SE LA MÉMOIRE
Des Conditions organiques de la 3Iémoire.
Il n'est pas nécessaire de connaître parfaitement le jeu interne de la mémoire, pour chercher à saisir les rapports de cette opération intellectuelle avec le corps. Xous croyons donc pouvoir suivre notre marche accoutumée, et commencer par le côté physique. Il n'y a pas de faculté qui soit plus sensiblement soumise à l'organisme que la mémoire; mais il faut convenir toutefois qu'on est encore fort peu avancé dans la connaissance du rapport de ces deux choses. Les hypothèses n'ont cependant pas manqué : car les esprits animaux et les fluides nerveux, les vibrations des fibres nerveuses, le mouvement indéterminé de chaque organe suivant Gall, tout a été essayé pour expliquer physiquement la mémoire; mais aucune de ces hypothèses ne mérite un sérieux examen. Contentons -nous de remarquer que des lésions de la tête font perdre la mémoire, tandis que d'autres l'améliorent; que différentes maladies des autres viscères, des fièvres, etc., ont une influence médiate (par le moyen du cerveau) sur
cette faculté, qui paraît fort bizarre. En effet, tantôt la mémoire est entièrement perdue, tantôt elle ne l'est que partiellement : l'un ne se rappellera pas les noms propres, pas même le sien; un autre n'en oubliera que quelques-uns; un troisième perdra la mémoire des lieux, de certains lieux; un quatrième celle des personnes, des événements, etc. Cet oubli sera irrévocable ou temporaire.
Outre ces circonstances, qui devaient faire rechercher l'origine de la mémoire dans les organes, au moins comme en étant la condition, l'observation prouve encore que l'on conserve pendant quelque temps l'image assez vive d'une perception, après que sa cause a cessé d'agir sur les organes, par exemple la vue du soleil, de la lune, le son d'un instrument, un air de musique, le bruit d'une voiture dans laquelle on a été traîné long-temps, etc. Ces phénomènes ont dû porter à croire, comme c'est arrivé, que le souvenir de la sensation , la perception, l'idée, la conception, ne sont que ces modeslà mêmes continués et affaiblis ou renouvelés. On a dû penser, en examinant ces faits superficiellement, et en se guidant d'après une fausse analogie , que les fibres du cerveau devaient être modifiées dans le souvenir comme elles l'avaient été dans la sensation, excepté que le mouvement se fait dans ce dernier cas de la circonférence au centre , tandis que dans le souvenir il a lieu dans le sens inverse.
De la Mémoire considérée sous le point de vue animique
en général.
La mémoire n'est pas une capacité primitive de connaître : on ne se souvient que de ce qu'on a déjà connu. La mémoire porte uniquement sur les modes du moi, ce n'est que par l'interne qu'on se rappelle l'externe. La mémoire est comme une halte faite dans le temps : c'est ce qu'indiquent les noms grec et latin (memoria de me morari, mora; [jt.vîiy.n , de y-i{^vi)ff)ta, [ji.iy.va, [xéia, y attends , je demeure, je persiste). Le mot recordatio, dont le sens, au contraire , est plutôt psychique que métaphysique, semble avoir été pris dans ce fait, que les choses qui nous intéressent, qui nous passionnent, qui nous tiennent au cœur, se rappellent bien plus facilement et plus long-temps que leurs contraires. Aussi a-t-on dit oublier une injure pour dire la 'pardonner. Du reste, cor peut s'entendre encore dans le sens large d'animus, de mens, de même que mens est pris quelquefois pour le siège de la passion, comme dans le manet alla mente repostum Judicium Paridis de Junon; et alors la recordatio ne signifierait que le retour d'une pensée, d'un sentiment dans l'esprit, la reconnaissance dans l'âme.
Dans le fait du souvenir avec conscience, il y a : 1** Présence d'une idée dans l'esprit; 2° Connaissance que cette idée, ou le sentiment dont elle tient lieu, a existé autrefois dans l'esprit, — conception du passé et du présent;
3** Conception de la durée et de Videntité du moi , et par conséquent de la diversité de ses états ;
\^ Foi au témoignage de la mémoire.
Distinction entre le souvenir, la réminiscence , la reconnaissance , et la mémoire : la mémoire est le nom de la faculté, ou plutôt de l'opération complexe qui rend en quelque sorte le passé présent; le souvenir est le passé ranimé avec conscience de son véritable caractère; la réminiscence est le même fait, moins la conscience qu'il a déjà existé autrefois sous la forme d'intuition, d'imagination, ou de sentiment; la reconnaissance, le souvenir plus l'intuition, ou le sentiment renouvelé.
La réminiscence n'a pas lieu pour les sentiments seuls, mais seulement pour les idées. La raison en est, ce nous semble , en ce que les sentiments ne peuvent être isolés des idées qui en sont les antécédents nécessaires dans le souvenir, comme dans le moment où ils sont éprouvés la première fois.
La mémoire ne retient et ne rappelle proprement rien. La croyance du contraire tient à la théorie erronée des idées. La mémoire consiste essentiellement dans la faculté d'avoir la connaissance d'un état semblable ou analogue à un état passé, avec conscience du présent et conviction du passé de cet état renouvelé ou connu : c'est l'intuition du passé du moi, non comme passé pur, mais comme passé rempli par des idées, des affections et des actions.
On dit de la mémoire qu'elle est :
a) Facile dans les conditions de rappel ou pour apprendre ;
b) Prompte dans le rappel;
c) Fidèle dans le rappel;
cl) Tenace, pour dire qu'elle rappelle long-temps après ;
e) Heureuse, pour dire qu'elle rappelle beaucoup de choses.
Toutes ces qualités constituent une bonne mémoire; mais elles se trouvent rarement réunies dans le même sujet, d'autant plus que les conditions de ces qualités sont la plupart opposées entre elles; par exemple, celles de la facilité à celles de la ténacité; celles de la fidélité à celles de l'étendue. Ces qualités tiennent en général :
1° Au degré d'impression que les choses font d'elles-mêmes sur notre esprit, et à la durée de ces impressions;
2° A l'attention qu'on y donne ;
3** A la réitération de cette impression ou de cette attention ;
4" A la liaison plus ou moins intime d'une idée avec d'autres idées qui nous sont familières ;
5^ A la durée de tout cela;
6° Au degré de lucidité des idées.
La mémoire varie :
1** Suivant les individus, suivant l'organisation physique et intellectuelle;
2" Dans les mêmes individus, suivant :
a) Les âges;
b) Les habitudes;
c) Les goûts et les passions.
En général, on se rappelle d'autant plus facilement une connaissance, qu'elle a eu lieu plus récemment : c'est le contraire chez les vieillards. Cette apparente exception est facile à expliquer par rindifférence actuelle des vieillards, par le peu d'impression que les choses du moment leur font, et par la susceptibilité bien plus grande de leur jeunesse, la réitération fréquente de leurs premiers souvenirs, et le plaisir qu'ils y attachent.
Pour favoriser le rappel des idées qui ne représentent rien d'extérieur, on les rattache quelquefois par la pensée à des choses sensibles. C'est là la base de toutes les mnémotechnies; mais les rapports, étant arbitraires, échappent facilement à la mémoire. Cette espèce de mémoire s'appelle mémoire artificielle, par opposition à la mémoire iiaturelle du jugement, qui se fonde sur la liaison naturelle ou logique des idées. On distingue encore la mémoire mécanique, qui consiste à répéter plusieurs fois de suite les mêmes mots dans un ordre déterminé, afin d'enchaîner les idées.
Le souvenir est spontané ou volontaire. Dans ce dernier cas, il s'appelle proprement rappel. Le souvenir spontané précède toujours d'un instant le souvenir volontaire ; et cependant, à la rigueur, la volonté ne porte jamais sur le rappel futur. Souvent c'est une idée qui en ramène une autre : car, ainsi que nous le verrons bientôt, les idées se tiennent sans doute par des rapports organiques et par d'autres rapports moins secrets. Leur jeu arbitraire est souvent remarquable dans l'état de sommeil et de rêve. La présence des objets extérieurs
et la volonté réflexive constituent un centre, cause de liaison d'idées. C'est à cette cause qu'est due la régularité de l'enchainement des idées dans l'état de veille.
Il serait difficile d'admettre que tous les souv enirs d'un moment donné se font par liaison d'idées, à moins qu'il n'y ait dans l'esprit deux liaisons d'idées de front, et qu'elles ne se croisent parfois : car il arrive souvent qu'au milieu d'une série d'idées particulières, d'autres idées qui n'ont pas la moin^ dre affinité avec celles qui précèdent, surgissent tout-à-coup dans l'esprit.
On dirait presque , en effet, qu'il y a toujours deux ordres d'idées parallèles dans le moi, surtout dans l'état de veille : celles qu'on veut avoir, et celles qu'on ne voudrait pas avoir pour le moment-du moins. Il y a les idées de l'homme qui veille , et les idées de Ihomme qui rêve : cellesci semblent faire sourdement leur chemin dans l'ame , et ne chercher que le moment de la surprendre et de s'emparer de la réflexion. Il y a pour elles une activité intestine et involontaire qui n'exclut point lactivité volontaire ou l'attention donnée à d'autres idées : ainsi, deux hommes dans un seul. L'oubli volontaire ne peut jamais être direct : c'est en s'occupant d'idées toutes différentes de celles qu'on veut oublier, qu'on peut finir par y réussir, ou du moins par se soustraire un peu à leur opiniâtre obsession. C'est donc une mauvaise méthode pour se débarrasser d'une idée que d'y penser, et Ton conçoit le tourment d'une arae timorée à qui l'on dit de veiller sur ses pen-
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sées et sur ses sentiments, et qui pense constamment à l'ennemi pour ne pas y penser.
Observations. V he souvenir des idées proprement dites (idées générales) est singulièrement favorisé par les signes du langage ou autres. L'imagination reproductive ou le souvenir des intuitions est donc un puissant auxiliaire pour la mémoire des idées.
2** Il n'est pas nécessaire que les choses qu'on se rappelle soient absentes, pour que leur souvenir ne se confonde point avec la perception : car la reconnaissance d'une chose que l'on a déjà vue prouve suffisamment qu'il y a dans cet instant, outre la perception actuelle, souvenir de la perception passée. La différence qui existe entre la mémoire et la perception ne tient donc point à des accidents extérieurs; mais !a mémoire est proprement la faculté du passé par le présent, et la perception la faculté du présent seulement. Comme l'idée du passé entre essentiellement dans le souvenir, ainsi que l'identité du moi , la mémoire implique donc l'idée de l'exercice de la raison, ou l'application des conceptions rationnelles pures la mémoire n'est donc pas une faculté simple.
S** La mémoire ou la faculté du passé n'est ni plus concevable, ni plus nécessaire logiquement, que la faculté intuitive de l'avenir que nous n'avons pas : car ce que nous appelons f révision n'est pas intuitif comme la mémoire; son champ est d'ailleurs beaucoup plus restreint. — Si le souvenir était nécessaire, nous nous rappellerions toutes nos idées.
4** Si la mémoire est un présent inestimable de la nature, l'oubli a bien aussi son prix : car si toutes nos idées étaient rappelées indistinctement et toutes à la fois , notre entendement serait un véritable chaos De même , si tous nos sentiments pénibles étaient sans cesse présents à notre esprit, il y aurait souvent de quoi mourir de douleur. N'est-ce pas assez que nous nous rappelions plus facilement, plus volontiers et plus souvent nos plaisirs que nos peines?
5° Il semble qu'il y ait contradiction dans le souvenir volontaire : car si l'on veut se rappeler une idée, il faut tout à la fois l'avoir et ne l'avoir pas présente à l'esprit. Mais il faut répondre : 1'^ qu'un souvenir spontané précède toujours le souvenir volontaire ; 2^ qu'on peut savoir a friori ou par des souvenirs accessoires, qu'on a eu autrefois telle idée qui n'est pas présente à l'esprit dans le moment, par exemple, qu'on a su le nom d'une localité par où l'on a passé; 3° qu'on peut se rappeler une partie seulement d'une perception totale, par exemple une partie d'un nom propre; 4^ que si l'on en sait assez pour pouvoir distinguer le véritable nom d'un autre qui se présenterait à la pensée, c'est sans doute que le souvenir n'était point complètement effacé, ou plutôt qu'il s'était déjà reproduit, mais d'une manière vague quoique suffisante pour contrôler utilement les produits que l'imagination cherche à faire reconnaître à la mémoire.
De la Mémoire considérée dans ses différents actes.