BU TOUCHER
Le sens du toucher est général , puisque toute la surface de notre corps est propre à nous révéler la présence de choses extérieures. 3Iais le toucher ne s'entend proprement que de l'organe qui nous sert d'ordinaire pour palper, de la main.
On a dit aussi que toute sensation extérieure» toute perception, a lieu par une espèce de toucher: c'est ainsi que le sens de l'odorat doit être immédiatement impressionné par les odeurs, celui du goût par les saveurs, celui de Touïe par Tonde sonore*, celui de la vue par la lumière, de même que celui du toucher par la surface des corps. Mais on a dit de plus qu'il y a cette différence entre les quatre premiers organes et le dernier, qu'ils ne perçoivent point immédiatement les corps, tandis que le toucher les perçoit immédiatement. Toutefois, cette observation n'est pas très-rigoureuse, attendu que, d'une part, le contact des organes avec les molécules des corps odorants ou sapides, ou avec la lumière, est pour le moins
■• Les mouvements du sang qu'on entend quelquefois dans les carotides ne font pas exception, puisqu'il paraît nécessaire à l'audition qu'il y ait de l'air dans la trompe d'Eustaclie.
aussi immédiat que celui qui a lieu entre la main et les corps touchés; et que, d'autre part, le contact n'est réellement pas rigoureusement immédiat dans le toucher.
Si nous appelons tact le toucher universel, et toucher proprement dit le tact restreint à l'organe qui l'exerce avec le plus de délicatesse et de profit pour l'instruction de l'individu, nous dirons :
l** Quant au tact, que son organe est la feauc^m forme l'enveloppe du corps et les membranes qui sont à la naissance des orifices : car ces membranes ne sont sensibles, comme tact, que dans cette partie de leur étendue. Il est bien vrai cependant que toute partie du corps, même interne, qui peut servir à constater la présence d'un corps étranger, pourrait aussi être appelée toucher; mais ce serait confondre les sensations externes avec les internes, à moins que par internes on n'entende seulement celles qu'on éprouve, sans constater ainsi la présence d'un corps étranger. La peau se compose de deux parties : le derme et Vépideî^me. D'autres admettent trois parties : V épidémie, un réseau vasculaire sécrétant la liqueur qui donne la couleur à la peau, et le chorion. Le derme se compose de nerfs et de vaisseaux exhalants et absorbants; l'épiderme est inorganique et insensible.
2** Quant au toucher, il ne diffère du tact que parce que l'ensemble de l'organe est plus propre à se mouler sur la surface des corps : il donne parlà même plus promptement, plus facilement et plus exactement la forme. La sensibilité tactile y
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est en général aussi plus grande, la peau plus mobile que dans les autres parties du corps.
La principale sensation du tact est celle de froid et de chaud. Il n'y a pas, du reste, de chaud ni de froid absolu : la condition physique du chaud est le calorique; celle dû froid n'est que négative, c'est l'absence pure et simple du calorique, absence dont la conséquence est un état qui , comparé à celui causé par une plus grande quantité de calorique, s'appelle froid. — Du reste, les corps vivants ne sont pas soumis à la loi de l'équilibre du calorique, parce que, d'une part, ils ont la propriété de neutraliser jusqu'à un certain point une température plus élevée que la leur, et que, d'autre part, ils produisent eux-mêmes une certaine quantité de chaleur qui est toujours la même dans les profondeurs du corps. Cette température est de 32^
Mais nous jugeons aussi par suite de l'exercice du tact, et surtout du toucher, de Vexistence des corps, c'est-à-dire de quelque chose d' étendu :, impénétrable, de leur figure, et par conséquent de leur limite et de leur grandeur , de leur forme , du 'poli ou du raboteux de leur surface, de leur densité, de leur dureté ou de leur mollesse, de leur élasticité, de leur flexibilité, de leur frangibili té , de leur fluidité, de leur gazéité, de leur pesanteur, de leur distance, de leur mobilité relative, de leur repos relatif, de leur nombre, etc.
Du reste, l'organe du toucher est plus ou moins exquis, suivant l'organisation, les habitudes tactiles, etc. Il se développe d'une manière particu-> licre surtout chez les aveugles.
Il n'y a, comme nous l'avons dit, de sensations proprement relatives au sens du toucher que celles du chaud et du froid ; les sensations improprement dites de cet organe sont : l*' toutes les manières d'être innommées qu'on éprouve lorsque la raison forme les conceptions dont nous venons de faire l'énumération, conceptions plus intéressantes pour nous que les sensations qui leur correspondent, et dont celles-ci ne sont que des signes sensibles : c'est parce que ces conceptions nous intéressent davantage, qu'elles ont été nommées plutôt que les faibles sensations auxquelles elles correspondent; ici, l'intérêt rationnel l'a emporté sur l'intérêt sensible ; 2^ les sensations de volupté, qui sont peut-être bien aussi en très-grande partie des sensations internes tenant de l'instinct et de l'imagination.
En cherchant à faire connaître la manière dont se forment les conceptions que la raison produit à l'occasion du toucher, il faut éviter deux fautes dans lesquelles sont tombés un grand nombre de philosophes : la première, de supposer ces conceptions connues dans l'individu abstrait qu'on est censé observer relativement à l'origine de ces conceptions; la seconde, de supposer dans cet être encore la connaissance rationnelle de son corps comme ^bstance étendue, servant à l'ame pour découvrir l'existence d'une autre substance également étendue. Le corps humain n'est pas moins inconnu primitivement à l'ame que tout autre corps : il s'agit, avant de découvrir l'existence des choses extérieures par son moyen, du
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moins d'après la manière dont on en a jugé jusqu'ici, de reconnaître son existence et ses qualités rationnelles.
Or, si l'on s'en tient aux faits et à leur analyse, il est facile d'expliquer cette connaissance rationnelle des corps , soit du notre propre , soit d'un corps étranger : car nous ne prétendons pas du tout, nous, qu'il soit nécessaire que l'ame ait connaissance de son propre corps avant de pouvoir affirmer quoi que ce soit hors d'elle, bien qu'il soit vrai cependant que pour concevoir les corps extérieurs comme extérieurs, comme en dehors du nôtre, il est nécessaire d'avoir connaissance du notre propre; mais il est possible, vraisemblable même, que les deux espèces de corps sont affirmés en même temps.
Voici donc, selon nous, à peu près comment les choses se passent: des sensations diverses sont éprouvées plus ou moins long-temps par l'esprit, qui les remarque et en cherche la cause. Après un certain temps d'un exercice vague, instinctif et spontané du toucher, il conçoit quelque chose qui cause ces sensations; tous ses sens s'exercent à l'envi; il ne sait auquel entendre; mais en général ils s'entr'aident cependant, tout en troublant sans doute quelquefois l'intelligence dans ses recherches. Insensiblement l'enfant conçoit que c'est lui, son moi, qui est touché par quelque chose qu'il voit se mouvoir; il veut répéter ses mouvements instinctifs, et sa main lui obéit; il veut commander à un quelque chose qu'il voit en dehors ,. et ce quelque chose ne lui obéit point; il a recours
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à ce qui lui obéissait précédemment, à sa maiii\ et il la voit exécuter un mouvement. Mais cela ne suffit pas. Faute de pouvoir saisir ce qu'il désirerait obtenir , ou mu simplement par un instinct machinal, il porte sa main à sa bouche, qui est aussi pour lui un organe du toucher, et il éprouve une double sensation : il se trouve lui partout. Il remarque qu'il en est autrement quand il porte à sa bouche quelque autre corps; il se distingue alors de ce qui n'est pas lui; il affirme alors son corps et des corps étrangers tout à la fois ; il les conçoit distincts, différents, distants, etc. Dès-lors, toute son attention se porte, avec plus d'intérêt encore et de fruit pour son intelligence, sur les choses extérieures qu'il peut d'ailleurs traiter à son gré , auxquelles il ne sent point de mal , auxquelles il n'en suppose encore point. Il les manipule donc , en fait une étude beaucoup plus sérieuse et plus soutenue que nous ne le pensons. Nous croyons et nous disons qu'il s'amuse, quand au contraire son ame apprend activement, passionnément à se servir de ses organes, à lier connaissance avec le monde extérieur, qui se détermine de plus en plus à l'esprit de l'enfant par les sensations qu'il lui donne , par les perceptions qui s'en forment dans son ame, et par les conceptions qui s'ajoutent a ces sensations et à ces perceptions. L'ouïe, la vue, aident le toucher, comme le toucher aide l'ouïe et la vue. Tout est d'abord confus ; mais tout se distingue insensiblement, au moins pour ce qui est
♦ Sans savoir encore qu'il a une main.
des connaissances qui proviennent de sens différents : car s'il s'agit de la part des sens et de celle de la raison dans chaque espèce de sensation et de perception, il faut convenir qu'elle ne se fait que fort tard, et même jamais chez un très-grand nombre d'hommes. Aussi attribuent- ils aux sens la forme comme la matière de leurs perceptions; ou plutôt ils ne distinguent là ni forme ni matière. Et, chose singulière, ils finissent bientôt par n'apercevoir plus la matière, pour n'y voir qu'un signe de la forme, et un signe dont l'intelligence est si rapide qu'il devient presque inaperçu, quoique la forme, qui seule préoccupe alors, soit rapportée d'abord à l'externe où elle n'est pas , puis ensuite, par une demi-réflexion , à l'organe qui ne fournit cependant que la matière. Ge n'est qu'une réflexion beaucoup plus approfondie, une réflexion philosophique , qui permet de distinguer la cause occasionelle physique de ces phénomènes internes d'avec ces phénomènes eux-mêmes, et, dans ces derniers, la matière de la forme, puis enfin de rapporter la matière aux sens, et la forme immédiate ou médiate (l'espace et le temps) à la raison. Et cependant c'est sur la matière de la perception, c'est-à-dire sur la sensation proprement dite, que l'ame a dû porter d'abord son attention: c'est la sensation brute qui a dû la tirer d'abord de son assoupissement, qui a dû lui donner la secousse électrique de la pensée. Ce n'est qu'à la suite de cette excitation sensible que la raison a pu se mettre en jeu pour donner une forme d'abord obscure à cette matière, forme qui a pu un jour en
être abstraite par la réflexion , être nommée , et devenir un objet de contemplation pour l'esprit.
Mais qu'on ne nous demande pas comment la raison a pu produire les conceptions à la suite de l'excitation des sens; nous l'ignorons profondément : c'est une loi dernière de notre nature intellectuelle , et dont le principe est caché dans le plan de la création et dans la toute-puissance qui la réalise. Ce qu'il y a de certain seulement, c'est que la sensation du toucher a été accompagnée de l'exercice de la raison , et que c'est la raison qui a produit toutes les conceptions que nous appelons les qualités premières des corps, depuis même la notion de leur existence jusqu'à celle de leur nombre.
Il est inutile de faire voir en détail comment la chose a dû se passer, comment elle s'est passée réellement : il suffît de dire en général qu'il n'y a qu'à se mettre pour chaque conception dans le cas particulier qui la fait encore renaître maintenant à l'esprit, de bien attacher son attention à ce qui se passe dans l'organe du toucher; ce qui s'y passe ou plutôt ce qui semble s'y passer, ce que l'ame y localise, c'est proprement la sensation qui n'a pas de nom; ce qui est nommé, et qui n'est ni une qualité sensible ni une qualité réelle des corps, mais bien une manière de les concevoir, c'est la donnée de la raison, la conception.
On peut maintenant chercher à déterminer d'une manière plus circonstanciée, sinon plus approfondie, ce que nous ne croyons pas possible, les circonstances nécessaires pour que les sensa-
94 DE LA VIE HUMAI?fE
tions soient bien perçues, et, par suite, pour que les conceptions puissent se former, surtout celle d'étendue impénétrable, base de toutes les autres: car c'est elle qui est ici le sujet de celles d'existence et de cause externe.
Les données primitives sont ce que nous appelons maintenant:
1** Un corps touchant;
2° Un corps touché;
3° Une surface avec quantité et qualité;
4" Mouvement relatif;
5*^ Repos (repos relatif au moins);
6^ Instinct ou volonté dans le mouvement de l'organe.
Combinaison de ces données.
1° Corps touchant avec corps touché, distinct du corps touchant.
2® Corps touchant et corps touché ne formant que deux parties d'un même corps, le corps d'un même homme.
^ avec f petite.
O OUlidce uu cuipsy (affective, ou propre à distraire de
tnnpViP \ I la '«ensation du toucher propre-
tuuL.iic Iniialitp < nient dit, et a empècber la coD-
viiudiue s^ ceplloo correspondante.
Jnon affective, ou impropre à(Jis- ( traire de la sensation.
A° Surface touchante dans les conditions cidessus, ou dans des conditions différentes, et combinées successivement sous ce double point de vue avec les deux cas précédents, qui se subdivisent de part et d'autre en deux points de vue nouveaux ; ce qui donne par conséquent huit cas particuliers, qu'il faudra combiner encore avec ceux des n*** 1 et 2.
5" Il y a de plus mouvement de l'un des deux corps, ou de tous deux; et ce mouvement est de trois sortes sous le rapport de la vitesse, suivant qu'il est ou excessivement lent, ou excessivement rapide, ou ni trop lent ni trop rapide pour que la sensation ne puisse pas avoir lieu. De plus, il se fait suivant une direction qui peut varier à V infini , depuis l'angle droit que le mobile formerait avec un des plans pris dans le corps touché, jusqu'à la ligne qui suivrait la surface de ce corps, et lui serait parallèle.
6° Si c'est l'organe qui est le corps en mouvement, ce mouvement est instinctif ou volontaire; il faut combiner encore ces deux cas pris successivement avec tous les précédents, et déterminer quels seront les résultats sensitifs et cognitifs dans ces différentes espèces de combinaisons.
Le cas le plus favorable à la conception de l'étendue impénétrable, n'est pas celui où l'individu se touche lui-même : la résistance pourrait être plus prononcée, et la température du corps touché plus propre à provoquer l'attention. Mais cependant, si les conditions suivantes étaient remplies, surtout les plus favorables, nous pensons que la conception d'étendue impénétrable pourrait très-bien naître.
Il faut, ce nous semble, pour que cette conception ait lieu : l'^que les surfaces en contact soient d'une certaine étendue : car si elles étaient réduites toutes deux, ou seulement l'une d'elles, à quelques points, la sensation serait interne plutôt qu'externe; elle serait nulle, ou presque nulle,
OU affective plutôt qu'instructive; 2° que ce soit l'organe du toucher qui soit en mouvement : autrement, s'il était en repos, il recevrait un choc ou une impression quelconque peu propre à faire concevoir la résistance impénétrable; 3*^ que ce mouvement ne soit ni trop vite, ni trop lent, parce qu'autrement l'esprit ne peut étudier, ni former ou concevoir une sensation qui le saisit et l'abandonne aussitôt, ou qui le trouble par sa violence, ou qui le fait passer d'une manière imperceptible d'un état à un autre ; A° il n'est pas indifférent non plus que le mouvement de la main puisse s'exercer en tout sens sur le corps touché, c'est-à-dire qu'il puisse le saisir, et reconnaître en même temps sa résistance dans tous les sens; 5° que le mouvement soit plutôt volontaire qu'instinctif ou machinal, parce que, dans ce dernier cas, il n'y a que rencontre d'un obstacle sans effort pour le vaincre , sans attention à la résistance et à l'effort; en un mot, sans attention à la sensation, à moins qu'elle ne devienne interne^. Mais dans les deux cas, c'està-dire si l'on ne donne aucune attention à la sen-
' Quand nous disons que le mouvement doit être volontaire, nous ne supposons pas cependant que l'esprit ait déjà la conception de corps; nous voulons dire seulement qu'il faut qu'il veuille la continuation de la sensation interne, de Teffort fait pour déplacer un corps, sensation qu'il peut très -bien avoir d'abord sans connaître son corps; nous ne voyons pas qu'il lui soit impossible non plus de vouloir la continuer ou la reproduire sans avoir l'idée de corps : car nos membres obéissent souvent, on ne sait comment ni pourquoi, à notre volonté, sans que nous pensions à eux.
sation, ou si la sensation devient interne, la conception de la résistance extérieure doit avoir lieu bien plus difficilement que dans le cas contraire.
Nous ne nous occuperons pas de la formation des autres conceptions qui se rattachent à l'exercice primitif du toucher.
Le toucher, même le tact, est susceptible d'un grand perfectionnement. On cite l'exemple d'aveugles qui étaient parvenus à lire des livres ordinaires avec les doigts, à distinguer les couleurs des cartes à jouer, celle des fleurs, etc. Ils se dirigeaient, sans se heurter et sans tâtonner, non-seulement dans les maisons dont ils connaissaient les êtres, mais encore dans d'autres, remarquant par l'organe général du toucher une modification dans l'action de l'air, suivant que les corps étrangers étaient proches ou éloignés. L'un d'eux même, devenu sourd, comprenait ce qu'on lui disait en parlant sur sa main. Un autre finissait par savoir ce qu'on voulait lui dire lorsqu'on promenait un doigt sur son corps, sur son dos ou ses épaules, comme si l'on avait voulu écrire ainsi ce qu'on avait à lui communiquer.
Le sens du toucher s'affaiblit avec les années: c'est sans doute, dit Kant, une des raisons pour lesquelles les vieilles femmes ne peuvent plus aussi bien filer.
L'homme se distingue de la plupart des animaux par le toucher. Le chien semble se servir de son nez et de sa gueule pour reconnaître les corps. L'éléphant se sert de sa trompe, que les Romains appelaient une main.
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Après avoir fait l'étude de chaque sens en particulier, nous pouvons maintenant les comparer.
RÉFLEXIONS GÉNÉRAIES SUR LES SENSATIONS EXTERNES ET SUR LES PERCEPTIONS.
Comparaison des cinq Sens quant à leur sphère d'action, à la force plus ou moins grande des sensations, au mode d'impression, aux perceptions, au goût, au développement, à la durée, à l'usage K
I. Le champ de la vue est le plus grand; celui des autres sens diminue progressivement dans l'ordre qui suit : l'ouïe, l'odorat, le goût, et le toucher.
La sphère du goût et celle de Todorat ne sont pas nettement délimitées.
La plupart des dénominations des perceptions sont prises des phénomènes de la vue. Les théories faites sur les sens semblent s'y rapporter exclusivement.
IL Deux sens ont surtout pour objet de nous affecter agréablement ou désagréablement, en général de nous donner des sensations : ce sont l'odorat et le goût.
Il faut distinguer les sensations qui leur sont propres, de celles qui peuvent avoir lieu en eux par le mode du toucher.
Mêmes observations pour la vue et l'ouïe.
L'odorat et le goût n'ont qu'une destination in-
1 Tout ceci est pris en grande partie de l'Anthropologie de Kant.
directe et qui tient beaucoup de l'habitude dans l'usage du tabac et du bétel. Les cinq sens extérieurs ont souvent une action sur les autres sens et sur l'imagination, La musique agit évidemment aussi sur les viscères abdominaux. On connaît son effet sur certaines maladies. Elle peut encore accélérer les battements du cœur, ou les ralentir. Le son de l'harmonica produit sur les constitutions nerveuses un état d'asthénie.
Il y a des personnes qui ont des convulsions lorsqu'elles touchent du velours ou la fourrure d'une taupe, comme il y a des hommes et des animaux que la vue du rouge de feu fait souffrir.
IIL Tous les sens ne sont affectés que par les objets qui les touchent ; cependant l'esprit ne rapporte pas toujours la cause de l'affection au corps qui se trouve en rapport immédiat avec les organes, mais bien à quelque autre corps plus éloigné.
L'action des corps sur les organes peut être mécanique ou chimique.
Dans la première, il y a choc, impression, mouvement : tel est le cas de la vue, de l'ouïe, et du toucher.
Dans la deuxième , il n'y a pas combinaison sans doute, mais bien action moléculaire réciproque, et peut-être certains changements intestins dans les nerfs. Le dégoût, les nausées, les promptes habitudes à certaines odeurs, résultent de semblables changements.
IV. A l'égard de la perception, la première place est due au sens du toucher, puisque c'est à l'oc-
casion de son exercice seul que la raison pose l'extériorité. Ce n'est pas ici le lieu de discuter la valeur objective de cette révélation : nous devons seulement l'accepter comme un fait animique. Le toucher est donc le sens primitivement objectif. L'ouïe et la vue sont aussi objectifs dans l'état actuel; l'odorat et le goût sont plus subjectifs qu'objectifs.
V. La faculté de juger du beau porte sur les objets en tant qu'ils nous causent un certain plaisir que nous déclarons devoir être éprouvé par tout le monde.
Les sens qui sont plutôt objectifs que subjectifs doivent surtout fournir la matière du beau extérieur. Il est facile de voir comment les beaux-arts, quanta leurs données, rentrent dans le domaine des sens de l'ouïe et de la vue.
Toutes les sensations et toutes les perceptions se distinguent les unes des autres , suivant les organes qui servent à les procurer. Le vicariat entre les sens n'est donc jamais' parfait. Il n'y a, comme nous l'avons déjà dit, que les sensations du goût et celles de l'odorat, où la circonscription n'est pas nettement tranchée. La physiologie en donne facilement la raison; néanmoins, il faut reconnaître qu'il est des corps qui ont peu d'odeur, mais cependant beaucoup de saveur, et réciproquement; qu'il en est dont l'odeur est agréable et la saveur désagréable et réciproquement encore, quoique cela soit plus rare.
VI. Comme le goût et l'odorat sont peu objectifs, la perte de ces sens n'entraine que celle des
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sensations qui leur correspondent , tant agréables que désagréables. La perte de l'odorat est moindre que celle du goût; mais il faut observer qu'une partie de la force du goût disparaîtrait par la perte de l'odorat. Cette influence est sensible dans l'encbifrènement.
Le plus indispensable des sens est le tact, non seulement parce qu'il donne l'extériorité, mais encore parce qu'il contribue à la culture de l'homme ; c'est avec la main que l'homme refait le monde.
Quant à l'ouïe et à la vue, il est difficile de dire quel est celui de ces deux sens dont la perte est la plus sensible. S'il s'agit de la privation, et non de la perte du sens, il semble que l'aveugle-né est plus privé que le sourd-muet de naissance; c'est peut-être le contraire si l'on considère la perte de ces sens, surtout dans un âge un peu avancé. La vue est une source plus abondante d'instruction et de plaisir esthétique que Touïe. Maintenant surtout que l'éducation des sourds-muets se fait si facilement, ils ne sont privés absolument que des sons et du plaisir de la musique. On a d'ailleurs remarqué que les sourds-muets pensent plus par eux-mêmes, qu'ils sont souvent plus profonds et ont l'esprit plus juste que ceux qui entendent. Ils ne peuvent guère apprendre sans comprendre, tandis que les autres hommes n'apprennent souvent que des mots, ou peu de chose de plus.
La physionomie de l'aveugle est toujours triste et morne, tandis que celle du sourd-muet est souvent animée. L'aveugle peut moins veiller sûrement à sa conservation que le sourd.
VIL Immédiatement après sa naissance, l'enfant ne peut faire aucun usage de ses sens. Son œil est à la vérité ouvert, mais il n'est point encore irrité par la lumière; ce n'est que quelques jours après la naissance, que les pupilles se contractent et se dilatent pour modifier la force de la lumière.
Ce n'est que plusieurs semaines après être venu au monde que l'enfant applique ses regards aux objets les plus éclairés; ce n'est que plus tard encore qu'il essaie de les saisir avec sa main, et long-temps après seulement il apprend à juger des dislances. L'enfant n'entend pas pendant les premières semaines de son existence; ordinairement il ne fait guère attention aux sons avant Fàge de trois mois.
Les narines sont très -peu développées à cet âge, et les sinus manquent presque totalement; ce qui fait que l'odorat est d'abord très-faible; il se perfectionne ensuite à mesure que l'organe se développe.
On s'aperçoit que l'enfant ne goûte pas dès les premiers jours de sa naissance : il prend, en effet, de la rhubarbe sans répugnance , ce qu'il ne fait plus dès qu'il a reçu l'usage du goût.
Ce n'est que très-tard qu'il apprend à se servir de ses mains, et plus tard encore qu'il tâte, qu'il palpe; mais la langue est le premier toucher qu'il exerce; il porte tout à sa bouche, il cherche instinctivement de la nourriture ou des sensations agréables, par le moyen de cet organe, dans tout ce qu'il rencontre.
Le sens de l'ouïe est celui donl Taction persiste
le plus long-temps , si quelqu'un tombe en défaillance ; l'oreille est le dernier sens dont l'usage s'éteint.
, On a vu des personnes qu'on regardait comme mortes, et qui entendaient tout ce qui se passait autour d'elles de dedans leur cercueil : il est donc vraisemblable que dans la mort réelle, le sens de l'ouïe est aussi le dernier à se mourir, et que le moribond entend encore une partie des cris de désespoir qu'occasione sa mort. On devrait donc éviter de se livrer à la douleur autour d'un mourant.
Au sortir de l'évanouissement, l'ouïe est aussi le premier sens à se réveiller, et les premiers sons qu'on entend semblent venir de loin. Pendant le sommeil, la membrane du tympan est sans doute très-relâchée, ce qui fait que nous n'entendons dans cet état que les sons forts. Cette membrane se retend au réveil; et il est vraisemblable que l'acte de l'attention a aussi quelque action sur cette partie de l'organe de l'ouïe , comme il en a une visible dans les animaux sur l'oreille externe.
Différence entre les qualités dites premières, et les qualités dites secondes des corps.
Locke avait distingué les qualités des corps en premières et en secondes, suivant qu'elles sont essentielles ou non à la matière. L'odeur, la saveur, le son, la couleur, la température, etc., sont, suivant lui, des qualités secondes. Il en est de même de
toutes les qualités qu'on peut supposer non existantes dans la matière, sans que la conception de son essence soit logiquement détruite.
Les qualités essentielles ou premières des corps sont donc celles sans lesquelles ils ne peuvent être conçus. Or ces qualités sont retendue et ïimipmétrahilité , ou plutôt l'étendue impénétrable. Les qualités secondes sont, dit-on, inconnues en ellesmêmes : car ce que nous connaissons à cet égard, ce ne sont pas elles, mais bien les états de notre ame que nous leur rapportons comme à leurs causes inconnues. On n'a même nommé ces causes que par suite de la nécessité où nous place notre raison de reconnaître des causes à tout état contingent; si bien que si ces états n'existaient pas, nous n'aurions pas la moindre idée des qualités des. corps auxquels nous les rapportons maintenant.
Les odeurs, les saveurs, les sons, les couleurs mêmes, quoiqu'on entende le plus souvent par ces mots des qualités des corps, ne sont donc que des états de lame qu'on ne nomme pas : car l'esprit, tout préoccupé des causes occasionelles externes de ses états divers, et sans doute aussi parce qu'une loi de son activité le porte à s'en occuper à cause même des états de l'ame qui en sont les effets, ne s'arrête à ces états que pour les reconnaître comme des signes des qualités physiques correspondantes. Dès que cette reconnaissance est opérée, il passe subitement à la chose signifiée, à la cause, à la qualité physique des corps; et, quoiqu'il ne la connaisse pas , il lui applique cepen-
dant un nom. C'est ainsi qu'il nomme ce qu'il ne connaît pas, et ne nomme pas ce qu'il connaît.
Quant à l'étendue impénétrable, essence de la matière, base de toutes les autres qualités premières, qui ne sont, par conséquent, que secondaires, on a cru que nous les connaissions mieux que les qualités précédentes; on a cru qu'on les connaissait objectivement ou en elles-mêmes. Ce ne sont plus, dit-on, des sensations, mais des qualités réelles des choses.
Ce ne sont pas^ il est vrai, des sensations, puisqu'elles ne sont rapportées par l'ame à aucun organe comme à leur siège, bien que l'ame reconnaisse qu'elle acquiert cette espèce de connaissance à l'occasion de l'exercice d'un sens; ce sont même, si l'on veut, des connaissances objectives, en ce sens qu'elles sont rapportées à quelque chose de substantiellement distinct du moi, et dont elles déterminent le caractère ou la nature.
Mais, passé cette différence, que, du reste, nous allons expliquer et apprécier, il n'y en a aucune absolument entre les qualités premières et les qualités secondes.
Qu'est-ce, en effet, que les, qualités premières? Ce sont de pures conceptiong de l'esprit que la raison produit, parce qu'il est de sa nature de le faire à la suite des sensations. La réflexion ne peut pas même supposer qu'il existe au -dehors quelque chose qui les excite, de la même manière qu'elle suppose qu'il existe dans les corps des qualités occultes qui occasionent les sensations par rimpression faite sur les organes. Ainsi, ces (jua-
106 D£ LA VIE HIMAI-\E
lités premières, auxquelles se crampounait si fort le matérialisme, tombent au-dessous même des qualités secondes. Si elles ont une valeur objective, comme je l'accorde, ce n'est point une valeur ontologiquement objective à nous connue (ce qui impliquerait : car une conception ne peut être une chose, ni une chose une conception), mais bien une valeur logiquement objective, c'est-à-dire qui n'est objective qu'en idée, ou parce que c'est une loi de notre intelligence que nous concevions comme externe ce qui n'est que dans notre raison.
Qu'est-ce maintenant que les qualités secondes? Des manières de concevoir ce que la raison affirme exister au-dehors, et qu'elle détermine par les conceptions d'étendue, d'impénétrabilité, etc., par rapport à ceux de nos états qui ne sont pas de pures conceptions de la raison, et que nous appelons tantôt sensations, tantôt perceptions.
Toute la différence entre les qualités premières et les qualités secondes, c'est que les premières sont des conceptions qu'on objective naturellement, et qui sont le fondement de toutes les autres déterminations de ce qu'on appelle matière; tandis que les secondes sont des déterminations supposées, mais inconnues (parce que ce ne sont plus des conceptions), de ce que nous appelons matière considérée par rapport à nous comme êtres oraranisés.
Différence entre les sensations et les perceptions.
■ Si nous ne savions pas que nous avons un corps, si nous n'avions pas la notion de corps, il est trèsprobable que nous ne localiserions aucune sensation ailleurs que dans notre ame. La localisation se fait pourtant, j'en conviens, comme d'elle-même, sans science aucune; mais autre chose est la localisation, autre chose l'intelligence de cette localisation. Dans le principe de la vie, chez l'enfant, comme pendant toute la vie de l'animal, il y a une localisation instinctive, inconnue par conséquent, et par suite un mouvement instinctif aussi dans l'organe de la sensation. Mais cette localisation n'en est pas une à proprement parler.
D'où nous concluons que si l'on n'appelle sensation que l'affection, l'état de l'ame rapporté au corps, il n'y a aucun de ces états qui soit primitivement sensation ; d'où nous concluons encore que ce n'est pas d'après cette relation qu'il faut distinguera sensation de la perception. Dans l'état de développement actuel même, est-il bien vrai que nous rapportons immédiatement les sensations d'odeur au nez? Ce fait n'est-il pas plutôt un jugement fondé sur des expériences antérieures qui nous ont appris, à l'aide de la réflexion, que cette partie de notre corps est réellement la condition organique de la sensation d^dcur? Si l'on nous objecte le mouvement des animaux pour flairer, nous répondrons ce que nous avons déjà répondu, savoir : que ces mouvements sont instinctifs, et par
conséquent inintelligents dans le sujet qui les exécute. Il est étonnant qu'on soit si dupe encore de l'instinct, que Ton y veuille voir une intelligence qui n'y est pas, quand il a été si bien dit depuis long-temps que les animaux se perdent pour ainsi dire dans leurs sensations. lUœ enimnihil scntiunt, dit Cicéron, nisi voluptatem, ad eamque feruntur omni impetii. (De Offic, I, 30.)
Or, ce que nous venons de dire pour le sens de l'odorat, ne pouvons-nous pas le dire du goût, et surtout de l'ouïe et de la vue? Localisons - nous immédiatement le son dans l'oreille, la lumière dans l'œil? ou n'est-ce pas plutôt par un jugement inductif que nous rapportons ces états internes à ces organes comme à leurs conditions organiques? Et n'est-ce pas ce jugement même qui nous distingue de l'animal , lequel n'opère point d'abstractions sur son être, ne se distingue point de son corps, ni une partie de son corps d'une autre partie, mais remue, agite l'une plutôt que l'autre, suivant qu'il y est poussé par le besoin?
Dira- 1- on que la sensation se distingue de la perception par son caractère affectif? Mais d abord, ce caractère tendrait à la faire confondre avec le sentiment, qui est immédiatement consécutif à certaines conceptions; ensuite, que ferat-on de la plupart des sons, des couleurs, d'une foule de sensations du tact, qui ne plaisent ni ne déplaisent, du chau^ ou du froid modéré et presque inaperçu? Sont-ce des sensations ou des perceptions, ou l'un et l'autre à la fois?
Si l'on dit que ce qui donne le caractère d'une
sensation à un état interne , c'est d'être rapporté à un organe comme à sa condition, ne peut-il pas être répondu encore qu'il y a une foule de conceptions, toutes celles qui déterminent les sensations et leur donnent leur forme , toutes celles qui les suivent, qui pourraient alors être réputées sensations? que ce caractère n'est par conséquent d'aucune valeur?
Sans nous arrêter davantage aux opinions émises avant nous sur cette question, nous appellerons sensations tous les états subjectifs que le moi revêt par suite de l'exercice immédiat des sens, qu'il les localise ou non dans une partie de son corps. Est état subjectif tout ce qui n'est point affirmé par la raison comme essence ou propriété de la matière. Ainsi, les odeurs, les saveurs, les sons, les couleurs, le froid, le chaud, et tous les états innommés que l'ame rapporte au toucher dans l'exercice de ce sens, ne donnant des noms qu'à ce que nous croyons être des qualités des corps correspondant à ces sensations, tout cela, dis-je, est sensation.
Les conceptions forment tout le reste de la perception , c'est-à-dire le côté intelligible des sensations, tel que leur qualité, leur quantité, leur identité, leur diversité, leur nombre, leur variation, etc., en un mot, tous leurs rapports. Est conception aussi , d'abord toutes les qualités dites premières des corps, ensuite la conception d'étendue qui se rattache à la couleur et qui en devient la forme, de même que les conceptions de la distance, de la direction, de l'intensité et de la nature des sons, etc.
En un mot , est sensation tout état premier et indéterminé à l'occasion de l'exercice d'un sens. Toutes les déterminations qui viennent ensuite sont des conceptions , telles que l'affirmation primitive et fondamentale de quelque chose de substantiellement distinct du moi, à l'occasion de l'exercice du toucher, affirmation qui est la conséquence d'une loi de la raison, cette capacité ayant été faite pour se mettre en jeu par suite de l'exercice du toucher.
Ce qu'impliqKe le mot perception, et si Von perçoit réellement quelque chose. — Qu'il n'y a que des sensations et des conceptions.
Le mot perception est d'un usage récent dans la langue philosophique en France. Le mot sensation a défrayé long - temps à lui seul toute cette partie de la psychologie; par le mot sensation, les uns ont donc entendu tout à la fois les sensations et les perceptions; d'autres n'ont entendu que les états qui correspondent aux qualités secondes des corps , et se sont surtout servis du mot perception pour signifier les états intellectuels qui correspondent aux qualités premières. Il en est d'autres encore qui n'ont entendu par sensations que les états rapportés par l'esprit à quelque partie du corps; d'autres, enfin, n'ont vu de sensations externes que dans l'odorat et le goût, parce que ce sont les sens affectifs par excellence. Mais en général on entend par perception, comme le mot l'indique, la connaissance immédiate des qualités
des corps qui correspondent aux cinq sens. Ainsi, l'on fait des saveurs, des odeurs, des sons, des couleurs, et de toutes les propriétés tactiles des corps , mais surtout de ce qu'on appelle qualités premières, autant d'objets distincts de perception. On s'imagine que ces prétendues qualités sont quelque chose que l'esprit saisit par le moyen des organes, quelque chose qu'il s'assimile, et dont il connaît ensuite la nature. Quand on s'est ainsi payé d'une métaphore , on croit être très-avancé : on croit connaître les corps, leurs qualités. Il est bien vrai pourtant qu'il y a des philosophes qui conviennent qu'on ne connaît de la sorte que leur surface! mais, comme on peut supposer les corps homogènes, et divisés en une infinité de couches infiniment minces et se rapprochant ainsi autant que possible des surfaces, rien n'empêche qu'on ne croie, à ce compte, en connaître parfaitement l'essence. Toutefois, c'est là de l'analyse mécanique dont il serait même possible de contester la rigueur : rien donc ici qui ressemble à de l'analyse logique ou intellectuelle.
Convenons plutôt que nous ne connaissons, à l'occasion des corps, que deux choses : les sensations, et les conceptions que la raison produit à leur suite; que les premières sont retenues comme affections subjectives, quoique localisées maintenant dans quelque partie du corps; et que les secondes sont conçues comme des déterminations soit des sensations mêmes, soit à\m quelque chose d'inconnu, mais que la raison pose au-dehoi^s comme sujet de la matière.
Dans le sens rigoureux du mot, il n'y a donc point de perception proprement dite; elle se résout dans la sensation entendue largement, c'est-à-dire de manière à comprendre aussi les états perceptifs du moi , et dans des conceptions qui sont comme la forme intellectuelle de ces états. Mais comme il semble qu'il y en ait, et comme les qualités premières, les couleurs et les sons, paraissent surtout soumis à cette illusion, rien n'empêche cependant qu'on ne se serve du mot perception, tout impropre qu'il est, sauf à s'entendre quand on en fait un usage scientifique. (V. la Cosmologie rationnelle.)
Nous ne terminerons pas cette matière sans faire remarquer qu'un assez grand nombre d'auteurs, qui croient distinguer très-nettement, avec et d'après Reid, la sensation de la perception, appellent sensation tout le jeu organique qui précède la connaissance dans l'exercice des sens, c'està-dire l'impression , l'ébranlement des nerfs , le mouvement du cerveau. Quand ils veulent être plus exacts et plus profonds, ils placent la sensation immédiatement après le mouvement du cerveau, que le moi, du reste, sente quelque chose ou ne sente rien du tout. La perception, suivant eux, vient ensuite; ils admettent donc des sensations et des perceptions consécutives pour tous les sens. D'où l'on voit que la sensation n'est pour eux qu'un mode hypothétique de l'ame, déterminé mécaniquement et a priori, plutôt qu'observé.
Si nous jetons maintenant un coup d'œil vaste et rapide sur l'histoire de la philosophie relative-
ment à la perception, nous trouvons que toutes les théories faites pour l'expliquer se réduisent à deux, l'une objective, l'autre subjective : la première, fondée sur l'apparence et renfermant un cercle vicieux ^ ; la seconde , fondée sur l'observation et justifiée par le raisonnement.
La théorie objective a pris successivement différentes faces , suivant qu'on a considéré les idées (perceptions) comme des espèces matérielles ou immatérielles, ou qu'on a cru que l'ame saisissait immédiatement les qualités des choses (Reid). La première hypothèse est surtout le fruit du matérialisme (espèces de Démocrite et d'Epicure); la seconde, celui du spiritualisme (idées de Platon, vision en Dieu de Malebranche); la troisième n'est qu'une affirmation métaphorique qui n'explique absolument rien, et qui met en fait ce qui est peutêtre impossible (Reid, Dugald-Stewart , etc.).
La théorie subjective présente aussi ses vicissitudes, suivant qu'on fait réaliser les idées (perceptions) dans l'esprit par Dieu même, dès l'instant de la création, sauf à les faire réveiller dans le temps (idées innées de quelques cartésiens); — suivant qu'on fait intervenir l'action divine pour les imprimer à propos dans l'ame (occasionalisme de quelques autres cartésiens) ; — suivant qu'on met dans l'ame une vertu propre à les
^ Car il n'y a rien d'objectif pour l'esprit avant l'admission même de ce qu'on croit exister au-dehors ; or il s'agit précisément ici de cette admission : il y a donc une affirmation rationnelle antérieure à ce fait , et dont on n'a pas tenu compte dans la théorie objective.
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produire , et indépendante du corps et de ses fonctions (harmonie préétablie de Leibnitz); — suivant, enfin, que, s'en tenant aux faits, on les reconnaît comme de purs produits de la raison à l'occasion de l'exercice des sens.