‹ Anthologie protestante française, 16e et 17e sieclesChapitre 48 sur 191 · S- TRAVAUX ET MISÈRES · texte numérisé non relu

S- TRAVAUX ET MISÈRES

Le bois m'ayant failli, je fuscontrapt de brûler les étapes qui soutenaient les tailles de mon jardin, les-

1. De Vart de la terre, de son utilité, dds émaux et du feu. Œuvres, 1777, pages 21 à 82. — Dans l'édition B. Fillon (1888), t. II, pp. 210-217.

quelles étant brûlées, je fust contraint bniler les tables et plancher de la maison, afin de faire fondre la seconde composition. J'étais en une telle angoisse que je ne saurais dire: car j'étais tout tari et desséché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau ; il y avait plus d'un mois que ma chemise n'avait séché sur moi; encore pour me consoler on se moquait de moi, et même ceux qui me devaient secourir allaient crier par la ville que je faisais brûler le plancher : et par tel moyen l'on me faisait perdre mon crédit, et m'estimait un être fol.

Les autres disaient que je cherchais à faire la fausse monnaie, qui était un mal qui me faisait sécher sur les pieds : et m'en allais par les rues tout baissé, comme un homme honteux. J'étais endetté en plusieurs lieux, et avais ordinairement deux enfants aux nourrices, ne pouvant payer leurs salaires ; personne ne me secourait, mais au contraire ils se moquaient de moi, en disant : « 11 lui appartient bien de mourir de faim, parce qu'il délaisse son métier. » Toutes ces nouvelles venaient à mes oreilles quand je passais par la rue ; toutefois il me resta encore quelque espérance qui m'encourageait et soutenait, d'autant que les dernières épreuves s'étaient assez bien portées, et dès lors en pensais savoir assez pour pouvoir gagner ma vie, combien que j'en fusse fort éloigné (comme tu entendras ci-après), et ne dois trouver mauvais si j'en fais un peu long discours, afin de te rendre plus attentif à ce qui te pourra servir.

Quand je fus reposé un peu de temps avec regrets de ce que nul n'avait pitié de moi, je dis à mon âme : Qu'est-ce qui te triste, puisque tu as trouvé ce que tu cherchais ? Travaille à présent et tu rendras honteux tes détracteurs. Mais mon esprit disait d'autre part :

ïu n'as rien de quoi poursuivre ton affaire; comment pourras-tu nourrir ta famille et acheter les choses requises pour passer le temps de quatre ou cinq mois qu'il faut auparavant que tu puisses jouir de ton labeur ? Or ainsi que j'étais en telle tristesse et débat d'esprit, l'espérance me donna un peu de courage, et ayant considéré que je serais beaucoup plus lon^ pour faire une fournée toute de ma main, pour abréger et gagner le temps et pour plus soudain faire apparoir le secret que j'avais trouvé dudit émail blanc, je pris un potier commun et lui donnai certains portraits afin qu'il me fît des vaisseaux selon mon ordonnance, et, tandis qu'il faisait ces choses, je m'occupais à (}uelques médailles : mais c'était une chose pitoyable : car j'étais contraint nourrir ledit potier en une taverne à crédit : parce que je n'avais nul moyen en ma maison. Quand nous eûmes travaillé l'espace de six mois, et qu'il fallait cuire la besogne faite, il fallut faire un fourneau et donner congé au potier, auquel par faute d'argent je fus contraint donner de mes vêtements pour son salaire. Or parce que je n'avais point d'étoffes pour ériger mon fourneau, je me pris à défaire celui quej'avais fait à la mode des verriers, afin de me servir des étoffes de la dépouille d'icelui. Or parce qne ledit four avait si fort chauffé l'espace de six jours et nuits, le mortier et la brique dudit four s'étaient liquéfiés et vitrifiés de telle sorte qu'en démaçonnant j'eus les doigts coupés et incisés en tant d'endroits que je fus contraint manger mon potage ayant les doigts enveloppés de drapeau. Quand j'eus défait ledit fourneau, il fallut ériger l'autre qui ne fut pas sans grand'peine : d'autant qu'il me fallait aller quérir l'eau, le mortier et la pierre, sans aucun aide et sans aucun repos. Ce fait, je fis cuire l'œuvre susdite en première

cuisson, et puis, par emprunt ou autrement, je trouvai moyen d'avoir des étoffes pour faire des émaux, pour couvrir ladite besogne s'étant bien portée en première cuisson : mais quand j'eus acheté lesdites étoffes, il me survint un labeur qui me cuida faire rendre l'esprit. Car après que par plusieurs jours je me fus lassé à piler et calciner mes matières, il me les convint broyer sans aucun aide, à un moulin à bras, auquel il fallait ordinairement deux puissants hommes pour le virer ; le désir que j'avais de parvenir à mon entreprise me faisait faire des choses que j'eusse estimé impossibles. Quand lesdites couleurs furent broyées, je couvris tous mes vaisseaux et médailles dudit émail ; puis, ayant le tout mis et arrangé dedans le fourneau, je commençai à faire du feu, pensant retirer de ma fournée trois ou quatre cents livres, et continuai ledit feu jusqu'à ce que j'eus quelque indice et espérance que mes émaux fussent fondus et que ma fournée se portait bien. Le lendemain, quand je vins à tirer mon œuvre, ayant premièrement ôté le feu, mes tristesses et douleurs furent augmentées si abondamment que je perdis toute contenance. Car combien que mes émaux fussent bons et ma besogne bonne, néanmoins deux accidents étaient survenus à ladite fournée, lesquels avaient tout gâté : et atin que tu t'en donnes de garde, je le dirai quels ils sont : aussi après ceux-là je t'en dirai un nombre d'autres, afin que mon malheur te serve de bonheur, et que ma perte te serve de gain. C'est parce que le mortier de quoi j'avais maçonné mon four était plein de cailloux, lesquels sentant la véhémence du feu (lorsque mes émaux se commençaient à liquéfier) se crevèrent en plusieurs pièces, faisant plusieurs pets et tonnerres dans ledit four. Or ainsi que les éclats desdils cailloux sautaient contre

ma besogne, rémail, qui était déjà liquéfié el reuchi en matière gkieuse, prit lesdits cailloux, et se les attacha par toutes les parties de mes vaisseaux et médailles, qui sans cela se fussent trouvés beaux. Ainsi connaissant que mon fourneau était chaud, je le laissai refroidir jusques au lendemain ; lors je fus si marri que je ne te saurais dire, etnon sans cause : car ma fournée me coûtait plus de six-vingts écus. J'avais emprunté le bois et les étoffes, et si avais emprunté partie de ma nourriture en faisant ladite besogne. J'avais tenu en espérance mes créditeurs qu'ils seraient payés de l'argent qui proviendrait des pièces de ladite fournée, qui fut cause que plusieurs accoururent dès le matin quand je commençais à désenfourner. Dont par ce moyen furent redoublées mes tristesses ; d'autant qu'en tirant ladite besogne je ne recevais que honte et confusion. Car toutes mes pièces étaient semées de petits morceaux de cailloux, qui étaient si bien attachés autour desdits vaisseaux, et liés avec l'émail, que quand on passait les mains par-dessus, lesdits cailloux coupaient comme des rasoirs, et combien que la besogne fût parce moyen perdue, toutefois aucun en voulait acheter à vil prix : mais parce que ce eût été un décrieraent et rabaissement de mon honneur, je mis en pièces entièrement le total de ladite fournée et me couchai de mélancolie, non sans cause, car je n'avais plus de moyens de subvenir à ma famille, je n'avais en ma maison que reproches : en lieu de me consoler, l'on me donnait des malédictions : mes voisins qui avaient entendu cette affaire disaient que je n'étais qu'un fol, et que j'eusse eu plus de huit francs de kl besogne que j'avais rompue, et étaient toutes ces nouvelles jointes avec mes douleurs.

Quand j'eus demeuré quelque temps au lit, et que

j'eus considéré en moi-même qu'un homme qui serait tombé en un fossé, son devoir serait de tâcher à se relever, en cas pareil je me mis à faire quelques peintures, et par plusieurs moyens je pris peine de recouvrer un peu d'argent ; puis je disais en moi-même que toutes mes pertes et hasards étaient passés, et qu'il n'y avait rien plus qui me pût empêcher que je ne fisse de bonnes pièces : et me pris (comme auparavant) à travailler audit art. Auparavant que j'aie eu rendu mes émaux fusibles à un même degré de feu, j'ai cuidc entrer jusques à la porte du sépulcre ; aussi en me travaillant à telles affaires je me suis trouvé l'espace de plus de dix ans si fort écoulés en ma personne qu'il n'y avait aucune forme ni apparence de bosse aux bras ni aux jambes ; ains étaient mesdites jambes toutes d'une venue : de sorte que les liens de quoi j'attachais mes bas de chausses étaient, soudain que je cheminais, sur les talons avec le résidu de mes chausses. Je m'allais souvent promener dans la prairie de Xaintes, en considérant mes misères et ennuis : et sur toutes choses de ce qu'en ma maison même je ne pouvais avoir nulle patience, ni faire rien qui fût trouvé bon. J'étais méprisé et moqué de tous : toutefois je faisais toujours quelques vaisseaux de couleurs diverses, qui me nourrissaient tellement quellement: mais, en ce faisant, la diversité des terres desquelles je cuidais m'avancer me porta plus de dommage en peu de temps que tous les accidents du para van t. Toutefois l'espérance que j'avais me faisait procéder en mon affaire si virilement que plusieurs fois, pour entretenir les personnes qui me venaient voir, je faisais mes efforts de rire, combien que intérieurement je fusse bien triste.

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