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sont, en apparence, des lois de l'extériorité , et en réalité des déterminations toutes rationnelles de notre être en rapport avec l'extérieur. Rien n'est plus subjectif, plus dépendant de notre nature, plus humain, que ce qui a le plus l'air objectif, absolu et cosmique.
Cette remarque doit s'appliquer sans exception à tous les sens, dont l'exercice donne naissance a un état du moi qui se compose d'une matière sensible, particulière, et d'une forme purement rationnelle.
Les conditions physiques ou externes de la sensation de l'ouïe , sont :
1® Des corps; 2'' leur sonorité; 3" l'air ou l'eau, ou même vm corps solide : car le son ne se produit pas dans le vide. La sonorité parait tenir à l'élasticité, et, par suite, à la vibration ou oscillation des parties moléculaires d'un corps par la percussion. Ces vibrations, dont le mouvement se communique à la masse de l'air, font agir ce fluide sur notre organe, d'où résulte la sensation de son.
La force du son est en raison directe de l'amplitude des oscillations. Les degrés en sont en nombre infini.
Le ton d'un son est en raison directe de la rapidité des oscillations en un temps donné, quelle que soit d'ailleurs l'étendue de ces oscillations, et par conséquent la force ou la faiblesse du son. Le ton est grave, si les oscillations sont peu rapides; aigu, dans le cas contraire. Entre le son le plus grave et le plus aigu , il y a un grand nombre de degrés. On pense généralement que le ton le plus
grave que notre oreille puisse apprécier résulte de 32 vibrations par seconde, et le son le plus aigu de 8,192 ^ C'est entre ces deux extrêmes que sont tous les tons appréciables; en deçà et au-delà il n'y a que du bruit.
Le timbre dépend de la nature, du volume et de la forme du corps.
L'intensité du son, et la distance à laquelle il parvient, dépendent de la force d'impulsion primitive, de la concentration plus ou moins grande de l'onde sonore, de l'état d'élasticité plus ou moins grand du corps frappé, et de celui de la colonne d'air. La même colonne d'air transmet, sans les confondre, plusieurs sons à la fois.
Le son, dans un air tranquille et à la température de 6 degrés, parcourt 173 toises (337 mètres 182 millimètres) en une seconde, que le son soit, du reste, faible ou fort.
Quand le son est transmis par un corps solide, il l'est généralement d'une manière plus rapide, mais aussi plus faible , et la portée en est en général moins étendue.
Des physiciens pensent que le son est dû à un
^ D'après un mémoire de Sauveur (Académie des sciences, 1 701 ), ces deux extrêmes seraient au contraire de .^0 et 38^,000, nu de 12 1/2 et de G,^00 par seconde. Suivant Savart, U à 18 vibrations simples ou sept à huit ébranlements par seconde , et fïSjOOO vibrations ou 2^,000 ébranlements par seconde , ne sont pas même des extrêmes au-delà desquels la sensation de son soit impossible. Ce dernier physicien mérite toute confiance. M. Lamé donne pour limites extrêmes 50 à .12 jusqu'à 10,000 à 12,000 vibrations par seconde. Plusieurs causes accidentelles peuvent faire varier ces limites.
fluide particulier d'une extrême subtilité. Mais cette opinion n'est pas plus vraisemblable que celle de l'es prit recteur pour les odeurs, et de son analogue pour les saveurs.
L'écho est le résultat de la réflexion du rayon sonorifère : il faut 1/10 de seconde entre l'émission du son direct et son retour, et par conséquent une distance de 16 mètres 9 décimètres, pour qu'il y ait écho , si d'ailleurs la disposition de la surface réfléchissante le permet.
La sensation n'a rien de commun ni avec les vibrations ou les oscillations des corps, ni avec l'action de ces corps sur l'air, ni avec les ondes sonores, ni avec l'action de ces ondes sur nos organes : elle est purement subjective.
Les conditions organiques du son forment un appareil à trois parties: 1" l'oreille interne ou labyrinthe, qui comprend le vestibule, les canaux semicirculaires, et le limaçon; 2" l'oreille moyenne, ou la cavité Am tympan, qui comprend la trompe d' Eustache, la fenêtre ovale ou vestibulaire , le marteau , \ enclume, Vorbicalaire et Vétrier, la feiiêtre jonde ou cochléaire; 3" l'oreille externe, comprenant le conduit-auditif externe , le pavillon ou la conque.
On ne sait rien ou presque rien de l'usage de ces différentes parties; connùt-on d'ailleurs leur jeu, on ne saurait pas davantage le rapport qui existe entre ce jeu et la sensation.
Les uns disent, par exemple, que l'on entend par le moyen de l'onde sonore introduite nonseulement dans le canal auditif externe , mais encore dans la trompe d'Eustache , et que c'est
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pour cette raison que l'on entend mieux la bouche ouverte que fermée. Mais d'autres répondent que s'il est vrai qu'on entend mieux dans cette circonstance, c'est que le canal auditif externe est alors mieux disposé, plus libre, plus spacieux, et soutiennent que si l'on ferme ce canal, en vain l'on ouvrira la bouche, on n'entendra rien. Ils conviennent, du reste, que l'obstruction des trompes d'Eustache entraîne constamment la surdité, et que les os maxillaires supérieurs sont conducteurs du son, puisque si l'on se bouche les oreilles, on peut encore entendre une montre qu'on tient entre ses dents, tandis qu'on ne l'entend pas si on l'applique au canal auditif, ou si on la tient autrement dans sa bouche, sans qu'elle touche les dents.
Quoi qu'il en soit, le son n'est qu'une détermination du moi, et que le moi localise instinctivement ou par réflexion; il ne fait, en tout cas, cette localisation qu'à la condition de réfléchir.
On n'entend donc pas les corps à proprement parier, non plus que l'onde sonore. Le sou n'est donc point objectif; mais il est objectivé lorsqu'il est rapporté à sa cause.
L'oreille n'apprend donc pas à connaître directement l'extériorité, mais bien par le souvenir, l'association des idées et le raisonnement. Il en est de même de la connaissance qu'elle nous donne de la nature et de la forme des corps sonores, de leur distance de nous, et de leur direction. L'expérience des verres de Chladni permet de croire qu'on pourrait mieux juger la forme des corps
par les sons qu'ils rendent, qu'on ne l'a fait jusqu'ici.
Au surplus, il est probable que les sensations de son varient suivant l'organisation, de même que celles d'odeur et de saveur.
Il ne faut pas, du reste, attribuer à l'oreille, comme organe de sensation, la forme musicale des sons, ni le sens intellectuel de la parole; tout cela est une affaire de raison. En effet :
1** La faculté musicale n'est point en raison directe de la flnesse de l'ouïe, ni chez les animaux, ni chez l'homme. Le rapport des sons entre eux produit un sentiment dont la raison peut chercher la cause, mais qui est le fruit d'une capacité spéciale étrangère à l'organe de l'ouïe, quoique cet organe soit nécessaire pour produire la matière de ce phénomène. S'il en était autrement, les idiots, qui ont l'ouïe très-fine, seraient musiciens, ainsi que les animaux qui sont bien organisés sous le rapport des sons; ce qui n'est pourtant pas. Les oiseaux qu'on dit chanteurs, ne chantent pas par goût, par éducation, par réflexion, mais par instinct, lors même qu'ils imitent : car ceux qui sont nés chanteurs chantent, quoiqu'ils soient isolés tout jeunes de leurs parents, comme le coucou; et ceux qui n'ont point cette aptitude ne chantent pas, quand même ils en entendent chanter d'autres. Chaque espèce conserve son cri, son chant, depuis le commencement du monde. Le chant, pour ceux auxquels on veut bien le reconnaître , n'est point chez eux l'expression volontaire de sentiments passionnés comme chez l'homme, quoiqu'une certaine
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effervescence intérieure, analogue à la passion, puisse porter les uns à chanter, comme elle porte les autres à crier.
2^ La vertu du langage, sa force expressive et significative, n'est point non plus dans les sons articulés, mais dans les idées, et surtout dans l'intention de la signifier par des sons. Ce n'est même qu'à cette double condition que des sons deviennent parole : sans cela, le perroquet parlerait, quand, au contraire, il ne fait que proférer des sons. (V. Adelon, t. î, p. 387 et s.)
Une question qu'on peut s'adresser ici, et qu'on aurait déjà pu se faire pour l'odorat, c'est celle de savoir pourquoi, puisque l'organe de l'ouïe est double, les sensations ne sont pas doubles aussi? Cette question se représentera encore lorsque nous étudierons la vue.
Une première observation à faire, c'est que tous les organes peuvent en motiver une semblable: car ceux qui sont simples se composent de deux parties symétriques. Une seconde observation , c'est qu'il ne faut pas demander pourquoi les sensations ne sont pas doubles, mais pourquoi elles ne sont pas en beaucoup plus grand nombre, en aussi grand nombre qu'il y a d'extrémités nerveuses impressionnées.
La réponse est que ce ne sont pas les organes qui sentent, mais bien le moi par les organes. La sensation n'est point double par rapport à l'ame ; elle ne serait tout au plus que complexe. Je dis tout au plus, parce que la complexité des modes du moi n'a de sens qu'autant qu'on les compare à
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quelque chose de multiple; par exemple, aux choses extérieures qui les occasionent. Ce qui est si vrai, que nous ne savons pas distinguer les diiYérents éléments d'une odeur complexe, si nous n'avons pas eu auparavant connaissance de chacun de ces éléments en particulier.
On dit cependant avoir remarqué que si la force des deux oreilles est inégale, deux sons d'intensité différente se font entendre; de là, dit-on, l'oreille et la voix fausses. (V. Fodéré, Physiologie , tom. 3, p. 364.)
Mais, à supposer que ce fait soit bien avéré, il resterait à savoir: l^si l'on remarquerait ces deux sons simultanés dans le cas où l'intensité des oreilles serait différente naturellement, de naissance, et non par accident subit; 2** si cette duplicité de sons ne finit pas par disparaître.
N'est- il pas probable qu'elle n'existe pas chez tous les sujets qui ont la voix fausse. La plupart du moins ne s'en plaignent pas. Quoi qu'il en soit, nous sommes sûr, parce que le fait nous est personnel, que l'on peut avoir l'ouïe plus sensible d'une oreille que de l'autre, sans éprouver ainsi une double sensation de son, l'une plus faible, l'autre plus forte.
Fodéré a remarqué (ib., p. 234) que les fonctions de l'ouïe sont très-souvent dérangées par les maladies de l'estomac ou du diaphragme.
Il est très-commun, dit Bertrand (Lettres su?^ la Physique, t. 2, p. 1 93), de rencontrer des personnes qui sont absolument sourdes pour certains sons ,
quoiqu'elles perçoivent très-bien d'ailleurs tous les autres.
Les effets 'physiques des sons n'ont rien de remarquable tant qu'ils ne dégénèrent pas en sensations internes. Les effets moraux sont, au contraire, très-dignes d'attention. On connaît la puissance d'une musique simple et naturelle sur l'ame. Si certaines maladies nerveuses sont calmées par la musique, il paraît que ce n'est que par suite de l'action même de l'esprit, qui est alors comme l'intermédiaire entre la sensation de son et l'effet produit sur l'organisation. D'ailleurs, quand les chants ou le jeu des instruments agissent physiquement sur nous dans l'état sain, ce n'est que par l'intermédiaire de l'ame ou des passions.
L'éloquence et la poésie ont aussi leur côté musical.
Mais l'effet le plus remarquable de l'ouïe, c'est la communication sociale et l'instruction : c'est un effet métaphysique, ou plutôt logique.
La perception de l'ouïe se distingue de la sensation du même organe, en ce que la perception s'entend du son conçu comme qualité réelle des choses, c'est-à-dire du son objectivé par la raison; tandis que la sensation de son ne s'entend que de ce qui se passe dans l'organe, ou plutôt de ce que le moi y localise. Le phénomène total paraît être perceptif : car la sensation qui accompagne le son est ordinairement très-peu sensible, et n'est point du tout le son, puisque le son s'objective, et que la sensation se localise et se subjective. La sensation est si peu sensible dans l'exercice ordinaire de
l'ouïe comme dans celui de la vue, que c'est bien plutôt une conception du rapport de la perception avec l'organe comme condition de cette perception.
DE IiA VUE.
La vue est l'organe propre des couleur s. Mais nous sommes en outre informés parla vue, quoique d'une manière indirecte , de Yétendiie et de la forme des corps, de leur dimension, de leur mouvement ou de leur repos relatif, de leur distance entre eux, de leur nombre, etc. Ce n'est qu'au moyen de l'induction que la vue a pu nous informer de la plupart de ces qualités rationnelles des corps. On sait, d'ailleurs, que l'enfant apprend à voir, c'est-à-direà juger sur le rapport du sens de la vue. La seule objection raisonnable qu'on puisse faire contre cette instruction de la vue par le toucher ^ instruction qui avait été démontrée à priori avant d'être confirmée par l'expérience, c'est que les animaux n'apprennent pas à voir; ils apprécient de suite les distances, distinguent les objets lt3s uns des autres, et même les différentes parties d'un même objet. Mais cette objection est sans force, parce que la connaissance des animaux n'est point accompagnée d'intelligence; elle est instinctive. Ils font tous leurs mouvements avec la même infaillibilité que Tenfant fait ceux de la succion dans l'action de téter. L'homme n'est point ainsi destiné à exé-
^ Ou plutôt par la raison à l'occasion de la sensation du toucher. (Voy. ci-après.)
cuter tous ses mouvements sans connaissance : aussi est-il embarrassé pour ceux qui doivent être volontaires et guidés par la raison.
Du reste, il est un sens suivant lequel on n'apprend pas à voir : c'est lorsque voir ne signifie qu'être affecté par la sensation de couleur. Mais dès qu'il s'agit de comprendre cette affection, de lui trouver une cause, de se former des idées sur cette cause, alors c'est un véritable travail de Tintelligence, mais un travail dont l'animal parait être entièrement dispensé. Il n'a donc aucune intelligence de ses sensations, non plus que des mouvements qui s'exécutent en conséquence dans son organisme.
On n'apprend pas non plus à regarder , en ce sens que l'attention soit une affaire d'enseignement, et même de volonté réfléchie d'abord. C'est, au contraire, dans le principe, un acte spontané, comme tous nos autres actes susceptibles d'être faits ultérieurement avec réflexion.
D'ailleurs, si l'on convient que les couleurs sont la matière propre du sens de la vue , il est au moins certain que Tintervention de la raison est nécessaire pour donner d'autres idées des corps que la perception de couleur, quoique ces idées se rattachent à cette perception. Mais nous croyons, de plus, que ces idées, qui sont de véritables conceptions, n'ont toute leur clarté qu'autant qu'elles ont été abstraites de la matière (la couleur) dont elles sont la forme , et surtout dès qu'elles ont eu reçu un nom particulier. Auparavant , les données du sens et celles de la raison sont dans une telle con-
fusion, que rélément sensible absorbe seul la faculté cognitive. L'on convient, du reste, que l'œil ne donne point la profondeur; il ne donne donc point l'espace. Or, toutes les autres conceptions dont nous venons de parler supposent celle d'espace. Donc elles ne peuvent être fournies par l'œil seul. Ce raisonnement nous paraît démontrer que la vue est impuissante à faire naître les conceptions de solidité, de corps, de matière, et d'extériorité (das Anssereinanderseyn, l'être en dehors l'un de l'autre, comme disent très-bien les Allemands).
La vue paraît bien plus être une perception qu'une sensation : d'abord, les couleurs ne se localisent pas aussi sensiblement que les odeurs et les saveurs, et peut-être même que les sons, excepté lorsque la sensation tend à devenir interne, li nous semble, au contraire, que la couleur est tout externe, que c'est une propriété inhérente aux corps, et que nous la connaissons telle qu'elle est en elle-même, bien que notre idée de couleur ne soit point de la couleur: cela est si vrai, que si la vision n'avait lieu que quand le toucher s'exerce, nous serions long- temps portés à croire, comme le dit Condillac , que nous percevons aussi les couleurs par le toucher.
Au fond, la couleur ne peut pas plus être dans les corps que les odeurs, les saveurs et les sons; seulement, la tendance à les objectiver est beaucoup plus prononcée. On sait d'ailleurs que la couleur n'est point absolue, qu'elle varie suivant les organisations, l'état de santé ou de maladie, etc. Comment encore les songes des couleurs seraient-
fi2 DE LA VIE nUMAIXE
ils possibles, si les couleurs n'étaient pas de pures déterminations du moi?
Les conditions physiques de la vision sont : l'^un corps; 2^ la réflexion de la lumière solaire (dans le système de l'émission ou de Xewton), ou la vibration de la surface des corps et Vondidation d'un fluide éthéré répandu partout (dans le système de Descartes , renouvelé de nos jours par Fresnel et d'autres physiciens); 3° l'action convenable sur nos organes, et par conséquent une distance et une intensité convenables.
Au surplus, certains phénomènes, tels que ceux de la pénombre, de l'interférence et de la polarisation, de la réfraction, des anneaux colorés, etc., semblent mieux s'expliquer dans le système des ondes que dans celui de l'émission. Dans le premier de ces systèmes, le mouvement de la lumière n'a plus rien qui effraie l'imagination : elle ne fait plus 3,600,000 lieues par minute; il est alors analogue à celui que produit le son dans le bois. Suivant ce système encore , les différentes couleurs résulteraient de la différence du nombre des vibrations du fluide lumineux, et un corps n'aurait telle ou telle couleur que parce qu'il serait propre à agir de telle ou telle manière sur les ondes éthérées.
Quelque hypothèse que l'on adopte , les faits animiques restent les mêmes, et en sont parfaitement indépendants quant à leur explication, parce qu'ils sont réellement inexplicables.
On n'avait d'abord admis, avec Newton, que sept rayons élémentaires : le rouge, lorangé, le jaune.
PROPllEMENT DITE. 63
le vert, le bleu , Tiiidigo , le violet. Plus tard , on n'en compta plus que six, et même que trois, le rouge, le bleu, et l'indigo, les autres se formant de la réunion des trois premiers combinés deux à deux. Aujourd'hui on en croit le nombre indéfini : on en distingue autant que de nuances.
Chacun de ces rayons a une température et une action chimique différente, et en rapport inverse. Le rayon rouge est celui dont la température est la plus élevée et l'action chimique la plus faible.
Quelques physiciens ont conjecturé que la lumière n'est autre chose que le calorique.
Quoi qu'il en soit, on considère la lumière sous plusieurs points de vue, suivant qu'elle est à l'état direct, à l'état réfléchi ou à l'état de réfraction. De là, l'optique , la catoptrique, et la dioptrique. La polarisation est enfin une quatrième manière de concevoir le jeu de la lumière dans les corps; mais elle se rattache à la dioptrique.
On ne sait pas à quoi tient la propriété des corps de modifier diversement la lumière totale (blanche), et de la décomposer le plus souvent de manière à n'en laisser voir qu'un élément. Est-ce une propriété physique, ou une propriété chimique, ou l'une et l'autre à la fois?
Les corps se distinguent, sous le rapport de la dioptrique , en opaques et en transparents ou diaphanes. Tout corps diaphane réfléchit, du reste, quelques rayons; leur visibilité et leur couleur dépendent même, comme la visibilité et la couleur de tous les autres, de la lumière qu'ils réfléchissent et de la manière dont ils la réfléchissent.
Gi DE LA VIE IIUMAI.VE
Tout corps visible est comme le centre d'une -sphère lumineuse , et projette de tous les points de sa surface des rayons dont le faisceau est d'autant plus fort que l'on est plus près de ce corps.
La réfraction varie suivant la densité et la nature du corps traversé par la lumière. Du reste, le rayon incident et le rayon réfracté sont toujours compris dans un même plan normal à la surface des deux milieux; et le sinus de l'angle de réfraction est au sinus de l'angle d'incidence dans un rapport qui est toujours constant pour les milieux, quelles que soient les incidences.
L'œil est la condition organique de la vue. On y distingue l'œil proprement dit et les parties accessoires. L'œil proprement dit se compose de trois membranes superposées qui constituent les parois et la charpente de l'instrument: la sclérotique, la choroïde, et la rétine; de quatre corps concaves et qui réunissent les rayons à des foyers déterminés : la cornée, Vhmneur aqueuse , le crystallin, et le corps vitré. Toutes ces parties composent le globe de l'œil.
Les parties accessoires de l'œil sont les orbites, les paiipières, les muscles, et Y appareil sécréteur lacrymal.
On s'est demandé pourquoi nous ne voyons pas les objets doubles, puisque nous avons deux yeux ; et pourquoi nous ne les voyons pas renversés, puisque l'image qu'ils projettent au fond de l'œil est renversée?
On peut répondre à la première question : l°que la perception visuelle étant un pur phénomène
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subjectif, et le moi n étant pas doublée, cette affection doit être une; 2° que la question n'aurait , de sens qu'autant qu'on admettrait que lame perçoit les images qui se peignent au fond de l'œil, mais que cette hypothèse est fausse pour bien des raisons : parce que cette image n'existe que pour d'autres yeux qui l'y voient, elle n'existe par conséquent pas dans un œil considéré en luimême; parce que le jeu de la lumière sur cette partie de l'organe n'est encore qu'une pure impression, et que l'intervention du cerveau est nécessaire encore; parce qu'il n'y a point d'image dans le cerveau; parce qu'enfin la perception visuelle n'a rien de commun avec l'étendue colorée qui figure l'image; cette prétendue ressemblance ne serait pas même admissible dans le système matérialiste.
Il faut répondre encore que nous voyons réellement plus de surface avec les deux yeux qu'avec un seul; mais que <;étte étendue de la surface produit une perception complexe qui est une comme le corps étendu est un.
Enfin , si nous voyons plusieurs choses ou plusieurs points de la même chose, cependant nous ne voyons bien que ce que nous voulons regarder. D'un autre côté, ce que nous voulons regarder étant un (unité réelle ou collective), et notre attention ne pouvant être donnée à plusieurs choses à la fois, ce à quoi nous ne la donnons pas est pour nous comme n'étant pas, quoiqu'il impressionne l'organe. 11 nous arrive souvent, en effet, de ne voir les objets que d'un œil, tout en croyant les voir des
deux : on ne s'aperçoit donc pas qu'il y a un œil qui porte à faux^ Souvent même l'attention à l'objet ne permet pas de voir un corps intermédiaire qui masque à l'un des yeux l'objet qu'pn veut regarder. C'est à peine si on le voit lors même qu'on le place à dessein pour interrompre la communication entre l'œil et l'objet plus éloigné auquel on donne son attention; il faut, pour l'apercevoir, se distraire momentanément et vouloir l'apercevoir , par conséquent le regarder.
Autre expérience où l'on ne voit rien: Quand il arrive de loucher par distraction et de regarder, par exemple, de l'œil gauche une lumière placée à droite, alors l'œil droit ne voit rien; et s'il vient à regarder la lumière en question , il semble que cette lumière se déplace tout-à-coup, et qu'elle se rapproche en se portant à droite. C'est que le même corps n'apparaît pas au même endroit pour les deux yeux. On peut encore vérifier ce fait en regardant un même objet placé asgez près des yeux, tantôt d'un œil , tantôt d'un autre alternativement et lestement : l'objet semble alors se porter de droite à gauche et de gauche à droite. Mais pour que le phénomène soit très-sensible , il ne faut regarder l'objet d'un œil qu'après avoir fermé l'autre, en regardant successivement de l'un et de l'autre trèsrapidement. Il ne faut donc pas regarder d'abord l'objet en question des deux yeux, puis en fer-
^ Il paraîtrait même, d'après l'expérience des lunettes à verres de couleurs différentes, que nous ne voyons habituellement que d'un œil. V. Demangeon, Physiologie intellectuelle, 2*^ édil., avant-propos, lxxxi et s.
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mer un, puis ensuite l'ouvrir, puis après fermer l'autre : il faut, au contraire, fermer celui qui était ouvert avant de rouvrir celui qui était fermé, en cherchant à regarder l'objet toujours au même endroit.
C'est en vertu des mêmes habitudes déjuger les corps extérieurs à tel ou tel endroit dans l'espace, suivant l'impression qu'en reçoit la vue, que s'il nous arrive d'avoir la vus troublée un instant ou de la rendre moins nette par un mouvement particulier des yeux tendant, je pense, à faire croiser les axes visuels , et avec la volonté de ne pas regarder tout en attachant les yeux à un objet, par exemple à des lignes d'écriture, alors ce qu'on regarde paraît être beaucoup plus éloigné de l'œil qu'auparavant; et si l'on vient à le regarder tout-à-coup, il semble se rapprocher subitement.
Mais la meilleure réponse à cette question, c'est sans doute de dire que, peu importe la construction de l'appareil organique; il a été fait double, mais pour servir une intelligence unique, pour lui donner une perception unique à chaque instant de son exercice : c'est là un fait certain, qui ne peut être combattu par aucune bonne raison de droit, puisqu'il n'y a aucune nécessité a priori qii'û en soit autrement.
Le strabisme lui-même confirme d'ailleurs l'explication que nous venons de donner: si les deux axes des yeux ne sont pas dans le rapport voulu pour que la perception soit une, alors il y a comme solution de continuité entre ce que voit un œil et ce que voit l'autre : de là une double
vision. Mais elle ne dure pas long-temps: l'esprit, ne devant et ne pouvant s'attacher qu'à une chose, ne se sert que d'un œil et détourne l'autre, ou ne fait aucune attention à la perception qui en provient. De là l'affaiblissement très -prompt de l'œil négligé, sa déviation de plus en plus complète. De là encore cet autre fait, c'est que le strabisme involontaire ne donne pas une double perception , parce que l'habitude de ne regarder que d'un œil est prise à tel point qu'on ne voit réellement plus que d'un œil. Il est probable que dans le principe du strabisme on voyait encore des deux yeux, comme il arrive à ceux qui louchent volontairement. Mais ceux-ci ne peuvent pas alors regarder des deux yeux, et s'ils l'essaient, ils ne tardent pas à ressentir un mal de tète analogue à celui qu'on éprouve lorsqu'on veut mener de front trop d'idées à la fois. De plus, la simultanéité du regard est-elle autre chose ici qu'une attention très-rapide donnée successivement tantôt à une perception, tantôt à une autre?
Qu'est-ce qui nous détermine maintenant à nous servir alternativement tantôt d'un œil, tantôt de l'autre plus particulièrement, de manière à ce que l'un joue un rôle principal, et l'autre un rôle accessoire? Je serais porté à croire que si les deux yeux sont de la même force, celui-là joue le rôle principal, dont l'axe coïncide avec la ligne la plus courte de l'œil à l'objet. Et comme cette ligne varie sans cesse , surtout quand nous regardons des objets rapprochés de nous, il est naturel alors que le rôle des yeux change à chaque instant. Il n'y a
qu'un cas facile à déterminer mathématiquement a friori, où les deux yeux doivent jouer exactement le même rôle, d'après rhypothèse précédente : c'est celui où les deux lignes partant de chaque axe de l'œil, aboutissent à un point commun qui se trouve sur le plan vertical qui sépare en deux parties parfaitement égales l'espace compris entre les deux yeux.
2** La question du renversement de l'image doit être résolue d'une manière analogue à la précédente. En effet, 1° y a-t-il une image dans un œil considéré en lui-même, ou indépendamment d'un autre être vivant qui la perçoit (qui l'éprouve)? 2" S'il y en a une, doit -elle être renversée? Ce i-enversement , tel que le voit la seconde personne, n'est-il pas la conséquence de ce que la lumière traverse deux yeux au lieu d'un seul, en passant de l'œil où elle semble se peindre, dans celui du spectateur? Et ne serait-ce pas dans l'œil de celui qui regarde qu'elle serait renversée, quoiqu'elle paraisse l'être aussi dans l'œil de celui qui est regardé? 3° L'image qui se peint sur la rétine n'est point vue par l'ame ; elle n'existe que pour un autre organe animé. Si l'ame, au lieu de percevoir sa manière d'être, percevait cette image, elle ignorerait encore l'existence de cette image, puisque l'image ne serait pas un mode de l'ame. Si l'image, était, au contraire, un mode de l'ame, ce mode serait étendu, matériel, lumière et couleur, et par conséquent substance; ce qui est contradictoire. Si l'on suppose maintenant que l'ame perçoit l'image, mais que la perception qu'elle en a n'est pas l'i-
mage même : alors, ou cette perception ressemble à l'image, lui est identique, et nous retombons dans la difficulté précédente; ou bien elle en diffère comme un mode de l'ame diffère de la matière ; et alors encore , l'ame , n'ayant connaissance que de sa perception, ne connaît pas l'image, quoiqu'elle rapporte sa connaissance à quelque chose d'extérieur inconnu qu'elle en considère comme la cause. Il n'y aurait donc pas lieu de demander si cette perception est renversée , ou si elle est droite. Il n'y a donc pas lieu non plus de faire maintenant cette question. Il n'y a effectivement aucun rapport d'identité entre l'image et la perception; ou plutôt il n'y a pas d'autre image que la perception même avec son apparence objective.
Si l'on fait attention qu'il n'y a pas de rapport nécessaire entre telle ou telle espèce de perception, et la fonction organique de telle ou telle partie du corps , on ne verra pas pourquoi la rétine est la seule de toutes les parties de ce corps qui, excitée par la lumière, produise la vision. On ne verra pas non plus d'impossibilité à ce que les somnambules voient les yeux fermés , qu'ils lisent même par le moyen d'autres organes que les yeux; par exemple, par l'épigastre.
C'est à la différence de la construction des yeux que sont dues la myopie, la presbytie, la nyctalopie, Vhéméropie, la différence essentielle des perceptions visuelles à l'occasion des mêmes choses, différence qui peut consister soit à confondre certaines couleurs, soit à être affecté tout différera-
ment que d'autres sujets par les mêmes choses, mais à l'être toujours de la même manière par les mêmes causes physiques, et d'un nombre de manières égal à celui dont ils le sont eux-mêmes. Avec ces deux conditions, on s'entendrait toujours dans le langage , quoique les affections fussent complètement différentes.
Il est probable que les perceptions visuelles ne sont pas les mêmes pour tous les individus : il n'y a, du moins, aucune nécessité qu'il en soit ainsi. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que la vue varie, et en intelligence et en force, suivant les espèces, les professions et les âges. Il est sûr, en effet, que l'animal, placé dans les mêmes circonstances extérieures, ne voit pas tout ce que l'homme voit, parce que la raison ^ , qui donne aussi la forme à la vue, de même qu'à l'ouïe, manque à l'animal. Nous voyons de même que nos habitudes nous font distinguer dans les choses visibles des points de vue divers. Un peintre voit autrement la campagne qu'un agronome, qu'un chasseur, ou un philosophe. Plus on sent, plus on sait, plus aussi la vue est féconde; elle rend en raison des idées et de l'intelligence qui la sollicitent. C'est ainsi, par exemple, que la beauté des formes et des couleurs échappe à l'œil le plus perçant, s'il n'est point instruit par le goût et par l'art. D'où nous concluons que le beau, en matière visible , n'est pas plus une perception qu'en matière d'ouïe; que c'est la rai-
^ Ce mot est pris dans un sens très-spécial, qui sera déterminé plus tard.
son qui le forme et le conçoit , et que si elle est incapable de le faire, comme chez les idiots, ou même si elle est inexercée, non -seulement l'œil ne percevra rien de beau , mais il se laissera même séduire par le laid, faute de pouvoir le distinguer du beau.
Un aveugle -né, et un aveugle qui ne l'a pas toujours été, et qui se ressouvient d'avoir vu, ne jugent pas de même de l'étendue tangible : le dernier l'imagine, la conçoit visible; le premier ne le peut pas. Mais à l'aide du sens du toucher, et des conceptions qui en accompagnent l'exercice, il lui est possible d'acquérir des connaissances de la matière assez précises pour devenir statuaire. On en a vu des exemples.
Un aveugle-né peut-il comprendre qu'un corps puisse être représenté dans des proportions réduites? et ne doit -il pas concevoir la peinture comme la surface détachée d'un corps, et qu'on applique ensuite sur un autre corps? Et dès-lors, la lumière, qui, en se réfléchissant d'un corps, en va peindre l'image au fond de l'œil, ne sera-t-elle pas dans le même cas que cette peinture? Pourrat-il concevoir que le plus petit représente le plus grand? N'ira-t-il pas, par la pensée, jusqu'à l'infiniment petit de la surface des corps? et ne se demandera-t-il pas si cet infiniment petit peut être réduit ou non? S'il ne peut être réduit, comme la surface entière est composée d'infiniment petits, il faut ou que l'image soit tronquée, infidèle, ou que ces infiniment petits se peignent chacun séparément et sans réduction; et, par conséquent,
que l'image du Louvre, par exemple, soit nécessairement aussi grande que le Louvre, sous peine de n'être point ressemblante.
Cette objection a, du reste, la même force contre les clair- voyants , surtout dans le système de l'atomisme. Il faut qu'il y ait peinture incomplète : le continu ne peut souffrir de réduction sans altération ou sans confusion, c'est-à-dire sans qu'une ligne, un faisceau lumineux, ne se confonde avec un autre. Et ce que je dis du continu ne peut être évité en disant que la matière n'a pas ce caractère. En effet, elle est conçue continue, et les points qui forment la porosité, les solutions de continuité des corps, doivent être représentés dans l'image par des ombres, s'ils n'ont réellement pas réfléchi des rayons lumineux. D'où vient cependant que nous voyons les plus grandes masses sans apercevoir de réduction? Ne serait-ce pas que notre vue est très-imparfaite? Il est certain, au moins, que quand nous regardons une grande étendue, nous en voyons moins bien chaque partie.
Il faut bien se garder de croire que les aveugles distinguent les couleurs par le toucher, comme on le dit vulgairement. Non, ils éprouvent des sensations tactiles différentes, suivant qu'ils touchent un corps de telle ou telle couleur, et ils attachent l'idée de ces sensations à celles de la couleur qui leur correspond. Voilà tout le phénomène.
L'aveugle Saunderson et le sourd-muet Massieu ont comparé l'un et l'autre de la même manière les perceptions qu'ils connaissaient à des perceptions qu'ils ne connaissaient pas : la couleur écar-
late au son de la trompette, et le son de la trompette à la couleur éearlate. Cette coïncidence s'explique à l'aide du langage, qui donne à ces deux perceptions l'épitliète commune d'éclatante.
Il serait curieux de savoir si les aveugles -nés meuvent les yeux, comme pour chercher à voir les personnes qui leur parlent, ou les objets qu'ils touchent ou qu'ils cherchent à toucher. S'il en était ainsi, ce qui n'est pas probable, ce serait une présomption que nous mouvons instinctivement les yeux pour voir, sans aucune éducation. Cependant l'immobilité de ceux des enfants nouveau-nés semble encore contraire à cette supposition. Il serait, du reste, absolument possible que les aveugles -nés mussent les yeux en conséquence de la direction des sons qu'ils entendent ou des mouvements qu'ils font, sans qu'on pût en conclure que ce mouvement n'est pas d'éducation et de réflexion : car l'aveugle-né peut être soumis à cet égard aux lois qui régissent les rapports ordinaires du physique et du moral; et, comme les yeux sont destinés à voir, lors même qu'ils ne voient pas , l'ame pourrait encore leur faire exécuter certains mouvements inutiles, de la même manière qu'elle rapporte des sensations à des membres qui manquent chez les amputés.
L'étendue visible ou colorée et l'étendue tangible diffèrent non -seulement en ce qu'elles appartiennent à des organes différents, mais encore en ce que :
l*' L'étendue visible d'un même objet varie, suivant la position relative de la chose vue au spec-
PROPREMExNT DITE. 75
tateur, et suivant la distance qui les sépare, tandis que rétendue tangible ou réelle est, au contraire , invariable.
2** La première n'est qu'un signe de la seconde. Nous ne pensons maintenant qu'à celle-ci, sans nous arrêter à celle-là.
3*^ L'étendue visible n'a que deux dimensions, longueur et largeur.
Mais ces deux dimensions ne seraient probablement pas conçues si nous n'étions doués que du sens de la vue. Je ne crois pas , en effet, que la conception d'étendue soit analytiquement comprise dans celle de couleur, tout en reconnaissant l'intimité de la synthèse qui les unit dans l'état actuel de notre développement et de notre organisation ^ La question ne pourrait être résolue par l'expérience qu'autant que des individus naîtraient
* C'est ce que semblent prouver l'éducation visuelle de l'aveugle opéré parCheselden et celle de Gaspard Hauser.Chez celui-ci, « le phénomène de la vision donna lieu aussi à plusieurs remarques assez singulières : pendant un certain temps il ne put point distinguer un objet rond d'un objet triangulaire ; la représentation de ces objets sur le papier ne lui offrait non plus aucune différence; il était de même embarrassé pour distinguer l'image peinte ou tracée d'un cheval de celle d'un homme : ce ne fut qu'à force d'emballer et de déballer journellement ses joujoux , qu'il parvînt à acquérir une notion distincte des formes. Ayant été placé devant une fenêtre ouverte d'où l'on voyait un riant pajsage, il se retira avec un mouvement d'horreur; et, comme plus tard, après qu'il eut appris à parler, on lui demandait compte de cette impression , il répondit que la campagne vue de cette fenêtre lui avait fait l'effet d'un contre-vent qui aurait été brusquement fermé devant ses yeux, et sur lequel on aurait barbouillé grossièrement quelques figures de fantaisie avec de la boue. »
avec le sens de la vue, mais sans celui du toucher; nous n'avons donc que le raisonnement à employer ici. Or, je le répète, quoique nous concevions maintenant toute couleur étendue, cette conception n'est sans doute que le résultat d'une synthèse primitive à l'origine de laquelle nous ne pouvons pas remonter par la mémoire : car si toute étendue suppose espace; si l'espace ne peut être conçu qu'à la condition de concevoir aussi l'impénétrabilité, la matière, l'extériorité; si celleci ne peut être posée par la raison qu'à l'occasion de l'exercice du toucher, comme la chose est on ne peut plus vraisemblable, il s'ensuit que la conception d'étendue n^est pas nécessairement inhérente à la perception de couleur. Si donc on n'avait que l'organe de la vue sans celui du toucher, l'ame serait modifiée en perception de couleur; mais elle n'objectiverait rien, en ce sens du moins qu'elle distinguât une étendue matérielle. Il n'y aurait par conséquent pour nous ni corps, ni espace, ni distances diverses entre les corps : il n'y aurait que différentes perceptions de couleurs avec intensités diverses.
Tel est probablement l'état de l'enfant qui voit pour les premières fois; tel était presque l'état du jeune aveugle opéré par Cheselden, qui croyait que tous les objets étaient contigus à son œil, qui ne distinguait pas les intervalles plus ou moins grands, ni les différents volumes des corps placés à des distances différentes de lui. Qu'aurait-ce été s'il n'avait déjà connu l'extériorité par le toucher? Combien ses perceptions nouvelles nau-
l'ROPIlEM EXT DITE. 77
raient-elles pas encore été plus subjectives, plus intimes à son ame!
Du reste, dans l'état actuel même, nous ne percevons jamais par la vue la solidité, ou les trois dimensions des corps; nous ne percevons que des surfaces différemment éclairées. Mais s'il n'y a pas de solide sans trois dimensions, s'il n'y a pas d'impénétrabilité concevable sans solidité, s'il n'y a pas d'extériorité concevable sans impénétrabilité, s'il n'y a pas d'espace concevable sans extériorité, s'il n'y a pas étendue, même visuelle, s'il n'y a pas de ligure sans espace , il s'ensuit de nouveau que la perception de couleur n'explique pas celle d'étendue. L'ame serait donc alors modifiée en perception de couleur sans y concevoir l'étendue , quoique nous ne puissions cependant pas nous empêcher de l'y concevoir maintenant, parce que nous sommes dans des conditions qui nécessitent de notre part cette synthèse.
Si nous n'avions que le sens de la vue , nous ne rapporterions donc pas nos perceptions visuelles à quelque chose de corporel, d'externe, parce que nous ne connaîtrions rien de semblable. Donc, par elle-même, la vue ne nous instruit point de l'extériorité. L'extériorité est une pure conception à laquelle la raison seule peut poser un objet, donner une valeur; ce qu'elle ne fait sans doute primitivement qu'à l'occasion de l'expérience du toucher \ Mais nous reconnaissons cependant que le
1 La vérité de cette thèse deviendra plus sensible encore si l'on réfléchit que les couleurs ne sont que des états subjectifs.
Créateur aurait pu attacher la conception d'extériorité à la perception visuelle; nous n'y voyons du moins aucune impossibilité logique ou de contradiction.
Quoi qu'il en soit, tout ce que la vue semble nous apprendre maintenant par elle seule concernant l'extériorité, n'est que le fruit d'un raisonnement inductif antérieur fondé sur l'association des intuitions du toucher et de celles de la vue.
L'œil apprécie maintenant la distance de deux corps à l'aide des objets intermédiaires, par l'intensité de la lumière qu'ils réfléchissent, par leur grandeur apparente comparée avec leur grandeur réelle déjà connue d'ailleurs. La distance, au surplus, n'est qu'une pure conception, une idée de rapport. Il en est de même des dimensions, du mouvement, du repos, delà forme, de la position, de l'étendue, etc.; et c'est une raison péremptoire pour qu'elles ne soient point une donnée de la vue, non plus que d'aucun autre sens; mais la raison les fournit à l'occasion du toucher.
En tous cas, à supposer qu'un être qui serait doué de la vue, sans être doué du toucher, pût
c'est là uu fait que l'hypothèse des vibrations, substituée à celle des émanations, achève de démontrer, puisqu'il n^j a nul rapport d'identité entre des mouvements vibratoires et des couleurs. Pour mieux comprendre encore que nous ne voyons pas les corps à proprement parler, non plus que les couleurs audebors, qu'on se donne la peine d'analyser le fait de la vision des objets dans une glace : ce ne sont pas les objets eux-mêmes qui sont vus de la sorte, puisqu'ils sont derrière le spectateur. Ce n'est pas leur image , puisqu'une illusion la rapporte où elle n'est certainement pas.
objectiver les perceptions visuelles, et qu'il pût concevoir deux dimensions et des figures, ses idées seraient encore très-différentes de celles que nous croyons maintenant tenir de la vue seule. En effet,
l** L'apparence visible ne serait pas pour lui le signe d'une étendue tangible.
2^ Il n'aurait pas plus l'idée d'une troisième dimension que nous n'avons l'idée d'une quatrième.
3** Il ne pourrait concevoir qu'un objet fût derrière un autre ,
A^ Ni que l'un pût être plus près ou plus loin de lui que tout autre.
5** Une ligne droite ne pourrait l'être pour lui que dans deux dimensions; il ne pourrait la concevoir dans un plan vertical, et d'avant en arrière.
6** Une ligne courbe dans un plan de cette dernière espèce, serait pour lui une ligne droite; et une ligne droite serait un point ou une ligne qui paraîtrait plus courte qu'elle ne le serait réellement.
7° Il n'y aurait point pour lui de surface courbe (et ce semble non plus par conséquent de surface qu'il pût concevoir plane , par opposition à courbe , et par conséquent point de qualification possible des surfaces sous ce rapport).
8'' Il ne concevrait ni angle (solide), ni angle plan, ni angle sphérique {Reid, t. 2, p. 196.)
9** Il n'exclurait de son idée du point que la longueur et la largeur, tandis que nous en excluons aussi l'idée de profondeur.
En un mot, sa géométrie serait très-différente de la nôtre. (Voy. Reid, t. 2, p. 190-193.)
10'' Il regarderait la couleur, rétendue et la ligure, mais la couleur surtout, comme les propriétés essentielles de la matière.
11^ Deux corps pourraient en apparence exister dans le même lieu; mais quand il en serait ainsi, l'un des deux disparaîtrait.
On voit par-là que la physique d'un pareil être différerait aussi beaucoup de la nôtre ^
< Ces résultats diffèrent à beaucoup d'égards de ceux qu'on trouve dans l'ouvrage d'ailleurs très-estimable de 31. Paffe, sur ia Sensibilité. La raison de cette différence tient à ce qu'il donne à la notion d'étendue une réalité objective correspondante , et qu'il ne distingue pas assez l'étendue de la couleur dans ce qu'il appelle, avec M. Garnier, l'étendue >nsible. Quant à nous, nous croyons, avec Descartes, que l'étendue pure ou abstraite, l'espace , est la même que l'étendue accompagnée de résistance : car les trois dimensions d'un solide ne sont pas différentes des trois dimensions de l'espace que ce solide est dit occuper. jVous croyons de plus, avec Kant, que l'espace est une conception de la raison pure : d'où nous sommes forcément conduits à reconnaître, dans l'étendue visible, deux éléments : l'un a priori, ou purement rationnel, l'étendue; l'autre a fosteriori, ou fourni à l'occasion de l'exercice de la vue, la couleur. Quanta ce second élément, nous le croyons encore subjectif dans son essence, parce qu'il est le résultat du rapport de l'organisation visuelle et des objets visibles. La couleur n'existe donc pas plus hors de nous que l'étendue; mais c'est une loi de notre nature d'admettre un dehors, une extériorité, et d'y objectiver l'étendue déterminée par ce que nous appelons la couleur, mais qui n'est au fond que la cause occasionelle de la sensation particulière de couleur. Nous pourrions, ce nous semble, répondre à toutes les raisons avancées par M. Paffe pour objectiver réellement la couleur, pour en faire un quelque chose didentique à l'intuition qu'on en a, ou du moins qui en est l'objet, si le présent ouvrage était polémique. Ces raisons se trouvent particulièrement p. 19^, 195, 209. Il faudrait d'ailleurs, pour bien faire comprendre les bases de cette discussion , s'entendre parfaitement sur plusieurs conceptions ontologiques. Nous renvoyons donc à notre Théorie de la Connaissance, ou Logique objective.
PROPREMENT DITE. Si
Nous dirons donc, en nous résumant, que la perception visuelle a des conditions physiques et organiques ; qu'elle est sensation en tant qu'on éprouve quelque manière d'être dont on rapporte le siège à l'organe de la vue , mais que cette manière d'être n'a aucune valeur cognitive ou objective ; que, sous ce rapport, la perception visuelle se distingue assez nettement de la sensation. La couleur s'objective toujours dans notre état actuel; mais la sensation, ordinairement très-faible, presque insensible même qui l'accompagne, et qui ne lui ressemble en rien, est tout entière concentrée par le moi dans l'organe; elle est toute subjective du reste.
Quand la sensation et la perception sont considérées comme un phénomène, c'est la perception qui l'emporte, comme dans l'ouïe. Il en est tout différemment dans l'odorat et le goût. C'est parce qu'il y a dans les quatre fonctions sensibles que nous venons d'examiner, un élément soit sensitif, soit cognitif, qui est toujours très-prépondérant, qu'on n'a inventé qu'un mot pour désigner le phénomène total, et ce mot a été celui de sensation. Mais celui de perception conviendrait mieux pour l'ouïe et la vue. Nous verrons bientôt, en étudiant le toucher, qu'il réunit les sensations et les perceptions à un très-haut degré.
La perception visuelle n'est ni dans le corps qui l'excite, ni dans le fluide lumineux qu'il met en jeu, ni dans l'organe, mais dans l'ame seulement. Ce n'est donc qu'une pure modification intellec-
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tuelle du moi , plus le penchant invincible à la rapporter à quelque chose d'extérieur comme à son occasion physique et même à son objet.
Il n'y a donc absolument rien de commun entre cette modification et les choses extérieures. Le fait est évident pour ce qui concerne les corps considérés isolément. Il ne l'est guère moins par rapport à la lumière. Loin d'être la vision ou la p.erception visuelle , elle n'est pas même propre à l'exciter quand on l'envisage en elle-même. Il est très-probable que si nous étions plongés dans un fluide lumineux sans corps extérieurs environnants pour le réfléchir en le décomposant, nous serions comme dans les ténèbres les plus obscures ^ Il y a plus, c'est que la lumière ne serait pas même visible pour nous si elle était décomposée, et si notre œil n'était en rapport qu'avec un de ses éléments, mais sans être à portée de voir quelques corps.
Les éléments de la lumière sont comme le reste des choses, ils ne se connaissent que par opposition; leur valeur intelligible n'est possible qu'à cette condition. Pour être affecté d'une certaine
^ Ceci est rendu vraisemblable par une illusion d'optique dont parle M. Denon. Ce savant nous dit « qu'en Afrique on se trouve à midi comme un centre de lumière dont on est le foyer, et qu'on est tout surpris de voir la nature sans ombre , s'affaisser, s'aplanir, n'avoir plus de saillies apparentes, et tout un pays prendre un nouvel aspect, et perdre ses formes devenues méconnaissables. Les maisons nubiennes disparaissent à l'œil dès que le soleil levé ne laisse plus d'ombre aux corps et n'en dessine plus les formes. Il lui est arrivé plusieurs fois de chercher à midi un village qu'il avait vu le matin , tandis qu'il était au milieu des maisons. » V. Fodéré, Physiologie , tome 3, page 255.
manière, pour le savoir et le comprendre, il faut au moins l'avoir été d'une autre et s'en souvenir.
A la surface de la terre, où nous sommes placés, nous croyons voir quelquefois la lumière; par exemple, par un matin d'été, lorsque le ciel est très-pur, on dirait que la lumière oscille avec une grande rapidité sur les toits de nos maisons. Mais est-ce bien la lumière que nous voyons ainsi ? ne sont-ce pas plutôt les atomes de poussière sans nombre qui remplissent notre atmosphère, surtout dans sa couche inférieure? ou si c'est la lumière, ce jeu n'est-il pas du à la réflexion qu'elle éprouve en tout sens sur les atomes dont nous parlons, et peut-être sur les éléments propres de l'atmosphère elle-même? Cette supposition n'est-elle pas confirmée jusqu'à un certain point par certains météores, par la vue des rayons lumineux qui pénètrent dans une chambre obscure , et sont visibles même pour l'œil qui n'est point sur leur direction primitive? Mais seraient-ils visibles sans les atomes qu'on voit tourbillonner sur leur route, et qui, sans doute, les réfléchissent partiellement en tout sens? Il serait curieux de voir comment les spectres solaires apparaissent en traversant un espace vide.
Quoi qu'il en soit, ce phénomène d'oscillation très-rapide, dont nous avons parlé plus haut, semble favorable à l'hypothèse des ondes lumineuses, sans être cependant inexplicable dans celle de l'émission.
La vue, instruite par le toucher, est le sens le plus digne, le plus propre à élever nos idées, à
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favoriser l'essor de l'imagination. C'est, avec l'oreille, le sens poétique par excellence. Aussi, c'est le plus sujet à l'illusion, à l'erreur et au mensonge ^ Le toucher est le sens géométrique ou scientifique. L'odorat et le goût sont les sens animaux ou sensitifs.
Certaines maladies font varier les perceptions visuelles. Ainsi, dit Fodéré (p. 332), les maladies du cerveau, directes ou indirectes, altèrent tous les résultats de la vision. Les murs de notre chambre nous présentent des fantômes dans l'invasion des fièvres chaudes; nous ne voyons que des flocons ou des mouches dans les dernières heures de notre agonie. Dans l'ivresse et dans les transports de colère , nous voyons assez souvent les objets doubles; nous les voyons tourner rapidement lorsque nous éprouvons l'action de quelque poison narcotique. Ce même physiologiste dit ailleurs qu'un obscurcissement de la vue, et même une cécité momentanée , est souvent causé par une mauvaise digestion, par des empoisonnements, par des affections hypochondriaques, par des désordres de la matrice et des ovaires. L'oreille, dans les maladies, est sujette aux hallucinations comme l'œil. Elle y est sujette encore même dans l'état de veille lorsque nous sommes en proie à des agi-
< Il ne trompe cependant point par lui-même, mais par suite d'association d'idées et d'induction hypothétiques qui portent l'esprit à juger que les déterminations de l'étendue tangible se trouveraient identiques avec celle de l'étendue visible, si elles étaient comparées, et à croire que le réel est le même que l'apparent.
tations'^'iolentes de l'ame, comme à la frayeur, etc.
Outre le phénomène, qui paraît bien constaté, que des personnes ne distinguent pas certaines couleurs, il parait vraisemblable que les perceptions visuelles ne sont pas les mêmes pour tous les individus; et cependant nous ne pouvons concevoir dans ce cas, réel ou hypothétique, que les conceptions d'étendue, de figure, etc. (qui accompagnent la perception visuelle, qui en sont la forme) puissent être différentes: nouvelle preuve que ces conceptions ne sont point une donnée sensible.
L'influence des passions sur l'œil s'explique par l'action presque immédiate de l'ame sur cet organe , et par l'action qu'elle exerce encore sur lui médiatement, ou au moyen d'autres organes. L'œil correspond avec la peau par la conjonctive; avec les membranes du cerveau, au moyen des siennes propres; avec le cœur par le sang qui s'y porte presque en droite ligne par l'artère ophtalmique; avec les narines, l'organe de l'ouïe, les mâchoires, les dents, par le moyen de ses vaisseaux, et surtout de ses nerfs ; enfin avec tous les viscères auxquels se distribue le grand sympathique , par les connexions de ce nerf avec la sixième paire. C'est avec raison qu'on a appelé l'œil le miroir de l'ame : il peint en effet l'amour, la haine, la dissimulation, le mépris, l'indifférence, l'hypocrisie, la réserve, la modestie, la contrainte, etc. Il n'est pas moins expressif sous le rapport du caractère et des qualités intellectuelles.
Son influence directe sur le physique ^t beaucoup moins grande que celle qu'il en reçoit. Mais son influence indirecte est très - considérable : il suffit, pour s'en convaincre, de voir ce que serait l'homme s'il était dépourvu de ce sens précieux.