EN APPRENANT LA MORT D'HENRI IV
Messieurs,
Nous avons ici à vous prononcer une triste et détestable nouvelle. Notre roi, le plus grand roi que la chrétienté ait porté depuis cinq cents ans, qui avait survécu tant d'adversités, de périls, de sièges, de batailles, d'assassinats même attentés en sa personne, tombe enfin sous le coup d'un misérable qui noircit en un moment tout cet État de deuil, noie tous les bons Français de larmes. Du fait et de la pratique de qui, nous n'avons guère à deviner; il est à présumer de ceux sans doute à qui sa valeur incomparable était de long temps redoutable. Mais Dieu nous fera la grâce, s'il lui plaît, par la prudence de messieurs de la cour, de pénétrer jusques au fond de ce mystère, jusques aux instruments détestables de cet exécrable parricide. Ils nous ont donc tué notre roi, et j'en vois vos yeux mouillés, vos cœurs touchés, mais si ne faut-il pas perdre courage. 11 faut que la nécessité, la juste douleur le nous redoublent. Nous avons de la grâce de Dieu ce privilège en ce royaume, que les rois n'y meurent point. Il nous en a laissé un en qui dès ce bas âge reluit l'image de ses vertus ; nous laisse la reine sa mère, princesse magnanime, jà déclarée régente pour la conduite de sa personne et del'État. Nous avons
1. Propos tenus en l'assemblée de la ville de Saumùr, le 19 mai i610 (Du Plcssis présidait l'assemblée). — Mémoires et correspondance, éd. de 1825, t. XI, pp. 30-31.
donc à tourner aujourd'hui les yeux vers eux, pour leur faire vœu de notre entière obéissance et fidèle service. En ce vœu, messieurs, étant ce que je suis au milieu de vous, je vous précéderai ; j'en fais serment devant mon Dieu ; je vous en donne exemple. Qu'on ne parle plus entre nous de huguenot ni de papiste ; ces mots sont défendus par nos édits. Qu'en fussent aussi bien les animosités éteintes en nos cœurs ! Quand il n'y aurait point d'édit au monde, si nous sommes Français, si nous aimons notre patrie, si nos familles, si nous-mêmes, ils doivent désormais être effacés en nos âmes. Il ne faut plus qu'une écharpe entre nous. Qui sera bon Français me sera citoyen, me sera frère. Je vous conjure donc, messieurs, de vous embrasser tous, de n'avoir qu'un cœur et qu'une âme. Nous sommes petits, et notre ville peut être de considération; mais soyons ambitieux de cette louange de donner à nos voisins ce bon exemple, en dépit de la malice du siècle, de fidélité envers nos rois, d'amour envers ïiotre patrie, de soin enfin de nous-mêmes...