DE LA SENSATION EN GÉNÉRAL
La sensation est une affection de l'ame, rapportée à quelque partie du corps, ou bien au corps en général, comme à son siège. Elle est donc particulière ou générale.
On distingue dans toute sensation la qualité et la quantité ou le degré. La qualité d'une sensation est ce qui la distingue de toute autre; la quantité
est son intensité. Sous le premier point de vue, les sensations sont en nombre indéfini ; mais si l'on n'envisage plus leur qualité que par la manière agréable ou désagréable, ou même indifférente, dont le sujet en est affecté, elles se divisent alors en trois classes. Mais ce classement est fait d'un point de vue peu naturel.
Les sensations peuvent être considérées, 1** en elles-mêmes, 2^* dans leurs rapports a) entre elles, 6) avec toutes les autres espèces de déterminations de l'amCjc) avec le moi, t/) avec leurs causes occasionelles, soit organiques, soit extérieures ou cosmiques.
V Considérées en elles-mêmes, elles ne peuvent être ni définies",' ni décrites; elles ne sont susceptibles que d'être éprouvées.
2'^ Nous les considérerons dans leurs rapports entre elles, à mesure que l'occasion s'en présentera. Nous ne pourrons les étudier dans leurs rapports avec les autres déterminations du moi, qu'autant que nous connaîtrons celles-ci.
3*^ Envisagées par rapport au moi, elles en sont de pures déterminations : c'est l'ame qui sent, mais par le corps. Si c'était le corps, c'est-à-dire les organes, qui sentissent, la comparaison entre les différentes sensations ne serait pas possible; il n'y aurait pas de sensations imaginaires ou en songe, puisque les organes ne sont pas alors impressionnés; enfin, on ne croirait pas éprouver des sensations dans des membres qu'on a perdus. Le cerveau, quand même il aurait un sensorium commune, ou qu'il serait un organe unique, ne permettrait pas non plus d'expliquer la sensation par le corps seul.
4®Comment, maintenant, est-i 1 possible que l'ame sente par le corps? C'est là un mystère qui tient à l'union de ces deux éléments de l'homme, et que nous ne connaissons point. Mais on comprend, du reste, la sagesse de cette loi : car, si l'ame ne rapportait pas ses sensations au corps qu'elle anime, elle ne pourrait efficacement veiller à la conservation de ce corps. En effet, ou elle n'éprouverait pas de sensations, ou elle ne saurait à quelle partie de son corps les rapporter, ni même si elle doit les y rapporter; ou bien le corps devrait être animé et mu instinctivement par l'ame de manière à pourvoir à sa conservation sans aucune connaissance; mais ce ne serait point là la nature humaine.
5" Les sensations n'ont aucun rapport d'identité, ni même d'analogie, avec les qualités des choses qui les occasionent. Toutes les sensations n'ont pas des causes occasionelles extérieures aux corps : car les sensations internes, qui sont rapportées à l'intérieur du corps, ne sont pas dans ce cas; il n'y a donc que les sensations externes qui aient de pareilles causes occasionelles.
On divise donc les sensations en externes et en internes. Les impressions ^ ou l'action des corps étrangers sur nos organes, sont en général une condition propre aux sensations externes.
On admet ensuite un certain mouvement dans les nerfs de l'organe qui est impressionné ou affecté, mouvement qui doit se propager jusqu'au cerveau; et ce n'est même qu'après que le cerveau a réagi que la sensation se consomme.
Mais quelle que soit la fonction des nerfs cl
du cerveau dans la formation de la sensation, ils ne la transmettent point, comme on le dit mal à propos, puisqu'elle n'existe pas encore; seulement ils remplissent une condition physiologique pour qu'elle puisse exister comme état de l'ame.Immédiatement après la naissance de cet état, l'ame le rapporte à la partie du corps qui a reçu l'impression. Nous disons en général : l'* parce qu'il est probable qu'il n'en est pas ainsi primitivement ; 2® parce qu'en tout cas , ce rapport s'est fait dans le principe avec moins de connaissance que maintenant; 3*^ parce que les amputés croient éprouver des sensations dans les membres qui leur manquent; 4** parce que dans certains états d'engourdissement, comme dans certaines maladies internes, le moi ne sait pas d'abord à quelle partie du corps rapporter la sensation ni en préciser le siège ; 5" parce qu'enfin les sensations ne sont rien d'étendu ni d'indépendant, et qu'il n'y a que ce qui est étendu et qui existe en soi qui soit susceptible d'être transmis.
Les sensations externes sont celles que nous localisons à la surface du corps ou à des orifices, et qui sont la suite de l'action modérée, mais suffisante, des corps sur nos organes. Nous disons modérée, parce que si l'action est trop forte, il y a tendance à léser l'organe, et qu'alors la sensation devient interne. Nous disons suffisante, parce que si l'impression est trop faible, la sensation n'a pas lieu. Peut-être serait-il cependant plus rationnel d'appeler externes toutes les sensations qui seraient produites par la présence d'un corps étran-
ger à la partie qui en est touchée, que cette impression eût lieu à la surface du corps ou dans ses profondeurs, et de n'appeler internes que celles dont la cause est organique et interne, comme dans les sentiments de la faim, de la soif, des maladies qui ne sont pas occasionées par la présence d'un corps étranger dans une partie du corps. Mais nous nous en tenons aux [caractères et à la division ordinaires.
On a dit que le toucher était un sens universel , puisque toute la surface de notre corps est sensible. Cependant le toucher proprement dit réside à l'extrémité des doigts de la main.
Les sensations de la vue, de l'ouïe, du toucher, sont souvent indifférentes. Celles de la vue même sont nulles, quand l'organe n'est ni trop faiblement, ni trop fortement excité par la lumière. Les sensations de l'odorat et du goût sont, au contraire, éminemment affectives. La sensibilité des orçranes est donc en général en raison inverse de l'instruction qu'on en reçoit.
Il ne faut pas confondre, en effet, la perception avec la sensation, comme on l'a fait souvent. Tantôt, dans un phénomène complexe, c'est la sensation qui prédomine; tantôt c'est la perception. La localisation paraît être le caractère distinctif de la sensation. Mais telle affection que nous localisons maintenant fut sans doute éprouvée d'abord sans être localisée. La localisation est donc spontanée ou réfléchie; nous la prenons dans un sens suffisamment large pour qu'elle comprenne ce double caractère : car autrement, les sensations par ex-
cellence, celles de l'odorat et du goût, n'en seraient pas, puisque ce n'est que par la réflexion que nous les rapportons aux organes qui en sont la condition.
Un caractère qui nous semblerait devoir être ajouté à celui de la localisation pour distinguer la sensation de la perception, c'est celui de n'être point cognitive. La sensation n'a effectivement point d'objet; elle est toute en affection. La perception a, au contraire, un objet; c'est-à-dire que nous sommes portés, dans la perception, à reconnaître dans les corps des qualités qui correspondent aux idées que nous avons, et qui ont avec elles une sorte de conformité. Je n'examine point en ce moment si ce fait est illusoire ou s'il ne l'est pas; je me borne simplement à l'indiquer, ne lui reconnaissant pour l'instant qu'une valeur objective apparente qui me suffit.
On peut donc dire encore que la sensation n'a qu'une valeur subjective, tandis que la perception a une valeur objective.