‹ Anthologie franciscaine du moyen age [microform]Chapitre 55 sur 63 · LE LION TENANT CHAPITRE · texte numérisé non relu

LE LION TENANT CHAPITRE

Le lion ouït dire un jour que les frères Mineurs avaient tenu chapitre, et qu'en cette assemblée chacun d'eux s'était accusé des péchés qu'il avait commis et en avait dit sa coulpe. A cette nouvelle il s'écria :

— Oh I si les frères Mineurs tiennent tous cha-

pitre devant le plus grand d'entre eux, pourquoi donc moi, qui suis le plus grand de tous les animaux de la terre et leur seigneur à tous, n'en feraisje pas autant ?

Et sans plus tarder, le lion fit convoquer en chapitre tous les animaux, qui comparurent devant lui.

Quand ils furent ainsi rassemblés, il s'assit et leur ordonna de s'asseoir autour de lui, puis il dit :

-^ Je ne veux pas que nous soyons inférieurs à ' autrui en ce que je vais dire. Je veux que nous tenions chapitre comme le font les frères Mineurs, chacun s'accùsant de tous leé péchés qu'il a commis. Comme je suis le plus grand de tous, j'ai le droit de recevoir cet aveu. Je sais que beaucoup de mal se fait parmi vous ; je le dis pour qui veut m'entendre ; c'est pourquoi je veux que chacun me confesse son péché. Venez à moi à tour de rôle et accusez-vous du mai que vous avez fait. '

L'âne fut désigné pour comparaître le premier. H s'avança devant le lion, se jeta à genoux et s'écria :

T— Messire, miséricorde I

Le lion lui dit :

— Qu'âs-tu fait? qu'as-lu fait? Avoue-le tout de suite !

L'âne reprit :

'■"''\.^ J'ai pour maître un paysan qui, m'emmène parfois à la ville avec une charge de paille à vendre, et parfois il m'arrive, tout en marchant, d'en attraper une bouchée sans que mon maître s'en aperçoive; j'ai fait cela plus d'une fois, je l'avoue.

Le lion dit alors : / - •

— ,Voleur, voleur, traître, scélérat 1 ne vois-tu pas -■ quel mal tu as fait ? Quand pourras-tu restituer la valeur de ce que tu as volé et mangé ?

Et il ordonna aussitôt que l'âne fût bâtonné d'importance, ce qu'on ne manqua point de faire.

La chèvre comparut ensuite devant le lion, s'agenouilla Q.omme l'avait fait l'âne et demanda miséricorde.

Le lion lui dit : ^

— Qu'as-tu fait ? Dis-moi ton péché !

La chèvre répondit :

— Seigneur, voici ma faute : Plus d'une fois je j suis allée ravager- le jardin de telle et telle femme, et \ tout particulièrement le jardin d'une veuve dont left petit enclos renfermait en abondance des herbes odo-^ riférantes, du persil, de la marjolaine, du serpolet et du basilic. Bien des fois encore j'ai ravagé certains choux qui se trouvaient là, ainsi que divers arbrisseaux dont je dévorais les jeunes ppusses. Et ce que j'ai fait dans ce jardin, je l'ai fait dans beaucoup d'autres et j'y ai causé parfois de tels dommages qu'on' n'y voyait plus rien de vert.

Le lion s'écria :

— Mais, il me semble que j'ai affaire à des, consciences bien différentes ^ voici la chèvre qui pèche par excès de subtilité, tandis que ce voleur d'âne en manquait du tout au tout. Tu te fais trop de scrupule de manger ces herbes. Va-t'en sans remords aucun ! va, et n'aie point de scrupule! va, et que ton âme

soit aussi en pabc que la mienne I Tu n'as point à ^'accuser de telles peccadilles, car les chèvres ont coutume de se conduire de la sorte. Tu as pour toi une grande excuse, puisque c'est ton tempérament qui te pousse à agir ainsi. Va, va, je t'absous, ne pense plus à ton péché !

Après la chèvre vint le renard, qui s'agenouilla/ devant le lion.

Celui-ci lui dit :

— Quels sont tes péchés ? Qu'as-tù fait ?

Le renard répondit : .

— Messire, ma faute consiste à avoir égorgé beaucoup de poules„ pour les manger. Quelquefois j'entrais dans le poulailler où elles étaient, et comme je ne pouvais les atteindre sur leur perchoir, je dressais ma queue comme un gourdin dont je menaçais de les frapper ; croyant avoir affaire à un bâton véritable, les poules effrayées sautaient à terre, où je les poursuivais en courant, et toute bête que j'attrapais était aussitôt égorgée. Je mangeais jusqu'à satiété et j'abandonnais le reste, sauf parfois à emporter une ou deux poules.

Le lion dit alors :

— Et tu te fais scrupule d'avoir agi ainsi I Va, va, ta conduite était bien naturelle et je ne te donne aucune pénitence, car je ne considère point comme un péché ce que tu as fait. Bien plus, je te loue de ton habileté et je t'invite à n'avoir dorénavant d'autre regret que celui de ne pouvoir chaque fois emporter tout ton butin.

3oO ANTHOLOGIE FBANCISCAINE

Le renard se retira et fut remplacé par le loup, qui dit : "

— Seigneur, il m'est arrivé parfois d'aller faire un tour du côté de la bergerie, objet de voir comment elle est faite. Vous savez si elle est bien enclose. Je me suis donc demandé par où il était le plus facile d'y accéder, et une fois l'endroit trouvé, je suis allé prendre un morceau de bois pesant au jugé à peu près autant qu'une brebis et je me suis assuré que je pouvais entrer et sortir avec cette charge. Toutes ces expériences m'ayant convaincu que je n'avais rien à craindre des chiens, je suis entiré avec mon bâton aussi doucenient que possible et je me suis mis aussitôt à assommer plus de brebis qu'il ne m'était nécessaire, puis j'en ai emporté une.

Le lion lui dit : .-

— Voilà encore une conscience trop subtile I Sais-tu ma réponse ? N'aie jamais scrupule d'agir ainsi ; va et continue hardiment à l'avenir, sans te préoccuper de ce que j'en puis penser.

Le loup s'en retourna et la brebis prit sa place. Elle vint la tête basse et dit :

— Bê ! bê !

Le lion lui dit :

— Qu'as-tu fait, madame l'hypocrite ?

La brebis répondit :

— Messire, il m'est arrivé parfois, en passant par les sentiers qui s'ouvrent à travers les champs de blé, de m'écarter un peu du chemin et de me > laisser tenter par le semis vert et tendre au point d'en pren-

SAINT BERNARDIN DE SIENNE 3oi

dre quelques bouchées; je n'allais point, il est vrai, jusqu'à l'arracher, mais je dois avouer que je le tondais plutôt ras.

Le lion dit alors : \

- — Voleuse maudite, voleuse traîtresse, comment as-tu pu faire un si grand mal I Tu as l'aplomb d'aller en disant toujours : Bê I bê i alors que tu voles sur, les chemins I. Maudite voleuse, quel mal tu as f ait 1 Suffît : bâtonnez-la jusqu'à ce qu'elle ait les os rompus et laissez-la trois jours sans rien manger.

O vous qui détenez le pouvoir, gardez-vous de bâtonner l'âne et la brebis pour une vétille, et de louer de leurs crimes le loup et le renard.

{Prediche volgari, II, ag-SS.)

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