LE JARDIN DELECTABLE
... Je n'ai rien trouvé de meilleur que de... me retirer au labeur de la terre, qui est chose juste devant Dieu et de grande récréation à ceux qui admirablement veulent contempler les œuvres merveilleuses de Nature; mais je n'ai trouvé en ce monde une grande délectation que d'avoir un beau jardin. Aussi Dieu, ayant créé la terre pour le service de l'homme, il le colloqua dans un jardin, auquel y avait plusieurs espèces de fruits, qui fut cause qu'en contemplant le sens du Psaume cent quatrième, il me prit dès lors une affection si grande d'édifier mon jardin que depuis ce temps-là je n'ai fait que rêver à l'édification d'icelui.
Et bien souvent, en dormant, il me semblait que j'étais après, tellement qu'il m'advint la semaine passée que, comme j'étais en mon lit endormi, il me semblait que mon jardin était déjà fait, et que je commençais déjà à manger des fruits et à me récréer en icelui, et me semblait qu'en passant au matin par ledit jardin, je venais à considérer les merveilleuses actions que le Souverain a commandé de faire à Nature, et, autres choses, je contemplais les rameaux des vignes, des pois et des courges, lesquelles semblaient avoir connaissance de leur débile nature I Car, ne se pouvant soutenir d'elles-mêmes, elles jetaient certains petits bras comme filets en l'air, et trouvant quelque petite branche, elles se venaient lier et attacher... Et
1. Dessin du jardin délectable. — Œuvres, édition 13. Fillo:», t. I, pp. 97 à 99.
quelquefois, en passant par le jardin, je voyais un nombre desdits rameaux qui n'avaient rien à quoi s'appuyer et jetaient leurs petits bras en l'air, pensant empoigner quelque chose pour soutenir la partie de leur dit corps. Lors je venais leur présenter certaines branches et rameaux pour aider à leur débile nature ; et ayant ce fait le matin, je trouvais au soir que les choses susdites avaient jeté et entortillé plusieurs de leurs bras à l'entour de ces rameaux...
Ayant passé plus outre, j'aperçus certains arbres fruitiers, lesquels il semblait qu'ils eussent quelque connaissance, car ils étaient soigneux à garder et à protéger leurs fruits, comme la femme son petit enfant ; et entre autres, j'aperçus les concombres et poupons qui s'étaient fait certaines feuilles desquelles ils couvraient leurs fruits, craignant que le chaud ne les endommageât. Je vis aussi les rosiers et groseilliers qui, afm de se défendre contre ceux qui voudraient ravir leurs fruits, s'étaient fait des armures et épines piquantes au-devant desdits fruits. J'aperçus aussi le froment, et autres blés, auxquels le Souverain avait donné sapience de vêtir leur fruit si excellemment...
Lesquelles choses me donnaient occasion de tomber sur ma face et adorer le vivant des vivants, qui a fait telles choses pour l'utilité et service de l'homme ; lors aussi cela me donnait occasion de considérer notre misérable ingratitude et mauvaiseté perverse ; et de tant plus j'entrais en contemplation en ces choses, d'autant plus j'étais affectionné de suivre l'art d'agriculture et mépriser ces grandeurs et gains déshonnêtes, lesquels à la fin faut qu'ils soient récompensés selon leurs mérites et démérites.
SEBASTIEN CASTELLION
Sébastien Cas tellion (plus exactement Chàtillon) est néù Saint-Martin-de-Fresnc, dans le Bugcy, en 1S15, et mort à Bâl<', le 29 décembre 4563. En l'o3î), il étudiait à Lyon. Le supplice de plusieurs « luthériens » dans cette ville provoqua en lui une crise spirituelle, qui fut précipitée par la lecture de V Institution chrétienne de Calvin. Au printemps de 1540, il était à Strasbourg, logeant chez le réformateur. L'année suivante, sur la recommandation de celui-ci, il était nommé directeur du Collège de Genève et chargé des prêches à Vandœuvres. Un premier conflit avec CaWin et la Compagnie des pasteurs lui fait quitter Genève en juillet 1544. Ne trouvant de situation stable ni à Lausanne, ni à Neuchâtel, il se fixe en 1545 à Baie, où il est correcteur d'imprimerie chez l'éditeur Oporin. En 4551, il publie sa Bible latine et, dans la préface, proclame le principe de la tolérance, qu'il fonde sur le respect des consciences. 11 est nommé, le 1'^'' avril 1553, professeur de grec à l'Université. Sa grande réputation d'helléniste est dès lors établie. Cette même année, Servet est mis à mort à Genève (27 octobre). Castellion publie aussitôt son Traité des Hérétiques, qui paraît simultanément en latin, à Bâle, et en français, probablement à Lyon. Il doit avoir eu pour collaborateurs,
dans ce livre, Curione, Gellarius et peut-être Lelio Socin : on tout cas, ce qui est signé des noms de Martin Bellie et de Basile Montfort est de lui. La publication de cet ouvrage suffit à prouver qu'il est faux de soutenir que l'idée de la tolérance est étrangère au seizième siècle ; elle y a été vaincue, mais elle y a été affirmée. Castellion publie, eu 1535, sa traduction française de la Bible. 11 a de nouvelles discussions avec Calvin au sujet de la prédestination. Enfin, en 1562, il publie son Conseil à la France désolée, qui est un manifeste en laveur de la paix religieuse. M. Ferdinand Buisson lui a élevé un vrai monument dans son ouvrage : Sébastien Castellion. — Sa vie et son œuvre (1892). Voir aussi le livre de M. Giran : S. Castellion et la Réforme calviniste (1914).
CONTRE LES GUERRES DE RELIGION i
Qu'une fiole du courroux de Dieu soit maintenant versée et épandue sur ton chef, ô désolée France, il est si manifeste et te touche de si près que pour te le faire croire il n'est besoin de tenir long propos... |Dieu| te frappe d'une guerre si horrible et détestable ({ue je ne sais si depuis que le monde est monde il y en eut oncques une pire. Car ce ne sont pas étrangers qui te guerroient comme bien autrefois a été fait, lorsque par dehors étant affligée, j)our le moins tu avais par dedans en ramour et accord de tes enfants quelque soûlas. Ains sont tes propres enfants qui te désolent et affligent... en s'entremeurtrissant et étranglant sans aucune miséricorde les uns les autres à belles épées toutes nues et pistolets et hallebardes de-