéfait de cet argument, ne répliqua pas un mot, mais fît aussitôt conduire Raimond en prison. La foule des Sarrasins était dehors, l'attendant pour le tuer. Toutefois l'évêque rendit un décret portant qu'on ne machinât aucuneirient la mort de cet homme, car il avait l'intention de Ipi faire subir un supplice méritoire. Raimond, sortant de la maison de l'évêque et allant à la prison, fut frappé de coups de bâton et de poing, tiré par la barbe, qu'il avait longue, et enfermé dans les latrines de la prison des voleurs, où, pendant quelque temps, il mena une vie misérable ; ensuite il fut mis dans une petite maison qui était dans la prison.
Le lendemain, les clercs de la loi se rassemblèrent devant l'évêque, demandant la mort de Raimond. Ayant tenu un conseil général sur la manière de le perdre, ils décidèrent à la majorité de se le faire amener, et, s'ils pouvaient découvrir qu'il fût un homme de science, de le mettre \ mort ; si au contraire c'était un homme sans doctrine et inepte, de le renvoyer comme fou. A .cette proposition, un d'cTix; qui avait fait le voyage de Gênes à Tunis avec Raimond et qui souvent avait entendu ses discours et ses raisons, leur dit : (c Prenez garde de le présenter ici devant le tribunal, car il' soulèvera contre notre loi de telles raisons qu'il nous sera difficile ou impQS-,
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sible de les réfuter. » Alors, s 'accordant à ne pas l'envoyer quérir, ils le firent peu après transférer dans une prison plus dure. Enfin les Génois et les Catalans qui étaient là, s'étant rassemblés, obtinrent qu'on le mit dans un lieu plus convenable.
Raimond . demeura donc incarcéré pendant une demi-année. Souvent des clercs ou messagers de l'évêque venaient le trouver, pour le convertir à la loi de Mahomet, lui promettant des femmes, des honneurs, une xnaison et beaucoup d'argent. Mais, appuyé sur la pierre solide, l'homme dé Dieu répondait : (( Moi, si vous voulez croire en Notre-Seîjgneur « Jésus-Christ, et si vous vous efforcez de détruire « votre loi erronée, je voua" promets les richesses « suprêmes de la vie éternelle, » Pour en finir, les deux partis s'accordèrent à faire un livre oii chacun soutiendrait sa loi par les raisons les plus efficaces qui pourraient être trouvées, et il fut convenu que l'on regarderait comme la plus véritable la loi de celui qui userait des raisons les plus solides. Pendant que Raimond travaillait à son livre, il arriva de la part du roi de Bougie, résidant alors dans la ville de Constantine, un ordre de le chasser, au vu de la lettre, hors de la ville.
Il -fut donc embarqué sur un navire qui se trouvait dans le port, et le maître jàe ce bâtiment reçut l'ordre de ne plus le laisser revenir en ce pays (décembre 1306 ou janvier 1307). Dans la traversée, quand on était à dix milles du port de Pise, il s'éleva une tempête violente ; le navire fit naufrage ; les uns périrent dans
les eaux, les autres, par l'aide de Dieu, échappèrent, : et parmi eux Raimond et son compagnon ; mais il perdit tous ses livres, tous ses effets, et il arriva presque nu sur une barque à la rive. A Pise, . quelquesuns de la ville l'accueillirent honorablement, et là l'homme de Dieu, déjà vieux et débile, mais toujours attaché à son labeur pour le Christ, perfectionna son Art général (Ars generalis altima). Par l'immense efficacité de cet Art et de quelques autres livrés, et, par leur excellente et parfaite revision, il est digne de louange étemelle, lui qui, loin d'avoir eu en vue la gloire de ce monde ou line vaine philosophie, tiiit la ferme dilection et la sagesse de Dieu commei fin dernière et bien suprême.
Ayant complété son Art et achevé plusieurs autres livres, voulant exciter la commune de Pise au service du Christ, il exposa au Conseil qu'il serait bon d'établir un Ordre religieux unique de chevaliers chrétiens à l'effet de guerroyer constamment contre lès perfides Sarrasins. Les Pisans, cédant à son éloquence, écrivirent sur un objet aussi salutaire des lettres au souverain pontife et aux cardinaux. Ayant obtenu ces lettres dans la ville de Pise, Raimond prit son chemin vers Gênes, où il obtint des lettres pareilles. Là dès femmes pieuses et des veuves, qui accoururent en grand nombre, et des nobles de la cité lui promirent 35.000 florins pour le secours de la Terre Sainte. De Gênes il se rendit auprès du pape, qui résidait alors à Avignon (milieu de 1309) ; mais, voyant qu'il nie pouvait rien obtenir relativement à son projet, il
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partit pour Paris, où il fit des lectures publiques de "son Art et d'autres livres nombreux qu'il avait composés au temps passé. Ses leçons furent fréquentées par une multitude tant de maîtres que d'écoliers. Non seulement il montrait la doctrine fortifiée par les raisons physiques et philosophiques ; mais encore il professait une sagesse merveilleusement confirmée par les hauts principes de la foi chrétienne. Comme il voyait, en effet, à cause des idées du commentateur d'Aristote, Averroès, beaucoup de personnes s'éloigner de la rectitude de la vérité et particulièrement de la foi catholique, disant que la foi chrétienne est impossible quant au mode de l'intellect, mais vraie quant au mode de la croyance pour des gens que le sort a fait naître au sein du monde chrétien, il s'efforçait, par une voie démonstrative et scientifique, de combattre leur opinion, et il les réduisait souvent à l'impossibilité de répondre, vu que, si la foi chrétienne "est imprQbable quant au mode de l'intellect, ir est impossible qu'elle soit vraie, point sur lequel il fit aussi des livres.
Ensuite, Raimond sachant qu'un concile général allait être tenu par le pape Clément V dans la ville de Vienne, l'an i3ii, aux calendes d'octobre, il se. réaolut à y aller, afin d'y obtenir trois choses pour la restauration de la foi orthodoxe : d'abord, qu'on établît un lieu suffisant où des hommes pieux et intelligents étudieraient les diverses langues, pour prêcher la doctrine évangélique à toute créature ; en second lieu, que de tous les Ordres religieux . militaires on
fît un seul Ordre, qui combattrait outre-mer contre les Sarrasinâ' jusqu'au recouvrement de la Terre Sainte; troisièmement, que, contre lés opinions d'Averroès, qui sur plusieurs points pervertit la vérité, le pape ordonnât promptement le remède, à savoir que des hommes instruits, catholiques, cherchant non pas leiur gloire, mais l'honneur du Christ, réfutassent ces opinions et ceux qui les tenaient et qui paraissaient aller à l'encontre de la vérité et de la sagesse du Fils de Dieu ; et là-dessus Raimond composa un opuscule intitulé Liber natalis', promettant en outre de donner contre eux des raisons décisives, tant philosophiques que théologiques ; et il en a traité d'une façon très claire dans quelques-uns de ses livres, car ce serviteur de Dieu, véritable interprète de la vérité suprême et de la très profonde Trinité, a composé, dans ses labeurs quotidiens, plus de laS ouvrages. '
En effet, déjà s'étaient écoulés quarante ans depuis qu'il avait dirigé tout son cœur, toute son âme, toutes ses forces, tout son esprit, vers Dieu; et dans cet intervalle de temps, il fit continuellement des livres, toutes les fois que cela lui fut possible, et avec diligence. Aussi a-t-il pu prononcer justement le mot du prophète David (ps. XLIV, i) : Eructavit cor meum verbum bonum ; dico ego opéra régi ; lingua mea calor mus scribœ. velociter scribentis (Mon cœur a exprimé une parole bonne ; je veux dire au roi mes œuvres ; ma langue ressemble au calame du scribe diligent).
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