DU LANGAGE EN GENERAL
Nous ne sortons de la perception, nous ne nous élevons à la généralisation , nous ne jugeons même, à proprement parler, ou en matière abstraite, que par le moyen des signes ou du langage.
Supposons, en effet, que nous n'ayons aucun signe, aucun mot, pour indiquer les qualités des choses, par exemple la couleur bleue : nous ne pourrons penser à cette couleur qu a la condition de nous représenter un corps bleu déterminé que
nous aurons vu; et si nous en avons vu plusieurs, nous ne pourrons penser à la couleur bleue en général qu'en parcourant par l'imagination ces différents corps : car l'idée de leur ressemblance ne sera d'abord pas d'une facile formation, précisément parce qu'on manquera du mot ressemblance; ensuite, on parviendrait à la former, que si l'on manque de signes pour la fixer, Vusage abstrait en devient impossible. Nous voyons même que, dans notre langage actuel, toutes les fois que nous n'avons pas de nom propre pour indiquer une qualité, nous sommes obligés de nous servir du nom de la chose qui présente cette qualité, et d'en faire une idée complexe. C'est ainsi que nous disons jaune d'ocre, vert de mer, saveur de citron, odeur de rose, etc.
Notre embarras n'est pourtant pas aussi grand ici, qu'il le serait si nous n'avions pas déjà des mots pour exprimer les idées générales de jaune et d'ocre, de vert et de mer, de saveur et de citron, etc. Nous serions obligés, sans ce secours, de penser à telle couleur jaune déterminée, de tel morceau d'ocre, et ainsi de suite, d'abstraire ces qualités, de les comparer, etc.; toutes opérations qui surchargeraient la mémoire et l'imagination, et ne permettraient pas à la pensée de faire des combinaisons rapides, profondes et compliquées, comme elle le fait avec les signes de ces abstractions. Et comme elle n'aurait pas de signes pour enregistrer ses résultats, pour leur donner une sorte d'existence isolée, ils disparaîtraient aussitôt que la pensée cesserait de s'y appliquer : tout
retomberait k l'instant dans l'abstrait; et si l'on voulait retrouver les abstractions qu'on aurait faites auparavant, et les résultats de leurs combinaisons, à supposer toutefois qu'on pût, sans langage, avoir encore quelque idée, quelque souvenir imparfait de ces abstractions, de ces résultats, il faudrait, pour y parvenir, passer par les mêmes opérations que la première fois. Sans doute qu'à force de répéter cette opération, elle s'accomplirait plus facilement; mais elle serait longue encore, si on la compare à la rapidité avec laquelle elle s'accomplit maintenant. — Et si la difficulté était si grande pour la combinaison des idées sensibles, combien ne le serait-elle pas davantage encore pour les idées rationnelles pures! Qu'on prenne la première proposition venue, par exemple celle que nous venons d'écrire , et qu'on se demande s'il serait possible , sans signes, d'en concevoir nettement, rapidement et facilement les idées? On s'apercevra peut-être alors que ces idées seraient comme en bloc, dans un état de synthèse que le langage sert à résoudre, à analyser, et qu'on penserait, par conséquent, beaucoup plus confusément.
Si donc le langage n'est pas la condition indispensable de la pensée, il est, du moins, celle d'une pensée analytique, d'une pensée claire, et avec conscience de tous ses éléments. Le langage est comme une baguette magique, qui sert à faire ressortir les éléments de la pensée native et synthétique.
Si l'on nous demande maintenant pourquoi,
puisque les pensées de l'animal sont d'abord des perceptions et des sensations comme les nôtres, pourquoi, dis -je, l'animal ne parle pas, nous répondrons que ce n'est pas, ainsi qu'on l'a dit, parce qu'il manquerait en général d'organes vocaux, ni parce qu'il manque de signes (car alors ce serait dire qu'il ne parle pas parce qu'il ne parle pas), mais parce qu'il n'est pas doué de la réflexion, parce qu'il ne revient pas sur sa pensée pour en faire un objet de connaissance. Il ne peut dès-lors avoir Tidée de l'analyser et de la signifier; s'il parlait, il serait une personne, parce qu'il réfléchirait. Maintenant, si penser c'est donner une forme abstraite ou générale à sa pensée par la réflexion, surtout au moyen de signes, l'animal ne pense même pas, à la rigueur; il perçoit seulement.
Ces réflexions sur la pensée primitive par rapport au langage, nous conduisent à nous demander d'où vient le langage.