‹ Anthologie protestante française, 16e et 17e sieclesChapitre 55 sur 191 · AU SIEGE DE METZ · texte numérisé non relu

AU SIEGE DE METZ

L'empereur ayant assiégé Metz avec plus de six-vingt mille hommes et au plus fort de l'hiver, comme chacun sait de bonne mémoire; et il y avait en la ville de cinq à six mille hommes et entre autres sept princes: àsavoirM. le duc de Guise, lieutenant du roi, MM.d'Anguin, de Condé, de Montpensier, de la Roche-sur- Yon, de Nemours et plusieurs autres gentilshommes, avec un nombre de vieux capitaines et gens de guerre, lesquels faisaient souvent des saillies sur les ennemis, ce qui ne se faisait sans qu'il en demeurât beaucoup tant d'une part que d'autre.

Nos gens blessés mouraient quasi tous et pensait-on que les drogues dont ils étaient pansés fussent empoisonnées. Qui fut cause que M. de Guise et MM. les princes firent tant qu'ils mandèrent au roi que, s'il était possible, on m'envoyât vers eux avec des drogues,... vu que de leurs blessés peu réchappaient. Je crois qu'il n'y avait aucune poison, mais les grands coups de coutelas et d'acquebuttes et l'extrême froid en étaient cause.

Le roi fit écrire à M. le maréchal de Saint-André, qui était son lieutenant à Verdun, qu'il trouvât moyen de me faire entrer à Metz par quelque façon que ce fût. Le seigneur maréchal de Saint-André et M. le maréchal de Vieille-Ville gagnèrent un capitaine italien, lequel leur promit m'y faire entrer; ce qu'il fit, et pour cela eut quinze cents écus.

1. Œuvres : Apologie et traité contenant les voyages faits en divers lieux, pp. 1205-1208.

Quand nous fûmes à huit ou dix lieues près de Metz, nous n'allions plus que de nuit ; et, étant près du camp, je vis à plus d'une lieue et demie des feux allumés autour de la ville, si qu'il semblait quasi que toute la terre ardait, et m'était avis que nous ne pourrions jamais passer au travers de ces feux sans être découverts, et par conséquent être pendus et étranglés, ou mis en pièces, ou payer grosse rançon. Pour vrai dire, j'eusse bien et volontiers voulu être encore à Paris, pour le danger imminent que je prévoyais.

Dieu conduit si bien notre affaire que nous entrâmes en la ville à minuit, avec un certain signal que le capitaine avait avec un autre capitaine de la compagnie de M. de Guise, lequel seigneur j'allai trouver en son lit, qui me reçut de bonne grâce, étant bien joyeux de ma venue...

Il commanda qu'on me donnât un logis et que je fusse bientraité/et me dit que je faillisse le lendemain me trouver sur la brèche, où je trouverais tous les princes et seigneurs et plusieurs capitaines. Ce que je fis, et me reçurent avec une grande joie, me faisant cet honneur de m'embrasser et me dire que j'étais le bienvenu, ajoutant qu'ils n'avaient plus de peur de mourir s'il advenait qu'ils fussent blessés...

Je demandai puis après à M. de Guise, qu'il lui plaisait que je fisse des drogues que j'avais apportées. Il me dit que je les départisse aux chirurgiens et apothicaires et principalement aux pauvres soldats blessés qui étaient en grand nombre à l'Hôtel-Dieu : ce que je fis, et puis assurer que ne pouvais assez tant faire que d'aller voir les blessés qui m'envoyaient quérir pour les visiter et panser. Tous les seigneurs assiégés me prièrent'de solliciter bien soigneusement sur tous

les autres M. de Pienne, qui avait été blessé sur la brèche d'un éclat de pierre d'un coup de canon, à la tempe, avec fracture et enfonçure de l'os. Il fut trépané à côté du muscle temporal, sur l'os coronal. Je le pansai avec autres chirurgiens, et Dieu le guérit, et aujourd'hui est encore vivant, Dieu merci.

L'empereur faisait faire la batterie de quarante doubles canons, où la poudre n'était épargnée jour ni nuit. Subit que M. de Guise vit l'artillerie assise et braquée pour faire brèche, il fit abattre les maisons les plus proches pour remparer ; et les poutres et solives étaient rangées bout à bout, et, entre deux des fascines, de la terre, des lits et balles de laine ; puis on remettait encore par-dessus autres poutres et solives comme dessus. Or beaucoup de bois des maisons des faubourgs, qui avaient été mises par terre (de peur que l'ennemi ne se logeât au couvert et qu'ils ne s'aidassent du bois), servit bien à remparer la brèche. Tout le monde était empêché à porter la terre pour la remparer jour et nuit. MM. les princes, seigneurs et capitaines, lieutenants, enseignes portaient tous la hotte pour donner exemple aux soldats et citoyens à faire le semblable : ce qu'ils faisaient, voire jusqu'aux dames et damoiselles, et ceux qui n'avaient des hottes s'aidaient de chaudrons, paniers, sacs, linceuls et tout ce qu'ils pouvaient pour porter la terre : en sorte que l'ennemi n'avait point sitôt abattu la muraille qu'il ne trouvât derrière un rempart plus fort.

La muraille étant tombée, nos soldats criaient à ceux de dehors : Au renard ! au renard ! au renard ! et se disaient mille injures les uns aux autres. M. de Guise fit défense, sur pein^ de vie, que nul n'eût à parler à ceux du dehors, de peur qu'il n'y eût quelque

traître qui leur donnât avertissement de ce qu'on faisait dedans la ville.

La défense faite, ils attachèrent des chats vivants au bout de leurs piques, et les mettaient sur la muraille et criaient avec les chats: Miau ! Miau ! Véritablement les Impériaux avaient grand dépit d'avoir été si longtemps à faire brèche avec grande dépense, qui était large de quatre-vingts pas, pour entrer cinquante hommes de front, et trouvèrent un rempart plus fort que la muraille. Ils se jetaient sur les pauvres chats et les tiraient à coups d'acquebuttes comme on fait au papegault.

Nos gens faisaient souvent des sorties par le commandement de M. de Guise. Un jour avant, il y avait presse à se faire enrôler entre ceux qui devaient sortir, et notamment la jeune noblesse, menés par capitaines expérimentés ; de manière que c'était leur faire une grande faveur de permettre de sortir et courir sus l'ennemi : sortaient toujours en nombre de cent ou dixvingts bien armés avec rondaches, coutelas, acquebuttes et pistoles, piques, pertuisanes et hallebardes, lesquels allaient jusqu'aux tranchées les réveiller en sursaut. Là où Talarme se donnait en tout leur camp et leurs tambourins sonnaient plan ! plan ! tati ! tata !... Pareillement leurs trompettes et clairons ronflaient et sonnaient boute-selle ! boute-selle ! boute-selle ! monte à cheval! monte à cheval ! monte à cheval! boute- selle! monte à cavale ! monte à cavale ! Et tous leurs soldats criaient : A l'arme ! à l'arme ! comme l'on fait la huée après les loups; et tous divers langages selon les nations, et les voyait-on sortir de leurs tentes et petites loges, drus comme fourmis lorsqu'on découvre leurs fourmilières, pour secourir leurs compagnons qu'on égosillait comme moutons.

La cavalerie pareillement venait de toutes parts au grand galop : patati ! patata ! patati ! patata ! et leur tardait bien qu'ils ne lussent à la mêlée, où les coups se départaient, pour en donner et en recevoir. Et quand les nôtres se voyaient forcés, ils revenaient à la ville toujours en combattant, et ceux qui couraient après étaient repoussés à coups d'artillerie qu'on avait chargée de cailloux et gros carreaux de fer de figure carrée et triangle. Et nos soldats, qui étaient sur ladite muraille, taisaient une escopetterie, pleuvoir leurs balles sur eux comme grêle pour les renvoyer coucher, et plusieurs demeuraient en la place du combat ; et nos gens aussi ne s'en revenaient tous leur peau entière, et en demeurait toujours quelques-uns pour la dîme, lesquels étaient joyeux de mourir au lit d'honneur... Et pour panser les blessés, c'était à moi à courir...

Le duc d'Albe remontra à l'empereur que tous les jours les soldats mouraient, même au nombre de plus de deux cents, et qu'il y avait peu d'espérance d'entrer dans la ville, avec le temps déjà perdu à l'attaquer. L'empereur demanda ce que c'étaient que ces gens qui mouraient, si c'étaient gentilshommes et hommes de marque; il lui l'ut répondu que c'étaient tous pauvres soldats. Alors il dit qu'il n'y avait point danger qu'ils mourussent, les comparant aux chenilles, sauterelles et hannetons, qui mangent les bourgeons et autres biens de la terre ; car s'ils étaient gens de bien, ils Qe seraient pas dans son camp moyennant six livres par mois, et que partant il n'y avait pas de danger qu'ils mourussent.

HUBERT LANQUET

Hubert Langiiet est né à Vitteaux, eu Bourgogne, en 1518, ot mort a Anvers, le 30 septembre 1581. Après avoir étudié le droit à Poitiers, il fit adhésion à la Réforme. Sa vie se passa surtout en voyages en Allemagne, en Suède, en Angleterre, en Italie, en Livonie, en Laponie. Il était l'ami intime de Melanchton. 11 a été mêlé aux principales négociations diplomatiques du protestantisme. Les recueils de ses lettres sont une mine de renseignements précieux sur les hommes et les affaires du seizième siècle ; il n'en a pas été fait une édition complète. Son œuvre capitale est le célèbre traité : Vlndiciœ contra tyrannos, dont la traduction française a pour titre : De la puissance légitime du prince sur le peuple, et du peuple sur le prince..., écrit en latin par Etienne Junius Brutus et nouvellement traduit en franx^ais (1581). Il y a quelques années, ce traité a été revendiqué pour du Plessis-Mornay ; mais on est à peu près d'accord pour le restituer décidément à Languet.

Page 1