DES PASSIONS EN GÉNÉRAL
Cette matière est d'autant plus difficile à traiter, qu'elle l'a été plus souvent et plus mal. Tout le monde en a quelques idées plus ou moins fausses , parce qu'il y a des préjugés erronés populaires et scientifiques en circulation depuis fort long-temps sur ce sujet. Le mot passion est d'un vague extrême : en sorte que les uns entendent plus, les autres moins, et que les uns et les autres ne savent au juste ce qu'ils entendent par-là. En effet, ce mot comprend le plus souvent les instincts, les inclinations, les habitudes, les émotions, et les passions proprement dites; d'autres fois il est restreint à une ou plusieurs classes de ces phénomènes; presque toujours, même chez les auteurs les plus exacts, la passion est confondue avec les vices et les vertus. Ceux-là mêmes qui emploient ce mot avec le plus de précision, entendent par-là, les uns un phénomène incomplexe, d'autres un phénomène complexe il est vrai, mais dont ils n'ont pas déterminé les moments avec exactitude.
Il est donc nécessaire de revenir à l'étude des faits, afin de s'orienter dans ce dédale, et de mettre de l'ordre dans ce chaos.
Nous rattachons la passion au sentiment, non-
seulement parce que l'amour, la joie, la tristesse, l'espérance, la crainte, etc., sont accompagnés de sentiment, mais encore et surtout parce que le phénomène total de la passion ne donne pleine conscience de lui-même qu'autant qu'il est considéré par rapport à la raison /?ior«/e, son opposé, son contraire, qui sert par conséquent à la faire ressortir. La raison pragmatique, prenant ses motifs déterminants dans la sensibilité, n'est que de la passion qui calcule , et ne suffit pas pour donner à cette dernière tout le relief nécessaire pour bien l'apprécier.
Il V a deux choses avec lesquelles on confond ordinairement le fait complexe de la passion , savoir : ses conditions psychiques, et ses déterminations diverses connues sous les noms de vices et de vertus.
1" Les passions peuvent bien avoir des antécédents dans l'instinct, dans l'inclination, dans l'habitude, et même dans les sentiments proprement dits; mais, à moins de tout confondre, on ne peut appeler ces antécédents des passions.
2^ Ce qu'on appelle vice et vertu peut bien être un acte émané de la passion ; mais il n'est vice ou vertu qu'autant qu'on l'envisage par rapport à la raison morale, avec laquelle on le trouve en opposition ou en harmonie. Ainsi, les notions device et de ve7'tu implicjuent, outre les phénomènes constitutifs de la passion, 1" la notion de bien et de mal moral ; 2^ Inactivité libre qui réalise une action; 3" un jugement établissant le rapport de
convenance ou de disconvenance entre l'action déterminée qualifiée moralement.
La passion, dans son essence, ne se rapporte à aucun objet déterminé : elle n'est donc qualifiable par aucun nom pris d'un objet plutôt que d'un autre. Nous savons bien, du reste, que, dans la réalité, elle n'est point ainsi à l'état abstrait; qu'elle est, au contraire, toujours telle ou tellemais il n'en est pas moins vrai cependant que toutes les passions déterminées par leur objet ont un caractère général par lequel elles se ressemblent, et qui forme leur essence commune, la passion en général. C'est donc à ce caractère que la science doit s'attacher dans l'étude de la passion.
Or, si une passion complète doit avoir, comme tout grand phénomène, un commencement, un milieu et une fin, elle doit donc avoir une période d'accroissement et une période de décroissement. Voyons plutôt, et énumérons avec soin tous les moments d'une passion complète :