‹ Anthologie franciscaine du moyen age [microform]Chapitre 53 sur 63 · LE MOINE, LE MOINILLON ET L'ANE · texte numérisé non relu

LE MOINE, LE MOINILLON ET L'ANE

/ Un saint moine avait une grande expérience des choses de ce monde et tenait pour impossible de n'y point donner prise aux mauvaises langues. Il dit un jour à son moinillon :

' — Mon fils, viens avec moi et emmène le bourri-

I quet !

Le moinillon obéit et amena l'âne, sur lequel le'

' moine prit place, puis il suivit son maître à pied.

/ Ils vinrent à passer par un endroit où il y avait

I beaucoup de boue, et quelqu'un de s'écrier :

293 ANTHOLOGIE FBANCISCAINE

— Oh I voyez-moi ce frocard qui est" assez cruel pour aller à âne, alors que son moinillon est obligéde piétiner dans la boue.I

A ces mots le vieillard descend et fait monter l'en- ' f ant.

Us, vont un peu plus loin, le moine poussant l'^e devant lui au milieu de la boue. Un quidam aussitôt de dire :

— Mais cet homme est fou 1 la bête est à lui, il est vieux et il va à pied, pour laisser sur sa monture un gamin qui n'aurait souci ni de la fatigue ni dé la boue ! Faut-il qu'il soit fou I II ne tient pourtant qu'à lui de prendre place sur l'âne à côté du gosse I C'est ce qu'il pourrait faire de mieux, s'il voulait 1 s'en donner la peine. ^

Le moine l'entend et monte aussitôt. . J

Ils vont un peu plus loin, quand ils entendent lin '{

autre son : ■

— Oh 1 ces gens n'pnt qu'un méchant ânon, t\4 ils montent à deux dessus ! Ils n'en font sûrement pas grand cas, et je gagerais presque qu'ils vont \ vendre sa peau !

Le moine entend ces mots, et s'empresse de dés- cendre lui-même et de faire descendre son moinillon, ^ puis tous deux s'en vont à pied derrière l'âne, qu'ils ' stimulent en criant : Hue 1 hue 1 j

A peine ont-ils fait quelques pas, qu'une nouvelle voix s'élève : ^^

— Oh 1 regardez-moi ces deux fous qui ont un âne \ et vont à pied dans la boue !

Le moine, ayant vu qu'il est impossible de ne point donner prise aux mauvaises langues, dit à son moinîllon :

— Maintenant, retournons à notre ermitage I Quand ils y furent rendus, il appela l'enfant et

lui demanda :

. — As-tu réfléchi, mon fils, à ce qui nous est arrivé

du fait de notre âne ?

— Que voulez-vous dire ? répartit le moinillon.

— N'as-tu pas vu que, quoi que nous ayons fait, les mauvaises langues l'ont toujours trouvé mauvais ? J'étais à âne et toi à pied ; on l'a trouvé mauvais, assurant qu'en raison de ton jeune âge je devais te faire asseoir. Je suis descendu et t'ai fait monter ; on à trouvé mauvais de te voir à âne, disant que mon âge avancé me désignait pour être assis et qu'il convenait à ta jeunesse d'aller à pied. Nous avons pris place ensemble sur l'âne, et tu sais qu'on l'a encore trouvé mauvais, et qu'on a crié à la cruauté, comme si la bête eût été écrasée sous notre poids. Puis, chacun de nous allant à pied, on l'a encore trouvé mauvais, et l'on nous a dit que nous étions fous d'aller à pied alors que nous avions un âne. C'est pourquoi, mon fils, retiens bien ce que je vais te dire : sache que, quelque bien que nous fassions en ce monde, quels que soient nos efforts pour tendre sans cesse au mieux, nous ne pourrons jamais empêcher qu'on dise du mal de nous. Moquons-nous donc du monde, mon fils, et n'en ayons cure, et gardons-nous de vouloir nous mettre d'accord avec

lui, car, de quelque manière que nous nous y met-tions, nous en serons toujours pour nos frais et nous ne retirerons guère de son cammefce que le péché. Moque-toi donc de lui, mon fils, tu feras toujours bien et, qu'il dise blanc ou noir, laisse-le dire ce qu'il voudra.

(Prediche volgari, I, 172-174.)

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