‹ Anthologie franciscaine du moyen age [microform]Chapitre 56 sur 63 · L'ANE DES TROIS FERMES · texte numérisé non relu

L'ANE DES TROIS FERMES

Il y avait, en Lombardie, une petite cabane sise à

environ un mille d'un moulin. Trois fermiers convinr rent d'y entretenir en commun un âne qui porterait à tour de rôle leur blé au moulin.

Le premier qui prit l'âne l'emmena à sa ferme, lui mit sur le dos une bonne charge de grain et le conduisit au moulin. Durant toute la mouture il laissa l'âne paître en liberté, mais, vous le savez, l'herbe qui croît autour, des moulins est plutôt rare, en raison du nombre de bêtes qui la tondent ; puis, une fois le blé réduit en farine, notre homme en chargea

de nouveau l'âne, qui dut le porter jusqu'à la ferme et fut enfin ramené à sa cabane. Le fermier ne lui avait rien donné à manger, car il se disait en luimême :, ~ '

— Celui qui l'a employé hier xloit l'avoir bien nourri, aussi ne doit-il pas avoir trop faim.

Le matin suivant, le second fermier^ vint prendre l'âne pour le charger de grain. Il l'emmena à sa ferme, lui mit sur le dos une charge de grain plus lourde que celle de la veille, et, sans rien lui donner à naanger, il le conduisit au moulin ; puis, une fois le blé réduit en farine et la farine rentrée à la maison, il ramena l'âne à la cabane, toujours sans rien lui donner, sous prétexte que celui qui l'avait employé la veille- devait l'avoir bien nourri. • ^

Le troisième jour, le troisième fermier vint prendre l'âne à la cabane, l'emmena et lui mit sur le dos la plus lourde charge que la pauvre bête eût jamais portée, par cette raison qu'un âne qui appartient à plusieurs doit être fort ; puis il conduisit l'âne, ainsi chargé, au moulin. Ni là ni ailleurs il ne lui donna à manger, mais, une fois le blé moulu, il en chargea de nouveau l'âne et le poussa devant lui. L'animal' .était à bout de forces et n'aVançait guère. Le crb- , quant se mit donc à jouer du bâton, et les coups plurent dru sur le dos de l'âne, qui parvint enfin, harassé, à la ferme.

Ce fut pis encore quand il fallut le ramener à la cabane ; les plus copieuses volées le faisaient à peine bouger de place, et le fermier s'écriait :

SAINT BEBNARDIN DE filENNE 3o3 .

— On voudrait que cette sale bête fît le service de trois maisons I mais elle n'est bonne à rien du tout I-

Aussi ne donna-t-il aucune pitance' à un si médiocre serviteur.

Le quatrième jour, l'âne était mort.

Ainsi laissent mourir les pauvres ceux qu'abuse l'avarice et qui se' disent que les malheureux ne doivent manquer de rien, parce que frère JBemardin, dont l'influence est si grande, les a recommandés de tout son cœur à la charité de ses concitoyens.

{Prediche volgari, III, 196-198.)

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