‹ Anthologie protestante française, 16e et 17e sieclesChapitre 119 sur 191 · LETTRE AU ROI HENRI IV · texte numérisé non relu

LETTRE AU ROI HENRI IV

Loudun, 26 juin 1596.

SlRE,

Je ne vous ai point ci-devant donné avis de ce qui s'est passé ici, sachant que M. Du Plessis, auquel j'en ai communiqué, l'a fait trop mieux que moi... Je vous supplie de croire, Sire, que rien ne se traite en cette assemblée contre votre service. On ne parle point de faire la guerre. Il n'y a point de dessein de servir à l'ambition des grands ni à l'avarice des gouverneurs. Le but de toutes les Églises réformées de France qui parlent ici par leurs députés très bien autorisés k cet effet n'est autre que leur conservation, chose fort saine et légitime, mais laquelle se rend tous les jours plus difficile par les artifices de ceux qui nous haïssent tant en votre conseil que es cours de parlements, qui sont ceux mêmes qui vous animent contre nous et vous font sonner aux oreilles qu'on veut venir aux mains, se faisant fort de vous' donner tant de traverses qu'en fin ils nous font perdre patience. Gela pourtant ne

1. Bulletin de la Société d'Histoire du Protestantisme français, t. XXXII, pp. 402-404. •

nous émeut à sortir des bornes du devoir. Nous nous tenons aux voies douces, nous abhorrons le contraire, nous ne désirons point autre protecteur que vous. G*est à vous de retenir toujours cette qualité-là en notre endroit, nous défendant contre ceux qui nous veulent mal et nous établissant un tel repos que nous n'ayons plus à songer aux moyens de subsister...

Le mal croît toujours. On ne nous tient en France que comme la lie du peuple. Nous y vivons sans crédit, intéressés à l'exercice de notre religion et en la justice de ce qui est de notre sûreté. Ces griefs, qui ne sont en une province seule, mais en toutes, ont tellement touché le cœur de tous en notre temps qu'on se résout de s'appuyer pour pouvoir demeurer debout, sans s'attendre à l'espoir de se relever quand on sera par terre.

... Voilà, Sire, un projet général, mais véritable, de ce qui se fait ici, que je vous représenterai encore en moins démolis. C'est que tout ainsi qu'on veutjusques à la mort persister à Fobéissance qu'on vous doit, et vivre en paix et ne chercher la guerre en façon quelconque, aussi s'est-on résolu de subir plutôt mille guerres et mille maux que de relâcher un seul point de ce qui est absolument nécessaire à la conservation générale des Églises. Je crois, Sire, que vous ne condamnerez point un si saint désir, pour lequel effectuer vous avez autrefois pris tant de peines et couru des hasards avec nous. Excusez ma franchise. Sire, et l'éprouvez plutôt que la flatterie de ceux qui vous déguisent les mots et vous détournent d'y apporter les remèdes, les voulant incurables. En mon particulier, je suis votre très humble et très obéissant sujet et serviteur, ne serai jamais autre. Aussi m'estimeriez-vous lâche et méchant si, faisant la profession de religion

que je fais, je ne désirais et procurais le bien de ceux qui la font telle. Gela n'est point incompatible avec votre service. Je n'ai point changé d'humeur. J'ai toujours tendu et incité à la douceur, et si je vous y ai servi, je n'en veux autre juge que vous-même, quand vous saurez comment je m'y suis gouverné...

Page 1