Conseil à la France désolée, pp
dans ton giron. Tu entends bien, ô jadis florissante et maintenant tempêtée France, ce que je dis : tu sens bien les coups et plaies que tu reçois, cependant que tes enfants s'entretuent si cruellement...
... J'ai maintenant pensé et longtemps été en doute si je m'y devais employer [à chercher le remède], voyant la difficulté qui à moi se présentait, non pas quant à donner conseil bon et certain (car cela. Dieu merci, si je ne m'abuse bien lourdement, m'est assez facile), mais quant à le persuader à ceux sans le consentement desquels je ne vois pas comment il se puisse exécuter. Et, de fait, je me fusse pour le présent départi de cette entreprise, n'eût été la grandeur de ton mal, qui est si grand et qui va de jour en jour tellement en empirant, que mieux vaut à toutes aventures se hasarder et pour le moins faire mon devoir que te regarder périr si misérablement. Car qui sait si le Seigneur par ce moyen te voudrait secourir?... Quand une maison brûle, chacun y court, que si on ne la peut toute sauver, pour le moins on en retire quelque pièce qui vaut mieux que rien.. .
... Or le remède que tes enfants, ô France, cherchent, c'est premièrement de se guerroyer, tuer, meurtrir les uns les autres, et, qui pis est, d'aller quérir des nations étranges argent et gens, afin de mieux résister, ou, pour mieux dire, afin de mjeux se venger de leurs frères. Secondement de forcer les consciences des uns les autres...
... Si vous dites que vous le faites par commandement de Dieu, je vous demande où c'est qu'il a commandé ; car en toute la Bible je n'en trouve pas un seul mot, voire en la loi de Moïse, laquelle est autrement assez rigoureuse, vu qu'elle vient jusques à commander en quelque endroit de meurtrir et massa-
crer hommes et betes et villes des idolâtres, toutefois il ne s'en trouve un seul mot qu'on doive contraindre les consciences...
Or considérez en quel état vous mettez les pauvres gens. Voilà un homme qui fait conscience d'aller à la messe, ou d'aller ouïr un sermon du prédicant qu'il lient pour héréti(jue, ou d'aider soit par argent, soit de son corps et armes, aune église qu'il ne tient pour catliolique, et vous lui dites que s'il ne le fait il sera banni ou deshérité ou honteusement mis à mort. Que voulez-vous qu'il fasse '} Baillez-lui conseil, car il est en angoisse extrême, comme une lèche de pain que J'on rôtit à la pointe d'un couteau, laquelle si elle s'avance, elle se brûle, et si elle recule, elle se pique. Ainsi ce pauvre homme, s'il fait ce que vous voulez, il se damne faisant contre sa conscience; sinon, il perd bien ou vie, chose pesante à toute créature. Que lui conseillez-vous ici, au moins vous, enseigneurs et inquisiteurs de la foi tant anciens que nouveaux, qui poussez les princes à ce faire?...
Ici sais-je bien que c'est qu'ont accoutumé de dire aucuns : u Nous les voudrions bien enseigner; mais ils sont opiniâtres. »... Mettons le cas que vous leur pro- ])osez la vérité et qu'ils ne la reçoivent pas : qu'y ferait-on ? La leur voulez-vous faire recevoir par force? Si un malade ne pouvait manger une bonne viande que vous lui bailleriez, la lui voudriez-vous fourrer au gosier par force ?...
... Vous voulez faire des Chrétiens par force et par ainsi honorer Dieu, en quoi vous vous abusez grandement, car si cela se pouvait et devait faire. Christ aurait été le beau premier qui l'aurait fait et enseigné.
Je dis ceci tout constamment et sans aucun doute,
car je m'en rapporte à l'expérience qui ne m'en laissera mentir.
Gens contraints à la religion chrétienne, soit peuples, soit personne particulière, ne sont jamais bons Chrétiens.
Ceux qui regardent ainsi au nombre et pour cela contraignent les gens ressemblent à un fol qui, moyennant un grand tonneau et un peu de vin dedans, le remplit tout d'eau pour en avoir davantage, en quoi faisant tant s'en faut qu'il accroisse son vin, que même il gâte ce qu'il avait de bon. Par quoi il ne se faut pas ébahir si aujourd'hui le vin de Chrétien est tant soit petit et faible, puisque on y mêle tant d'eau.
Vous ne pouvez pas dire que ceux que vous contraignez croient vraiment de tout leur cœur ; s'ils avaient la liberté, ils diraient : « Je crois de tout mon cœur que vous êtes de droits tyrans et que ce à quoi vous me contraignez ne vaut rien... » Le vin ne vaut guère, quand on contraint les gens à le boire; aussi faut-il dire que votre doctrine ne vaut guère, quand vous y contraignez les gens... Vous faites comme autrefois vos devanciers, quand ils prirent Bourgogne et contraignaient les Bourguignons de dire : Vive le Roi ! Les Bourguignons les haïssaient d'autant plus. Ainsi vos Chrétiens feintifs et hypocrites...