CONTRE L INTOLERANCE
Si toi, ô Prince très illustre, avais prédit à tes sujets que tu viendrais à eux en quelque temps incertain, et
1. Traité des Hérétiques. —Ed. Olivet, pp. 13, U, 18, 25, 30-31.
leur eusses commandé que tous se préparassent vêtements blancs, et qu'ainsi vêtus de blanc ils vinssent au-devant de toi, en quelconque temps que tu viendrais : que ferais-tu si, après cela, tu trouvais qu'ils n'eussent tenu compte de s'apprêter robe blanche i^ mais que, cependant, ils fussent en débat seulement de ta personne, en sorte que les uns disent que tu es en France, les autres que tu es allé en Espagne, les autres que tu viendras à cheval, les autres en chariot, les autres en grande pompe, les autres sans suite ou train ? Cela te plairait-il ?
Mais encore, que dirais-tu s'ils se débattaient entre eux, non seulement de parole, mais aussi à grands coups de poings et d-e glaive, et que les uns vinssent à navrer ou occir les autres, qui ne s'accorderaient avec eux ? — « Il viendra à cheval ! » dirait l'un. — « Mais sur un chariot I » dirait l'autre. — « Tu as menti. » — (( Mais toi, tiens, tu auras ce coup de poing. Et toi, ce coup de poignard au travers du corps. »
0 Prince, aurais-tu en estime tels citoyens? Que serait-ce si cependant quelques-uns d'entre eux faisaient leur devoir suivant ton commandement de s'apprêter robe blanche, et que les autres, pour cela, vinssent à les affliger ou mettre à mort? Ne détruirais-tu pas malheureusement ces méchants-là?
Mais que serait-ce encore si ces homicides-là disaient qu'ils auraient fait cela, en ton nom et par tes commandements, combien que tu l'eusses auparavant étroitement défendu ? Ne jugerais-tu pas que ce fait serait trop grief et énorme, outrageux et digne d'être puni sans miséricorde ? Or, je te prie, très illustre Prince, d'entendre bénignement pourquoi je dis ces choses.
Christ est prince de ce monde, lequel se déparirant
de la terre a prédit aux hommes qu'il viendrait à un jour et heure incertaine : il a commandé qu'ils se préparassent robe blanche pour sa venue, c'est-àdire q^i'ils vécussent ensemble chrétiennement, amiablement, et sans aucuns débats, ni contentions, s'entr'aimautTun l'autre. Or maintenant, considérons, je te prie, comment nous faisons bien notre office.
Combien y en a-t-il qui soient curieux de se préparer cette robe blanche ? Qui est celui qui s'efforce avec toute sollicitude de vivre en ce monde saintement, justement et religieusement, attendant la venue du bienheureux Dieu ? On ne se soucie de rien moins. La vraie crainte de Dieu, et la charité est mise au bas et du tout refroidie : notre vie se passe en noises, en contentions, et toutes sortes de péchés. On dispute, non pas de la voie par laquelle on puisse aller à Christ, qui est de corriger notre vie, mais de l'état et office de Christ, à savoir où il est maintenant, que ce qu'il fait, comment il est assis à la dextre du Père, comment il est un avec le Père. Item de la Trinité, de la prédestination, du franc arbitre, de Dieu, des anges, de l'état des âmes après cette vie, et autres semblables choses, lesquelles ne sont grandement nécessaires d'être connues pour acquérir salut par foi (car sans la connaissance de celles-ci, les publicains et les paillardes ont été sauvés) et ne peuvent être connues si premièrement nous n'avons le cœur net, en tant que voir ces choses, c'est voir Dieu, lequel ne peut être vu sinon d'un cœur pur et net, suivant ce qui est écrit : (( Bienheureux sont ceux qui ont le cœur net, car ils verront Dieu. » Lesquelles choses aussi, encore qu'elles fussent entendues, ne rendent point l'homme meilleur. Comme ainsi soit que saint Paul a dit : « Si j'entendais ions mystères et secrets, et je n'aie charité, je ne suis
rien ». Cette sollicitude des hommes (laquelle va tout à rebours), comme elle est d'elle-même Yicieuse, vient à engendrer d'autres plus grands maux. Car les hommes étant enflés de cette science, ou plutôt de cette fausse opinion de science, déprisent hautainement les autres, au prix d'eux ; et s'ensuit tantôt après cet orgueil, cruauté et persécution; en sorte que nul ne veut plus endurer l'autre, s'il est discordant en quelque chose avec lui, comme s'il n'y avait pas aujourd'hui quasi autant d'hommes que d'opinions.
Toutefois il n'y a aucune secte, laquelle ne condamne toutes les autres et ne veuille régner toute seule. De là viennent bannissements, exils, liens, emprisonnements, brûlements, gibets, et cette misérable rage de supplices et tourments qu'on exerce journellement, à cause de quelques opinions déplaisantes aux grands, et mêmement de choses inconnues et déjà disputées entre les hommes, par si long espace de temps et sans aucune certaine conclusion.
Il faut que chacun s'examine soi-même, épluche et sonde diligemment sa conscience, et pèse à bon escient toutes ses pensées, ses paroles et ses faits, puis il verra et se connaîtra facilement être tel, qu'il ne peut tirer hors le fétu de l'œil de son frère, qu'il n'ait premièrement tiré la poutre de son œil.
11 n'y a presque aucune secte (qui sont aujourd'hui sans nombre) laquelle n'ait les autrespour hérétiques, en sorte que si en cette cité ou région, tu es estimé vrai fidèle, en la prochaine tu seras estimé hérétique. Tellement que, si quelqu'un aujourd'hui veut vivre, il lui est nécessaire d'avoir autant de fois et religions qu'il est de cités ou de sectes : tout ainsi que celui qui va par pays a besoin de changer sa monnaie de jour en jour : car celle qui est ici bonne, autre part n'aura
aucun cours, smon que la monnaie soit d'or, car en tous lieux celle-là est bonne, de quelque marque qu'elle soit. Faisons ainsi en religion; ayons quelque monnaie d'or, laquelle ait lieu partout, de quelque marque qu'elle soit.
"Car cependant que nous combattons les uns contre les autres par haine et persécution, il arrive qu'en ce faisant noïis allons tous les jours de pis en pis et ne sommes aucunement souvenants de notre office, cependant que nous sommes occupés à condamner les autres : tellement que l'Évangile est blâmé entre les Gentiïs, par notre faute. Car quand ils nous voient courir les uns sur les autres furieusement, à la manière des bêtes, et les plus faibles être oppressés par les plus forts, ils ont TEvangile en horreur et détestation, comme si FÉvangile faisait les hommes tels ; et ont Christ en détestation, comme s'il avait commandé de faire telles choses : tellement qu'en ce faisant, nous deviendrions plutôt turcs ou juifs qu'eux ne deviendraient chrétiens.
Car, qui est-ce qui voudrait devenir chrétien quand il voit que ceux qui confessent le nom de Christ sont meurtris des chrétiens par feu, par eau, par glaive, sans aucune miséricorde, et traités plus cruellement que des brigands ou meurtriers ? Qui est-ce qui ne penserait que Christ fut quelque Moloch ou quelque tel Dieu, s'il veut que les hommes lui soient immolés et brûlés tout vifs ? Qui est-ce qui voudrait servir à Christ, à telle condition que si maintenant, entre tant de controverses, il est trouvé discordant en quelque chose avec ceux qui ont puissance et domination sur les autres, il soit brûlé tout vif, par le commandement de Christ, même plus cruellement que dedans le taureau de Phalaris ? Voire quand il réclamerait Christ à
haute voix au milieu de la flamme et crierait à pleine gorge qu'il croit en lui. Prends le cas que Christ, qui est le juge de tous, soit présent, et prononce lui-même la sentence, et mette le feu : Qui est-ce qui n'aura Christ pour un Satan ? Car que saurait faire autre chose Satan que de brûler ceux qui invoquent le nom de Christ?
0 Christ créateur et Roi du monde, vois-tu ces choses? es-tu totalement devenu autre que tu n'étais, si cruel et contraire à toi-même ? Quand tu étais sur la terre, il n'était rien plus doux, plus clément, plus souffrant les injures : étant comme une brebis devant celui qui la tond, tu n'as point sonné un mot: toi étant tout découpé de battures, décraché, moqué, couronné d'épines, crucifié entre les brigands, en grande ignominie, tu as prié pour ceux qui te faisaient toutes ces injures et contumélies. Es-tu maintenant ainsi changé? Je te prie par le très saint nom de ton Père, si tu commandes que ceux qui n'entendent point tes ordonnances et commandements, ainsi que nos maîtres requièrent, soient suffoqués en l'eau et détranchés par battures, jusques aux entrailles, et après poudroyés de sel, dolés par le glaive, rôtis à petit feu et tourmentés de toute sorte de supplices, si longuement que possible sera! 0 Christ, commandes-tu et approuves-tu ces choses? Ceux qui font ces sacrifices, sont-ils tes vicaires à cet écorchement et démembrement ? Te trouves-tu, quand on t'y appelle, à cette cruelle boucherie, et manges-tu chair humaine? Si toi. Christ, fais ces choses, ou commandes être faites, qu'as-tu réservé au Diable, qu'il puisse faire ? Fais-tu les mêmes choses que fait Satan ? Oh ! blasphèmes horribles ! 0 méchante audace des hommes, qui osent attribuer à Christ les choses qui sont faites par le commande-
ment et instigation de Satan î Mais je me déporterai et ferai fin, estimant que par ces choses tu entends déjà assez, ô Prince ! combien ces faits sont contraires à la doctrine de Christ et à ses mœurs.