EL DESCONÔRT
Ceci est la Désolation de maître Raimond Lulle, composée dans sa vieillesse, quand il vit que le pape et les autres puissances du monde ne voulaient pas mettre ordre à la conversion des infidèles, suivant qu'il les en avait requis maintes et diverses fois.
I. — O mon Dieu, avec votre aide, je commence cette Désolation, laquelle je fais en chantant, afin de me consoler, et d'exposer par elle la faute et le tort que l'on commet envers vous,.... >
II. — Quand je fus d'âge adulte et goûtai la vanité du monde, "je commençai à mal faire et entrai en
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péché, oubliant le vrai Dieu, suivant la chair ; mais il plut à Jésus-Christ, par sa grande pitié, de se présenter cinq fois à moi crucifié, afin que de lui j'eusse souvenance et fusse épris, et que je fisse, en sorte qu'il fût bien prêché partout, et que vérité fût dite sur grande Trinité et la manière dont il s'incarna. C'est pourquoi je fus inspiré d'une volonté telle, queje n'aimai plus rien d'autre que de le voir honoré, et lors donc commençai- je à le servir de cœur.
III. — Quand je me pris à considérer l'état du monde, oti il y a si peu de chrétiens et tant de mécréants, alors en mon cœur je conçus la pensée d'aller vers les prélats et les rois, et vers les religieux, dans l'idée de faire préparer un passage outre-mer et une
prédication telle que par le fer et les boups et par de bons arguments, notre foi reçût un grand accrdissement, et les infidèles fussent amenés à une conversion véritable. Et j'ai donné à "cela trente ans de ma- vie, et en vérité je n'ai rien obtenu ; c'est pourquoi j-eri suis affligé si fort que souvent j'en pleure et suis en langueur.
V. — Comme j'étais ainsi en mélancolie, au loin je regardai, et vis un homme qui venait, un bâton
à la main ; sa barbe était longue ; sur les reins il >. portait un cilice, en son aspect semblable à un ermite. Et quand il fut près de moi, il me dit : « Qu'ayezvous ? » Et il me demanda d'oîi provenait mon affliction, et s'il pouvait en quelque chose venir à mon aide. Et moi, abattu, je répondis que je me sentais si mal, que ni par lui ni par autre je ne serais soulagé ; « car à proportion de la perte s'accroît le regret; et ce que j'ai perdu, qui pourrait me le rendre ?» .
VI. — (( Raimond ! dit l'ermite, qu'avez-vous donc i perdu ? Pourquoi ne vous consolez- vous dans le Roi ^ du salut f II suffit à tout ce dont il est le principe ; jmais celui qui le perd ne peut avoir vertu de conso-^ lation, car trop fort est son abattement. Et si vous n'avez aucun ami qui vous aide, .montrez-moi votre cœur et dites votre histoire. Car, si votre cœur a défailli, et si vous éprouvez une déception, il se pour-
rait bien que je fusse venu à point pour vous secourir par mon enseignement, tellement que, si vous êtes vaincu, je vous montrerai à vaincre votre coeur accablé de dépit et de douleur, avec l'aide de Dieu. »
VII. — « Ermite, si je pouvais mener à terme l'entreprise qui m'occupe depuis si longtenïps en l'honneur de Dieu, je n'aurais rien perdu, et ne ferais entendre aucune plainte. Au contraire, je gagnerais tant, qu'à conversion en viendraient les égarés, et le saint (sépulcre) serait aux chrétiens. Mais, par la défaillance de ceux à qui Dieu a donné le plus d'honneurs, et ne veulent pas m'écouter, et ne tiennent compte de moi ni de mes discours, comme s'il s'agissait d'un homme qui follement parle et ne fait rien suivant la raison, moi, à cause d'eux, je perds tous les efforts que je fais pour l'honneur de Dieu et le salut des hommes.
VIII. — (( Encore vous dis- je que je possède un Art général, nouvellement donné par un don de l'Esprit, grâce auquel on peut savoir toute chose naturelle, en tant que l'entendement atteint les choses des sens ; bon pour le droit, et pour la médecine, et pour toute science, et pour la théologie, laquelle m'est plus à coeur. A résoudre questions aucun art tant ne vaut, ni à détruire erreurs par raison naturelle. Et je le tiens pour perdu, car presque personne n'en a souci. C'est pourquoi je m'en plains et en pleure, et en ai un dépit mortel. Caril n'est pas
homme qui, perdant un si précieux trésor, pût jouir d'aucune des choses terrestres. »
IX. — (( Raimond, si vous > faites ce qui vous incombe pour rendre honneur à Dieu et faire grand bien, et n'êtes point écouté et ne recevez aide de ceux qui ont le pouvoir, nullement pour cela ne faut qu'en soyez dépité, car Celui qui voit tout vous en sait autant de gré que si de fait s'accomplissait tout ce -que vous deniandez. Celui qui se comporte bien en cherchant à l'honorer obtient en réalité mérite et repentir, faveur, pitié et merci. C'est pourquoi grand péché commet celui qui en son cœur retient dépit et désespoir, Dieu' lui faisant un bien qui s'accorde avec joie, espérance et foi.
X. — - « Raimond, de votre Art ne soyez en peine ; soyez-en au contraire joyeux et content. Car, puisque Dieu vous l'a donné, justice et courage le multiplieront par des adhérents fidèles. Et si en ce moment vous ne ressentez qu'amertume, en un teinps meilleur vous aurez des auxiliaires qui l'apprendront et par lui triompheront des erreurs de ce inonde, et feront beaucoup d'oeuvres bonnes et fructueuses. C'est pourquoi, je vous prie, mon ami, consolation soit à vous, ; et d'aujourd'hui en avant ne pleurez contre ce qui , se fait de bien ; loin de là, réjouissez- vous contre ce qui se fait de mal, et de Dieu espérez grâce et secours.
XI. — « Raimond, pourquoi pleurez- vous et ne me faites belle mine ? Et comment ne vous consolez-vous
de votre mauvais sort P A cause de cela vous me faites soupçonner que vous êtes en péché mortel, étant si mal disposé que vous êtes indigne de bien faire quoi que ce soit. Car Dieu ne veut se servir d'aucun homme en état de péché, et si ce que vous désirez tant ne vient à bien, ce n'est point la faute de ceux de qui vous vous plaignez. Dieu ne veut pas que votre entreprise avance, si vous êtes en état de péché ; car un homme qui pèche ne peut être le principe d'un bien quel qu'il soit ; le bien et le péché n'ont rien de coihmun. »
XII. — « Ermite, je ne prétends point n'avoir pas péché maintes fois mortellement, et je m'en suis confessé. Mais depuis que Jésus-Christ se fut révélé à moi sur la croix, selon ce que je vous ai dit ci-dessus^ et qu'en, son amour se fut affermie ma volonté, à mon escient je ne péchai en aucun péché mortel. II se pourrait, à cause de ce qui s'est passé quand j'étais^ aveugle et aimant la vanité du monde, qu'il ne me sôit donné par le Christ aide à bien faire. Mais ce serait tort et péché s'il ne me secourait, depuis que je l'ai aimé et que par amour de lui j'ai abandonné le monde. »
XIII.— « Raimond, un homme négligent ne sait pas bien entreprendre, parce qu'il ne pense point assez à ce qu'il prétend achever; et c'est pourquoi vous m'induisez grandement à douter que l'affaire publique que vous voulez terminer avec lies très
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grands seigneurs qui ne veulent point vous aider s'achève ; car avec peu d'amour une grande entreprise ne peut être conduite. Si tu es paresseux, c'est de toi-même qu'il faut te- plaindre et point ne dois-tu charger autrui de ta faute. Et toi restant oisif, tu ne dois pas te désoler à cause des autres, mais à cause' de toi-même qui ne veux point t'eff orcer de faire ton possible afin de pouvoir honorer Dieu. »
■ XIV, — « Ermite, voyez donc si je suis oisif à procurer le bien commun des justes et des pécheurs. J'ai abandonné femme, enfants et propriétés, et trente ans ai-je passés en labeurs et --souffrances, et cinq fois à la cour (de Rome) à mes dépens je suis allé, et encore chez les frères Prêcheurs dans trois chapitres généraux, et encore avec les frères Mineurs dans trois autres chapitres généraux ; et si vous saviez combien j'en ai dit aux rois et aux seigneurs, et combien j'ai travaillé, vous ne demanderiez pas si j'ai été paresseux en cette affaire ; au contraire, vous auriez pitié de moi, si ^'ous êtes un homme pitoyable. »
XV. — « Raimond, tout homme qui veut mener à terme quelque entreprise de grande conséquence doit savoir la conduire avec discernement. Si vous n'êtes discret et entendu suivant qu'il convient à l'entreprise, et que néanmoins vous vous plaigniez, vous vous plaignez à tort et. jetez injustement le blâme sur ceux qui agissent avec discernement et font avec ; sagesse ce qui convient à la glorification de la foi
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chrétienne. C'est pourquoi je vous conseille brièver ment de vous consoler dans votre défaillance, en réfléchissant que vous n'êtes pas propre à l'entreprise ; et soyez-en vous-même humble et patient. »
XVI. — {( Ermite, si je ne suis d'un discernement tel qu'en une entreprise si profitable, ma raison ne suffise, et si mon ignorance me fait faillir envers elle, faute d'intelligence et de discernement, par cela même je veux des auxiliaires qui m'aident à l'accomplir ; mais je ne gagne ni peu ni beaucoup à chercher compagnie ; loin de là, je suis seul et délaissé. Quand je les regarde en face et vais leur dire mon plan, il ne veulent point m'écouter ; la plupart me traitent de fou, parce que je leur tiens un pareil discours. Mais il apparaîtra au jugement de quel côté est le bon sens, et qui de ses péchés trouvera pardon. »
XXI. — « Raimond, peut-être n'êtes-vous pas connu, et partant pouvez- vous être déçu dans votre entreprise ; car nul trésor enfoui sous la terre ne saurait être désiré ni recherché. Donc, si votre savoir n'est point en vue, comment pensez-vous qu'on vous donnera créance ? Mais montrez que vous savez, afin que vous aide votre Art et science ; car un homme inconnu n'a point, étant ignoré, honneur et pouvoir. Et si vous, mon ami, aimez le salut des hommes et l'honneur de Dieu,... faites que votre savoir' soit bien connu. »
XXII. — « Ermite, comment pensez- voua que. j'aie celé un tel savoir, par lequel notre foi si fortement se démontre aux hommes qui sont égarés, afin qu'ils se sauvent par Dieu, qui désire si fort que tout homme l'aime P Soyez sûr au contraire que je suis las de démontrer. Si l'on étudiait fortement dans mes livres, et qu'on ne les oubliât point pour passer à d'autres, je serais suffisamment connu; mais ils les lisent en •courant comme chat qui passe sur braise ; aussi je n'avance en rien mon affaire ; s'il se trouvait quelqu'un pour les rappeler, qui bien les entendît et eh rien ne doutât, on pourrait par mes livres mettre le monde en bon état. »
XXIII. — « Raimond, ce que je dis, c'est pour vous consoler ; mais puisque vous ne voulez pas vous abstenir de pleurer, il pourra se faire que bientôt je ime sente ennuyé. Cependant, écoutez et voyei si ce que vous dernandez au pape se peut faire ; car il ne paraît pas qu'il soit possible de prouver notre foi, ui qu'un homme puisse rencontrer des hommes tels, qu'ils se livrent eux-mêmes de bon gré au martyre des méchants Sarrasins, en allant les prêcher. Vous ne devez point vous étonner, ami, si le pape et les cardinaux: ne veulent vous accorder ce que vous leur demandez, puisque cela ne se peut faire. »
XXIV. — « Ermite, si l'on ne pouvait prouver la foi. Dieu ne pourrait donc faire reproche aux chrétiens s'ils ne la veulent point enseigner aux infidèles.
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Et les infldèles pourraient à bon droit se plaindre de Dieu, parce qu'il ne laisserait pas démontrer paôr arguments la grande vérité, afin que l'intelligence ajoute à notre amour envers la Trinité et l'Incarnation de Dieu, et puisse encore plus tenir ferme contre la fausseté. J'ai écrit le passage où j'ai montré tout clair comment on peiit recouvrer le saint sépulcre et -trouver des hommes qui aillent prêcher la foi sans peur de la mort, et qui saura faire cela. »
XXV. — « Raimond, si l'on pouvait démontrer notre foi, l'homme perdrait tout mérite ; et ^pour cela il ne convient pas qu'elle se puisse démontrer : car le bien s'en perdrait. Et la cause de la perte de ce bien serait la démonstration, laquelle va contre le mérite. Gelui-ci' s'acquiert par la croyance en la vérité qui se voit, non par force d'arguments, mais uniquement par foi... C'est pourquoi votre raisonnement ne paraît rien valoir. Et, en ne vous consolant pas, vous faites ce qui messied. »
^ XXVI. -^ « Ermite, si l'homme avait été créé pour lui-même, ce que vous entendez prouver contiendrait vérité. Mais Dieu crée l'homme pour en être honoré ; ce qui est une plus noble fin et de plus d'élévation que la fin que l'homme se propose en visant à être glorifié. Donc, telle raison ne vaut, et déjà il a été démontré plus haut que la foi se peut prouver, si bien vous en souvient. Et de ce qu'elle se peut prouver il s'ensuit, non pas que la créature contient et-
comprend tout entier l'être incréé, mais qu'elle en entend autant qu'il lui a été donné, pourvu que l'homme tienne de Dieu grâce plénière, mémoire et entendement, puissance et volonté. »
XXVIL. — « Raimond, comment pensez- vous qu'un homme par prédication puisse induire les Sarrasins au baptême ? Suivant que Mahomet a voulu le prescrire, qui médit de sa loi ne peut point échapper, et ils ne doivent point disputer sur de telles questions. C'est pourquoi il ne me semble pas utile d'y aller. D'autant plus qu'on ne saurait parler leur langue, qui est le langage arabe ; et, par voie d'interprète, on ne pourrait avec eux obtenir aucun profit. Que si l'on apprenait la langue, ce serait trop de retard. C'est pourquoi je vous donne en conseil que vous alliez prier Dieu sur haute montagne et avec moi le contempler. »
XXVIII, — « Ermite, les Sarrasins se trouvent en tel état, que ceux qui sont savants par force d'arguments ne croient pas en Mahomet ; au contraire, ils ne font aucune estime de son Alcoran, à cause qu'il ne vécut pas honnêtement. C'est pourquoi ceux-là viendraient tôt à conversion, si quelqu'un était avec eux en grande dispute et leur enseignait la foi par force d'arguments ; et, convertis, ils convertiraient la foule. Et pour apprendre leur langue on li'est pas très longtemps ; et il n'est pas nécessaire dé blasphémer Mahomet dès l'abordi Et qui fait ce qu'il
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peut; le Saint-Esprit lui fait ce qui convient, donnant l'accomplissement (à ses entreprises). »
XXIX. — (( Raimond, quand Dieu voudra que le I monde soit converti, alors il distribuera (le don) dès langues par le Saint-Esprit, pour convertir le monde, selon que vous l'avez entendu du Christ et des apôtres ; de quoi l'on a fait maint écrit. Laquelle conversion sera par le monde sentie, tellement qu'en une ' foi tous les hommes seront unis. Mais en ce temps-ci chaque homme a failli si fort que Dieu ne veut point qu'il soit exaucé. »