OPINION DE DAVID FORBES
Je ne saurais trop recommander la lecture de l'important mémoire de M. David Forbes : On the Aymara Indians ofBolivia
Rejlexiones sobre el escrito de Sir Cléments R. Markham. La l'az, 1902.
and Peru, lu à la Société ethnologique de Londres le 21 juin i8yo(1', qui a été suivi d'une discussion à laquelle ont pris part fies américanistes célèbres, comme : E. G. Squier, de New- York, R. Cull, Bollaerl et Sir Cléments Markham.
Je crois être utile aux lecteurs en donnant ci-après quelques extraits du mémoire de M. David Forbes sur la description des Aymaras, qu'il a si bien étudiés (voir p. *jo3) :
On peut dire, dune façon générale, que la structure des Aymaras est massive sans que leur taille soit élevée. Les hommes sont courts, trapus et imberbes. D'après nos mesures, autant que j'en puis juger, ils ont une taille de 5 pieds 3 pouces ( 1 m. 60), et celle-ci excède rarement 5 pieds !\ pouces (1 m. 65).
Les Aymaras ont une tète plutôt grosse, des petits yeux; ils sont taillés à coups de serpe; ils ont de larges épaules, le corps allongé, des jambes courtes et des petits pieds dont la l'orme dénote plus la force que la beauté ou la souplesse.
Leurs formes sont bien nettement dessinées et les contours en sont rarement saillants.
La poitrine est souvent proéminente chez l'homme aussi bien que chez la femme, et l'ensemble des lignes extérieures donne une impression tant soit peu féminine, comme c'est le cas pour beaucoup d'autres tribus sud-américaines. Aussi, chez les jeunes Indiens, les sexes ne sont pas souvent faciles à distinguer les uns des autres, si ce n'est par le costume.
Les hommes sont en général bien faits, et parfois même ont belle apparence, mais les femmes, qui paraissent avoir (\ pieds 8 pouces de taille (1 m. 60), sont bien loin de leur ressembler. Elles sont ordinairement beaucoup trop robustes, et trop lourdes dans leurs mouvements, pour posséder de la grâce. On rencontre cependant parfois des exceptions : il y a des Indiennes qui, si elles étaient débarbouillées et habillées, pourraient paraître agréables et de bel air à côté d'Européennes. Ni les hommes, ni les femmes, bien que très robustes, ne prennent jamais de l'embonpoint. Je ne me rappelle pas avoir vu, en aucune circonstance, un Indien obèse parmi les vrais Indiens; cependant, chez les Cholos, race mi-indienne, mi-espagnole, le cas est assez fréquent. Sur l'ensemble du territoire où l'on parle Aymara, les Indiens offrent une uniformité remarquable, aussi bien dans leurs mœurs et coutumes que dans leur aspect extérieur. 11 semble qu'il en a été ainsi
(1) The Journal uj >' the Ethnological Society ofLondon. New séries, vol. Il, session 1 8Gi)- 1870. London, 1870, p. 193-217.
depuis un temps immémorial, puisque les représentations anciennes en
sculpture et sur poteries, et les petites idoles rencontrées dans des lombes indiennes ne sont, en bien des cas, epue des portraits des Indiens actuels. Dans quelques exemples, ces copies montrent non seulement l'exactitude de la figure, mais aussi indiquent les particularités du corps lui-même telles qu'elles existent chez les Indiens d'à présent.
L'expression générale de la figure des Aymaras est triste, pensive, mélancolique. Elle dépeint une forte détermination, comme si un combat continuel se livrait en dedans des Indiens pour cacher les émotions sous 1 aspect dune stupide indifférence, qui cependant est loin d'être réelle.
L'expression de stupidité souvent observée et décrite par des voyageurs est tout à fait exagérée. L'Indien Aymara est toujours grave; on le voit rarement rire ou sourire , tandis que lesQuéchuas , sous ce rapport, sont tout différents.
Le profil est bien, le nez est invariablement aquilin.
Dans bien des cas, surtout chez les femmes, le dos du nez est souvent un peu convexe et la base abaissée à la pointe. Les narines sont ordinairement larges à la base, ouvertes et épatées. La bouche, est plutôt grande, mais pas à l'excès; les lèvres sont d'une coloration jaunâtre ou brunâtre; elles sont souvent grosses, mais elles ne sont pas molles et épaisses comme chez le nègre. Les dents, ordinairement très régulières et presque droites, sont généralement jolies et blanches, à moins qu'elles ne soient colorées par suite de la mastication de la coca. Elles ne tombent pas avec l'âge, et la carie n'est pas très commune.
Les yeux sont toujours petits, noirs ou dune couleur brun foncé; la cornée n'est cependant jamais d'un blanc pur, mais est invariablement d'une teinte plus ou moins jaunâtre. Les yeux sont brillants et généralement enfoncés; les paupières sont garnies de beaux cils longs et noirs.
L'angle fait par la ligne centrale des yeux est très légèrement incliné en dedans, pas autant que chez les Mongols; cependant il n'est pas tout à fait horizontal comme chez beaucoup de Chinois. La vue est très bonne et perçante; les sourcils sont noirs ou brun noir et ordinairement épais.
Les cheveux commencent très bas sur le front; ils sont extrêmement abondants et longs, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Leur coloration est d'un brun noir foncé, ou noire. Ils sont parfaitement droits et n'ont aucune tendance à friser. Leur texture est plutôt fine. En examinant les cheveux des Indiens, j'ai trouvé qu'ils n'étaient jamais aussi gros que les cheveux noirs des Espagnols ou des Métis. On dit que les cheveux des Indiens ne tombent jamais et qu'ils deviennent gris ou blancs dans l'âge avancé. Toutefois, aussi loin que j'ai pu pousser mes investigations, je ne me rappelle pas avoir vu un pur Indien âgé, homme ou femme, avoir des cheveux blancs ou gris.
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Les hommes portent la chevelure rejetée en arrière et tressée en une longue natte descendant parfois jusqu'aux genoux; occasionnellement , les cheveux, après avoir été, rejetés en arriéreront d'abord séparés en plusieurs parties (j'en ai souvent compté cinq), et chacune d'elles est séparément tressée jusqu'à une petite distance, et alors elles sont ensuite réunies en une longue natte comme précédemment. Ce mode de coiffure semble avoir été employé dans des temps plus anciens; les cheveux de quelques momies que j'ai exhumées d'anciens tombeaux étaient arrangés d'une façon analogue.
Les femmes rejettent aussi leurs cheveux en arrière, mais elles les divisent en deux parties qui sont l'une et l'autre nattées et pendent de chaque côté du dos.
Les hommes n'ont pas de barbe; en dehors des cils et des sourcils, ils ont rarement quelque rudiment de poils sur la ligure, quoique, chez quelques individus plus âgés, j'aie occasionnellement vu quelques courts poils disséminés au-dessus de la lèvre supérieure, mais point assez nombreux pour leur attribuer la dénomination de «moustache». Ni les hommes, ni les femmes n'ont de poils sous les bras, ni sur les jambes, ni sur le corps, excepté seulement un petit duvet de poils noirs sur le pubis. Us n'ont point l'habitude d'enlever ou d'épiler les poils de quelque partie du corps que ce soit; au contraire, l'existence de quelques rares poils est appréciée et on les regarde avec une certaine fierté. Les hommes surtout attachent un certain prix à leur natte, et je crois qu'ils y introduisent souvent des faux cheveux lorsqu'ils les tressent, de façon à les faire paraître plus longs et plus épais à l'occasion de leurs fêtes.
La peau de l'Indien, lorsqu'elle n'est pas exposée aux intempéries du temps et au dur travail, est toujours lisse, fine, douce et comme si elle était polie. Elle ne porte aucun poil et n'est jamais visqueuse, mais au contraire plutôt froide au toucher. L'odeur de la peau, du moins lorsqu'elle est en bon état et propre, n'est pas plus forte que celle de l'Européen. En réalité, la différence est si légère qu'elle est presque imperceptible.
L'Indien cependant, dont l'odorat est grandement développé, nonobstant l'état de saleté dans lequel il vit, a des noms particuliers pour marquer respectivement l'odeur naturelle du Blanc, du Noir et de l'Indien.
La couleur de la peau chez le nouveau-né est d'une teinte rougeâtre; elle ne me paraît pas être beaucoup plus foncée que chez le petit enfant de Blanc, mais elle devient rapidement plus foncée et acquiert bientôt la couleur permanente de la race. Cette couleur cependant m'a semblé varier grandement avec la localité; il n'y a pas de doute qu'elle soit due entièrement au climat. Dans les Hautes Terres froides et humides, la couleur apparaît comme cuivreuse et ressemble beaucoup au teint d'un grand nombre d'Indiens de l'Amérique du Nord.
Dans les Hautes Terres plus sèches et les vallées sans pluie des montagnes occidentales, la couleur devient beaucoup inoins rouge et tourne au brun noirâtre, tandis que, dans les vallées chaudes et humides du versant oriental des Andes regardant vers le Brésil, toute trace de rouge disparait, et la peau prend une teinte beaucoup plus jaune, une sorte de couleur bilieuse claire, et son aspect est luisant.
En général, la peau qui présente la coloration la plus foncée se rencontre dans les localités les plus sèches; elle est indépendante du soleil auquel elle a pu être exposée. L'influence du soleil, comme sur la peau de l'Européen, paraît être, en grande partie du moins, seulement momentanée. Ainsi la peau rouge de l'Indien devient plus sombre s'il est resté quelque temps dans le district chaud et sec du Pacifique (comme, par exemple, à Tacna). La peau devient plus jaunâtre quand l'Indien travaille aux mines d'or ou aux plantations de coca, dans les chaudes et humides vallées orientales de. Bolivie. Cependant, à son retour dans les montagnes où il est né, son premier teint plus rougeâtre revient graduellement dans un court espace de temps.
Quoique, chez la race blanche, la peau de la ligure et les parties du corps exposées à la lumière deviennent universellement plus foncées, ce lait, au moins en ce qui concerne la figure, n'existait pas à ma grande surprise chez les Indiens , dont la figure était plus claire que les autres parties recouvertes du corps.
Les écrivains espagnols ont toujours maintenu que les Indiens ne peuvent pas rougir. Cette assertion est sans aucun doute injustifiée, car, quoique d'après la couleur même, de la peau il soit impossible qu'un rougissement frappe autant que chez le Blanc, cependant, en telles circonstances où la rougeur apparaît chez l'Indien, on peut toujours voir la même expression de modestie ou de confusion d'après l'air de l'Indien , et même dans l'obscurité on peut sentir une élévation de. température, exactement comme chez l'Européen. J'ai remarqué chez beaucoup d'Indiens Aymaras et plus particulièrement chez les femmes une teinte, rouge sur les joues, que l'on pouvait nommer une rougeur permanente, rappelant le teint fatigué qu'accompagne chez le Blanc un mauvais état de santé. le n'ai pas été à même de vérifier si cette coloration chez les Indiens devait son origine à une cause similaire ou non.
La grande dimension du tronc de l'Indien Ayniara, quand on le compare à ses autres dimensions, ne peut manquer d'attirer immédiatement l'attention; un examen plus complet montre, en même temps, que la poitrine occupe la plus grande place; le cou n'est pas allongé; il est le plus souvent court, mais toujours épais; les épaules, quoique toujours larges, donnent l'impression qu'elles sont même plus larges qu'elles ne le sont, d'après les mesures
actuelles. L'espace occupé par les seins est également large et élevé, c'està-dire plus long (pic de coutume; en outre, la poitrine faisant saillie, le périmètre thoracique a un développement extraordinaire, ce qui indique une
grande1 capacité thoracique permettant un immense développement des organes respiratoires.
La circonférence du corps prise au niveau de la taille et du nombril esl dune longueur peu habituelle; mais, prise au niveau du bassin, quoique encore grande, cette circonférence n'a rien d'extraordinaire, excepté chez les femmes indiennes, cpii, pour cette raison, accouchent avec grande facilité. La longueur des extrémités est proportionnée à celle du corps lui-même quoique cela soit moins apparent pour les bras que pour les jambes.
Le bras est en général bien fait, ferme et arrondi; les muscles, quoique bien développés, ne produisent pas cette saillie des contours si communément observée, chez l'Européen. Les bras sont courts, mais surtout la partie supérieure; les mains sont petites, mais un tant soit peu larges.
L'extrémité inférieure est nettement courte : sa hauteur du sol aux hanches (extrémité du grand trochanter) est, d'après la moyenne calculée sur un certain nombre de mesures, exactement la moitié de la stature entière. Les proportions relatives de ses subdivisions sont curieuses , car, au lieu que la cuisse soit, comme chez toutes les autres nations connues, plus longue que la jambe , celle-là apparaît au contraire légèrement plus courte, ce qui donne un aspect particulier aux Indiens des Hautes Terres du Pérou et de la Bolivie, surtout lorsqu'ils sont nus. Sur plusieurs de ces anciennes représentations humaines trouvées dans les tombes, ces proportions relatives sont nettement indiquées, comme aussi sur les grossières peintures et caricatures que les indiens quéchuas de Gochabamba peignent et vendent aux alentours, et sur lesquelles se voient à la fois des Espagnols et des Indiens.
Les indiens sont toujours représentés avec de plus longs corps et de plus courtes jambes que les Blancs, et avec des cuisses paraissant très courtes si on les compare, avec la longueur de la jambe.
Ces différences remarquables dans les proportions du tronc et des extrémités paraissent exister chez les nations quéchuas qui habitent les Hautes Terres du Nord du lac Titicaca et surtout chez la race Aymara, plus spécialement celle qui habite les Hauts-Plateaux du Titicaca. Les Aymaras de la partie plus basse de la région des Yungas ne présentent pas ces proportions à un degré aussi marqué.
Toutes les articulations chez les Aymaras ont l'aspect d'être un peu volumineuses, l'articulation du genou en particulier; comme les mesures de la circonférence de cette articulation ne justifient pas du tout cette assertion, cela tient uniquement, d'après moi, à ce que la partie antérieure de cette articulation est beaucoup plus large, que le reste.
Les jambes sont parfaitement lisses et exemptes de poils, bien développées, fermes, aux contours bien arrondis, sans aucune saillie musculaire. Le mollet ou la partie la plus épaisse de la jambe est situé un peu plus bas que d'ordinaire (le contraire existe chez le nègre), tout au moins chez les hommes. Cette particularité , jointe à l'effet produit par le costume, sorte de culotte en laine de llama, ouverte et flottante autour des genoux, au-dessous desquels la jambe se trouve à nu, me causa tout d'abord l'impression que la démarche et l'aspect particuliers de ces Indiens étaient dus à ce que les jambes étaient en réalité extrêmement courtes, tandis qu'en voyant les jambes nues on avait par là même la preuve que c'était le contraire.
Le mollet est généralement bien développé, et, chez les Indiens des Hautes Terres, on voit les veines extrêmement proéminentes. Particulièrement chez les adultes, les veines apparaissent à la surface, comme des varices chez les Européens. Je n'ai jamais entendu dire que cela ait eu de fâcheuses conséquences, bien que cela eût pu arriver à beaucoup de mes serviteurs indiens, qui accomplissaient d'extraordinaires distances à pied dans un court espace de temps presque incroyable. Mon attention se concentra sur la structure du pied indien, qui est probablement un des plus petits connus. En examinant une paire de bas de laine qui avaient été tricotés pour moi par une Indienne, je remarquai que les bas étaient faits de telle sorte qu'on n'avait réservé aucune saillie au talon, comme c'est l'usage de le faire dans des bas de fabrication européenne. Je remarquai en même temps que le talon de l'Indien n'était que peu proéminent et ne faisait pas du tout saillie en arrière, et en tout cas si peu, que cela ne peut en rien être comparé à ce qui existe chez la plupart des autres races d'hommes; la jambe elle-même s'élève presque droite du sol d'un seul coup, et il est extrêmement rare de voir parmi les Aymaras le gonflement gracieux du cou-de-pied, si séduisant à la vue chez un Européen qui possède ce que nous considérons comme une jambe bien faite.
Tels sont les documents divers que j'ai recueillis chez les principaux de mes devanciers; ceux de la Mission les compléteront et les préciseront sur plus d'un point.