ATTENTION
L'attention est une opération intellectuelle qui n'est pas susceptible de définition : on peut seulement en donner des exemples.
Tous les hommes ne possèdent pas au même degré la faculté de donner leur attention : les uns peuvent la donner à un plus grand nombre de choses à la fois (étendue); les autres peuvent la donner plus long-temps [durée), ce qui n'est pas ordinaire dans les enfants, dans les femmes, et chez les personnes sanguines. Chez d'autres elle est plus difficilement provoquée, mais elle est aussi plus difficilement détournée , et pénètre peut-être plus avant (ténacité et force). L'attention est de plus donnée avec régularité (méthode) ou sans ordre, suivant qu'on la dirige ou non d'après certains points de vue bien choisis et logiquement enchaînés. Les savants et les artistes la donnent de la première manière, le peuple de la seconde.
Ceux, au contraire, dont l'attention est facile à provoquer, sont aussi ceux qui sont le plus fnci-
lement distraits, qui sont le moins capables de donner une attention soutenue et profonde.
Une chose remarquable, c'est qu'on appelle distraits les hommes qui le sont le moins, c'est-à-dire ceux qui se laissent absorber dans la réflexion. Ces hommes ne sont donc distraits comme on l'entend, que parce qu'ils sont très-attentifs, que parce qu'ils sont réellement moins sujets à la distraction que les autres. Le langage ordinaire, ou le sens commun qui le représente, a-t-il donc tort? Non; chacun pense comme nous, ou plutôt nous pensons comme chacun : car quand on dit d'un homme qu'il est distrait, qu'il n'aperçoit rien de ce qui l'environne, qu'il n'a aucune idée de ce qui se fait autour de lui , c'est qu'on suppose qu'il devrait avoir l'esprit à cela comme tout le monde, que par conséquent il a été distrait; tandis que pour lui l'intérêt est tout différent : voulant donner son attention à quelque idée préférablement à tout ce qui l'environne, il serait réellement distrait s'il donnait alors son attention à ce qui se passe autour de lui. — Mais il est une autre sorte de distraction, la distraction vulgaire, qui consiste à passer incessamment d'une idée à une autre (distractio) , sans pouvoir se fixera aucune. Celui qui est ainsi distrait n'a pas d'empire sur son activité intellectuelle ; elle voltige au gré de la liaison fortuite des idées, sans pouvoir se concentrer sur aucune : c'est une véritable faiblesse d'esprit; et comme le Milgaire ne connaît pas d'autre distraction , il confond souvent la première avec celle-ci, et cela d'autant plus aisément qu^il
s'imagine que tout ce qui occupe les esprits frivoles doit nécessairement occuper tout le monde. De là un préjugé des ignorants et des esprits légers contre les hommes méditatifs et profonds. On sent, en effet, combien il est facile de se tromper sur la puissance d'attention d'un individu, et de le prendre pour un idiot, un hébété, une statue ambulante quand, au contraire, il est puissant d'intelligence.
L'aptitude à contempler les idées, malgré les impressions des objets extérieurs, n'est sans doute pas la même chez tous les hommes, mais elle dépend aussi beaucoup des habitudes intellectuelles. Il est des esprits qui ne savent point penser aux idées pures, surtout en face des choses extérieures, qui ont sur eux la plus grande puissance. De là, pour ces sortes d'intelligences, le besoin de la solitude la plus profonde afin de pouvoir se recueillir, penser et écrire avec quelque suite. Il y a d'autres esprits qui ne peuvent penser aux idées pures que par le moyen des perceptions, et qui les y considèrent facilement. Ces trois classes d'esprits sont les philosophes et les mathématiciens, les physiciens, et les poètes.
Il est rare que les qualités qui constituent une attention parfaite se trouvent réunies, puisqu'elles sont opposées entre elles. Ainsi, plus une attention a d'étendue, moins elle peut avoir de durée et de profondeur, et réciproquement.
L'attention varie suivant les âges : elle est plus débile dans l'enfant et le vieillard que dans l'âge mûr. Elle manque de force chez tous deux; mais
elle est de plus distraite par la riche et vive imagination de l'enfant. L'homme qui n'a reçu aucune éducation est à cet égard à peu près dans le même état que l'enfant. Il faut donc se garder, dans les exemples qu'on donne à l'enfance pour lui expliquer quelque chose , de les rendre trop frappants, parce qu'autrement l'attention serait distraite de l'objet principal.
Les défauts de l'attention, contraires aux qualités précédentes, sont rétroitesse,la fugacité, la faiblesse, la superficialité et le désordre.
L'attention est très -susceptible de se fortifier par l'exercice.
Observations. V L'étendue de l'attention ne peut signifier que la rapidité avec laquelle nous passons d'une idée à une autre, puisque, à la rigueur, nous ne pouvons pas donner notre attention à plusieurs choses à la fois.
2** Ce fait de ne pouvoir donner son attention à plusieurs choses en même temps, prouve indirectement que Kant a eu raison de définir le jugement : <( l'unité de conscience de plusieurs con- » naissances. »
3*^ L'attention donnée aux sensations, aux connaissances, a pour effet de les rendre plus vives et plus distinctes. Elle rend les autres opérations intellectuelles plus sûres. Elle est l'ame de la méditation. Mais si elle est trop constamment appliquée à une série d'idées, elle peut engendrer la fausseté du jugement par suite de l'esprit d'exclusion ; la folie, et surtout la manie; le mysticisme, si elle s'applique à des idées religieuses; un scrupule sans
raison, si à des idées morales; l'hypochondrie, si à son état de santé; l'indécision, si au respect humain, au qu'en-dira-t-on , etc.
A'^ L'attention a aussi son influence directe ou indirecte (par l'imagination) sur le corps. Elle stimule les organes, produit la fatigue dans le cerveau, et, suivant quelques médecins, l'épilepsie, l'apoplexie (Tissot, Traité des Nerfs), et même le vomissement, la colique, l'inflammation d'un bras ou de quelque autre partie du corps, des convulsions, l'évanouissement, la peste, Thydrophobie (Hippocrate, Cabanis, Bordeux, Pecklin, Pinel, Sauvages, Haguenot). Mais l'attention sert aussi quelquefois à la guérison de certaines maladies, en opérant une forte et subite révolution, en détournant l'esprit d'une idée fixe : c'est ce qui a lieu surtout dans les maladies d'imagination et dans les maladies nerveuses (Filles de Milet; Enfants épileptiques guéris par Boerhaave,Whytt, etc. V. Lalebasque, Princvpu délia Genealog. del Pensiero, t. \, p. 118-121). Si l'on ne peut pas guérir ainsi toutes les maladies, on peut du moins en diminuer la douleur et en rendre même la guérison plus facile par la distraction.
S'* La distraction est de deux sortes, négative ou positive : la première est un défaut d'attention; la seconde, une attention opposée à une autre quant à l'objet. La distraction s'entend aussi de la facilité avec laquelle l'attention change souvent d'objet; elle s'appelle alors plus particulièrement légèreté.
6° L'attention peut être considérée comme un
mouvement de l'ame hors d'elle-même; c'est la manifestation de la vie intellectuelle. Elle est de tous les instants dans l'homme sain d'esprit, à l'état de veille; son défaut serait l'hébétude. Mais si l'attention est de tous les moments, elle ne s'exerce pas toujours volontairement; souvent, au contraire, elle est spontanée; elle peut commencer par être volontaire, et devenir ensuite spontanée, ou réciproquement.
7*^ Les efforts qu'on a faits pour expliquer physiquement l'attention ne sont et ne peuvent être que de vaines hypothèses. (V.Boerhaave, Vanswiéten, Bonnet, Cabanis, etc.; Lalebasque, op. c, p. 126-139).