‹ Anthologie protestante française, 16e et 17e sieclesChapitre 73 sur 191 · LA PATRIE · texte numérisé non relu

LA PATRIE

C'est une ancienne sentence, Prince très illustre, qu'on a communément attribuée à Teucer, fils de Télamon, et cfui a été autorisée par le consentement dk plusieurs siècles, que le Pays est partout où Ton se trouve bien. Car il semble bien que c'est le propre office d'un courage vaillant et élevé, de porter aussi facilement l'ennui d'un exil, comme de souffrir les autres incommodités qui ont accoutumé d'advenir aux hommes, et mettre sous ses pieds les injures reçues de la patrie ingrate, et n'en faire non plus de compte que des hargnes et outrages d'une marâtre ; mais je suis bien d'autre opinion. Car si c'est une faute reprochable et approchante d'impiété que de porter mal patiemment les mœurs difficiles, vo^re même l'austérité et l'aigreur de nos pères et mères, que sera-ce au prix si nous méprisons notre patrie ? laquelle tous ceux qui furent jamais renommés pouik leur sagesse ont jugée devoir être plus respectée que pères ni mères ni amis, ni autres obligations de la société humaine. Vrai est, qu'un homme qui ne se

1. La France-Gaule..., in Mémoires de l'État de France, t. II, p. 875-377.

soucie d'autre chose que de vivre à son aise, mesurera toujours l'amour et l'afFection qu'il doit à son pays selon ses propres commodités. Mais de mettre ainsi à nonchaloir et laisser écouler hors de sa pensée toute souvenance de son pays, cela ne me semble point digne d'un homme vertueux, ni bienséant à une nature civile et composée; mais plutôt tenir de la bestialité et d'une stupidité cynique, et convenable à un homme penchant et se laissant aller en la discipline d'Epicurus. Et de telles personnes comme cela, est procédée cette damnable et furieuse parole : Quand je serai mort, que la terre et le feu se mêlent ensemble, et que tout se renverse ce dessus dessous, s'il Veut ; et encore cette autre sentence tyrannique, laquelle ne vaut guère mieux : 11 ne me chaut que mes amis périssent, pourvu que mes ennemis aillent quand et quand. Mais les douces et débonnaires natures ont une si grande charité et amour envers leur pays et si profondément engravé, qu'il n'est possible de l'effacer que quand et quand on en ôte toutes les autres passions et alfections d'humanité : telle comme la décrit Homère en la personne d'Ulysse, lequel estima son pays et la pauvre ville d'Ithaque, laquelle ressemblait plutôt à un petit nid d'oiseau attaché contre des roches qu'à toute autre chose, plus que toutes les délices de la cour de Galypso, ni que le royaume qu'elle lui présentait. Car aussi, suivant le dire d'un poète ancien.

L'air du pays et demeurance heureuse ATic sais quoi de douceur amoureuse, Qui laisse en tous un Joyeux souvenir, Et l'appétit d'y vouloir revenir,

et principalement lorsqu'il nous souvient du ciel et

de l'air où nous avons premièrement respiré, et de la terre qui nous a reçus la première, ou de nos parents, et de ceux avec qui nous avons eu communauté et convenance de nativité, de lois, de mœurs, de coutumes et de demeurance. Il est vrai, ce dira quelqu'un, mais il advient quelquefois que la patrie rcve et est si mal disposée de son sens qu'elle fait: ainsi comme Platon a parlé de la sienne. Et quelquefois même elle est si transportée de fureur et de rage qu'elle en devient cruelle et sauvage à Tencontre de ses propres enfants. Il se faut donner de garde ici premièrement de rejeter la coulpe de la faute d'autrui sur la patrie qui n'en peut mais. Il y a eu autrefois à Rome et ailleurs de cruels et barbares tyrans, qui traitaient cruellement non seulement les gens de bien, mais même ceux qui avaient fait beaucoup de bons services à la chose publique. Les histoires font mention de la cruauté sanguinaire de l'empereur Macrinus, lequel, comme dit Jules Capitolin, en fut appelé Macellinus, comme qui dirait le Boucher : à cause que sa maison ressemblait proprement à une boucherie toute rouge et trempée du sang des bêtes, pour le grand nombre de personnes qu'on y massacrait tous les jours. Il y en a encore plusieurs autres renommés par les histoires, et. auxquels pour leur insigne cruauté furent imposés divers noms... : princes malheureux et mal avisés, qui avaient opinion qu'il n'y avait meilleur moyen de retenir les rênes du gouvernement des royaumes et empires que par cruauté et inhumanité. Mais pour lors fallait-il que les bons et vertueux personnages missent en arrière tout soin, et quittassent toute sollicitude de leur patrie? Ains plutôt n'était-ce pas lors le temps propre, et la vraie occasion de la secourir comme leur mère

misérablement oppressée et demandant aide et confort à ses enfants ?

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