‹ Anthologie franciscaine du moyen age [microform]Chapitre 54 sur 63 · LA VEUVE ET L'OPINION · texte numérisé non relu

LA VEUVE ET L'OPINION

Une matrone romaine, en qui s'alliaient la prudence et la bonté, était devenue veuve de bonne heure, et ses richesses étaient fort grandes. Elle avait \ le ferme propos de ne jamais mésuser de son corps, , mais, comme elle était jeune et jolie, elle n'était pas sans appréhension et se disait tout bas :

-^ Je ne sais vraiment pas si je pourrai rester sans j mari. ' f

Et elle se raisonnait en disant :

— Voyons ! si je reprends un mari, que dira-t-on de moi ? On dira que je n'ai pas pu m'en passer.

Et comme au fond d'elle-même elle désirait reprendre un mari, elle voulut d'abord sonder l'opinion et s'y prit de cette manière :

Elle fit écôrcher un cheval, et dit à l'un de ses serviteurs :

— Monte sur ce cheval et parcours toute la ville, et retiens bien tout ce que feront les gens et tout ce qu'ils diront de ta monture.

SAINT BERNARDIN DE SIENNE . 2g5

Le serviteur, aussitôt monté sur le cheval, parcourt la ville. Bienheureux qui pouvait en courant arriver à voir ce cheval écorché ! Toute la journée le serviteur se promena en cet équipage, et le soir il revint au logis.

Sa maîtresse lui demanda :

— Qu'a-t-on dit du cheval à travers la ville ? * Le serviteur répondit :

— Oh 1 oh I toute Rome est accourue pour le voir, et chacun s'écriait : a Qu'est-ce que cela signifie? » On tenait pour bienheureux quiconque parvenait à apercevoir quelque chose, tant il y avait foule autour.

Le lendemain la dame fit écorcher un autre cheval et . le remit à son serviteur, à qui elle donna les tnêmes instructions que la veille.

Le serviteur reparut donc dans la ville, monté sur la bête écorchée, et moins de gens accoururent le voir.

Le soir, quand il fut de retour, sa maîtresse lui demanda ce qui était arrivé et ce qu'on avait dit du cheval.

Le serviteur répondit : ,

— Madame, peu de gens sont accourus le voir, en comparaison de la foule qu'il y avait hier.

Le lendemain, la dame fit écorcher un troisième cheval et envoya encore une fois son serviteur parader à travers la ville.

Mais le serviteur eut beau parcourir toutes les rues de Rome, presque personne ne jeta les yeux sur son cheval.

Le soir, quand il fut de retour, sa maîtresse lui demanda :

296 ANTHOLOGIE FXUVNGISgÂiNE " '

— Qu'a-t-on dit dû cheval à travers la ville ? Le serviteur répondit :

— Madame, presque personne n'est venu le voir, et il n'en a guère été question.

La dame se dit alors en elle-même :

- — Vraiment, je peux reprendre un mari ; si par hasard les gens se mettent à parler de moi, ils s'en fatigueront vite, et, au bout de deux ou trois jours, personne ne s'en occupera plus.

Gomme elle le pensait faire, elle le fît et reprit un mari.

Dès qu'ils le surent, les gens commencèrent à dire :

— Oh 1 la jeune veuve que vous savez s'est remariée ; il faut croire que le veuvage ne lui réussissait pas.

Pendant deux ou trois jours on plaisanta de la chose, puis personne pour ainsi dire n'en souffla pliis mot.

Et moi je dis que la dame fît fort bien.^

(Prediche volgari, I, 174-175.)

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