‹ Anthologie protestante française, 16e et 17e sieclesChapitre 103 sur 191 · ANGOISSE PATRIOTIQUE · texte numérisé non relu

ANGOISSE PATRIOTIQUE

... Chacun se plaît en son particulier à discourir que l'État est malade, qu'il s'en va par terre; qu'il faut aviser à ses affaires; chacun, dis-je, la main en son sein, regarde le naufrage, quitte la manoeuvre, avise, pour s'y jeter à part, un coffre ou une table, et de là nous nous" rendons en fantaisie nos gouvernements héréditaires, qui d'un château, et qui d'une ville, et

1. Conclusion de la Remontrance à la France sur les maux quelle souffre et les remèdes qui lui sont nécessaires, octobre 1587. Mémoires et correspondances d^ Du Plessis-Mornay, édit. de 1824, t. IV, pp. 29-34.

qui d'une province. Les petits dissipateurs se rangent sous les grands, et les grands, pour parvenir à leurs desseins, se liguent sous un chef. Misérable État et misérable roi, que ses propres, ou citoyens, ou sujets, au lieu de mourir pour lui, veulent survivre ! Misérables et citoyens et sujets, qui fondez votre grandeur sur leur ruine, ruine sans doute (et qui vous pourrait cautionner contre cela ?) qui vous accablera tous sous elle-même.

Ne pensez, vous qui la souhaitez par fureur certes plus que par discours), que jamais vous en puissiez voir quelque joie ; les vapeurs de votre ambition vous engendrent ces songes; les royaumes et États puissants, selon la proportion de leur grandeur, ont aussi leurs périodes longues; l'âge des humains n'y monte rien ; les crises ne se font pas par jours impairs, comme les nôtres ; leurs maladies, plus aiguës, durent plus que nos âges. Depuis qu'ils sont condamnés des médecins, ils les enterrent; ils enterrent, premier que mourir, ceux qui sont cause de leur mort : leur ambitiorij, leur vanité, leur gloire. Marins et César sont à bas, que longtemps après le sénat se débat ; que la république qu 'ils avaient blessée à mort palpite encore. Ces mutations, ce sont siècles entiers...

Ains pensez-vous être, je vous prie, seuls ambitieux en ce royaume ? et y a-t-il gentilhomme en France, quand vous aurez mis la couronne au pillage, qui ne pense avoir autant de droit que vous? et quand vous aurez rompu les lois, appellerez-vous pas tous les peuples voisins à déchirer la France, qui seront plus frais, plus puissants et plus riches que vous, pour soutenir leurs titres P desquels, après avoir et bien fait et bien souffert du mal, vous serez, vous et les vôtres, les esclaves ; vous serez (et sans qu'on vous en plaigne) la

risée, la proie et le pillage. Et combien de maux souffrira cet État pendant ces changements ? Combien de bonnes familles ruinées, combien de bonnes villes désertes, combien de veuves et d'orphelins, combien de terres en friche, combien de pauvres ménages à la faim? La France redeviendra forêt parce long brigandage, les Gotlîs mangeront le résidu des Iluns, et des Goths, les Vandales. Sur cette charogne misérable se paîtront toutes les bêtes de la terre ; mille vers et mille serpenteaux en sortiront et s'en engendreront pour la ronger ; petits tyranneaux en un pays, en un château, en une ville ; pour un scorpion en somme, un basilic ; pour une couleuvre, une vipère. Mais je crains que je ne prêche aux sourds leurs malédictions. La femme de qui était Tentant, quand Salomon commanda qu'il fût parti en deux, aima mieux ne l'avoir point, même qu'une autre l'eût, que le voir départi; son sang fut troublé, et aussi était-ce ses entrailles. A l'autre c'était tout un de le voir mettre en pièces ; elle pense avoir beaucoup gagné d'en retenir sa part, sa part toutefois sanglante et inutile ; tant sont les naturelles affections, vives, sensibles et remarquables ; et les étrangères, au contraire, mortes, insensibles et obscures. Tant est diflicile aussi ou au sang français de cacher l'affection que nature lui donne envers la France, ou à l'étranger de l'emprunter, feindre et falsifier.

Or, sont-ce les maux tous évidents que la suite de ces guerres nous amène, et jamais ne s'en est vu une autrefin; maux, s'il n'y est promptement pourvu, qui s'en vont mortels et incurables ; maux auxquels n'y a remède aucun que par la paix, mais paix sincère et de bonne foi, qui ne cache pas une autre guerre dans le sein ; oaix longue, durable et sans arrière-pensée :qui

donne loisir aux animosités de s'amortir et au devoir et à l'amitié de se reprendre ; qui ôte aussi et l'espoir et l'appétit à nos perturbateurs de remuer, ne la pouvant rompre sans se perdre. Telle sera-t-elle quand les bons Français se rallieront, s'entre-porteront les uns les autres, s'entre-donneront ou souffriront ce qui sera requis en mutuel repos. Et pourquoi dénieraient-ils cela les uns aux autres, qui tous ont un but commun de leur salut pour la vie à venir; tous pour celle-ci, un intérêt commun de vivre ou de périr ensemble ?... Telle sera-t-elle, en somme, quand chacun, et à la faire et à la conserver, apportera tout ce qu'il est et ce qu'il a: le prince sa foi, les magistrats leur autorité, les sujets, chacun en son droit, la due obéissance. Que Dieu doint au roi par son esprit (et c'est lui seul qui la tient en sa main) d'en trouver bientôt le moyen et la voie! Que Dieu doint désir au peuple (car aussi était-il besoin que nous l'y rappelions par notre désir et par notre mansuétude) de s'y rendre et facile et ployable, de se rendre ardent à bon escient à la solliciter ! Que Dieu doint à tous et à chacun de nous de nous bien ressouvenir de tous les maux que nous avons soufferts, d'en avoir un sentiment qui ne passe jamais, afin que nous détestions ces misères civiles, afin que nous en abhorrions les auteurs, non moins que les effets, et que nous puissions bientôt en bon repos, d'un même cœur et esprit, chacun selon la vocation où Dieu Ta appelé, rechercher la parfaite santé de ce royaume, la pureté et sincérité du service de Dieu, le redressement des bonnes mœurs et saintes lois, la vraie liaison du roi avec le peuple, des supérieurs à leurs inférieurs, dont dépend le bien, le repos et la prospérité du roi, des sujets et de l'État !

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