‹ Anthropologie spéculative générale (volume 2)Chapitre 35 sur 70 · Satisfaction · texte numérisé non relu

Satisfaction

Tels sont les nombreux moments de la passion complète, de la passion idéale. Mais plusieurs observations importantes se présentent :

1^ Tous ces moments se partagent naturellement en deux séries qui ont leur point de jonction dans la jouissance : la première série est le phénomène ascendant de la passion; la seconde ^ le phénomène descendant. Ce sont pour ainsi dire deux passions contraires relativement au même objet: c'est la peine qui succède au plaisir, comme pour obliger l'homme à exercer constamment son activité, et à se développer indéfiniment.

2^ La sensation et la connaissance ne sont guère que la condition du jeu de la passion proprement dite. Mais il est certain qu'il faut besoin, connaissance du moyen propre à le satisfaire, et par conséquent expérience antérieure, ou tout au moins impulsion instinctive très-prononcée , pour que l'amour et tous les autres phénomènes soient possibles : Ignoti nulla cupido. Il y a, du reste, deux degrés de connaissance ici, l'un déterminé et l'autre indéterminé. C'est ainsi que dans l'appétit, avant toute expérience de la jouissance attachée à l'acte de la procréation , il est nécessaire qu'il y ait au moins connaissance d'êtres de sexes différents, sans quoi il n'y aurait que pur instinct et non passion; mais, avec celte connaissance, lin-

stinct fait le reste, et l'amour ainsi que le désir sont possibles.

3" Il y a cette différence entre l'appétit et le désir, que l'appétit est plus instinctif, inintelligent, et le désir plus éclairé : l'animal appète, il ne désire jamais; l'homme appète et désire. On appète encore lorsqu'on ne désire plus, ou qu'on n'a jamais désiré. — Si l'on appète avec conscience, on fait un souhait

4" L'espoir suppose Tintelligence de la possibilité d'obtenir par soi ou par d'autres l'objet qu'on désire. L'espoir appartient à l'avenir et au présent. — Le désespoir n'est possible que quand on a possédé et perdu, ou du moins quand on a cru pouvoir posséder, quand on a espéré : il est en raison du prix qu'on attache au bien dont on sait devoir être privé, au degré de conviction qu'on a que cette perte est irrévocable, à la vivacité de l'idée qu'on se fait de l'avenir avec privation de l'objet auquel il faut renoncer. Le désespoir peut porter sur l'avenir seul , ou sur le passé et le présent, sans songer à l'avenir, et alors il prend le nom de regret; ou bien encore sur le passé et l'avenir, sans songer au présent. Nous reviendrons plus tard sur la passion considérée par rapport au temps. L'espoir est toujours mêlé d'une certaine crainte : dans le cas où l'on serait certain d'obtenir ce que l'on désire, il n'y aurait pas proprement espoir, mais impatience dans l'attente.

5® Sans l'espoir, il ne peut pas y avoir d'efforts. Du reste, l'çffort est en raison de la vivacité du désir, et l'idée de triompher d'une résistance est

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déjà une jouissance. Voilà peut - être pourquoi nous faisons ce qui est défendu avec un secret plaisir : nous avons alors une conscience plus vive de notre liberté, conscience qui est à elle seule une jouissance.

La résistance étant une occasion de plaisir, on conçoit que la valeur des choses peut souvent être d'autant plus grande qu'elles nous ont plus coûté, qu'elles sont plus rares, et par conséquent plus difficiles à obtenir. L'opinion leur donne un prix de convention : le luxe s'en emparera pour se distinguer, et on les préférera quelquefois au nécessaire.

Si, outre la difficulté, il y a péril à se procurer certaines choses, notre valeur personnelle n'en est que plus irritée; et, pour peu que nous ne jugions pas que nous devons nécessairement succomber dans la lutte, nous éprouvons le besoin d'affronter le danger. Ce besoin est d'autant plus ardent, du reste, que l'intérêt pour lequel nous avons à combattre est plus vif, ou le droit plus évidemment sacré. C'est ici qu'une ame noble s'exalte, et que le courage moral peut aller jusqu'au dévouement.

6*^ La jouissance est souvent moins vive et moins pure que le plaisir éprouvé dans la lutte pour se procurer l'objet du désir : la jouissance est déjà une sorte de repos après l'action. Mais ce n'est pas l'inertie qui nous convient; au contraire, c'est l'action. Aussi, dans la jouissance même, il y a encore action, ne serait-ce que pour cjoûtei' le plaisir qu'elle procure. L'animal ne peut savourer

ie plaisir, parce qu'il ne peut réiléchir sur ses états.

Les passions avortées n'arrivent pas jusqu'à la jouissance , jusqu'à la satisfaction : elles expirent dans l'espoir ou dans l'effort, ou se détrompent déjà dans le succès quand l'objet obtenu est jugé (avant même de l'avoir mis à l'épreuve) ne pouvoir procurer la jouissance qu'on s'en était promise.

7** La passion peut se terminer à la jouissance, ou du moins à la satiété, et ne pas passer par tous les autres degrés de la période de décroissance ; mais il faut, pour qu'il en soit ainsi, que la jouissance soit modérée : le moyen de faire durer le plaisir, c'est d'en jouir sobrement. Sans la modération, l'appétit peut encore dégénérer en une irritation maladive qui devient une frénésie, laquelle est suivie d'une faiblesse et d'une atonie mortelle.

Il n'y a guère, du reste, que les objets capables de nous impressionner souvent, et qui permettent par conséquent l'intermittence du plaisir et la succession alternative du besoin et de la satisfaction du besoin, qui puissent occasioner des passions ; c'est-à-dire qu'en général l'habitude est une condition de la passion. Si nous pouvions désirer avec une ardeur passionnée un objet dont nous ne devrions jouir qu'une seule fois et un instant, il y aurait plutôt alors inclination violente que passion.

8** La conservation n'est un moment de la passion qu'autant que l'objet n'est point susceptible d'être consommé par un premier usage (fongible).

Dans le cas contraire, c'est moins l'objet qu'on aime, que l'espèce à laquelle il appartient : l'individu n'est donc alors aimé, désiré que comme espèce.— La conservation emporte l'idée de l'avenir, de la prévision de la continuité ou de la périodicité du besoin de la chose conservée. L'usage de cette chose est alors réitéré; et s'il s'agit d'un besoin naturel , et non d'un besoin factice, la satiété arrivera toujours sans dégoût, à moins d'un grand excès. Mais, dans ce cas-là même, le temps pourra encore réconcilier la sensibilité et l'organisme avec l'objet pour lequel on s'est senti d'abord une plus ou moins grande aversion : alors la passion renaîtra, et reprendra son cours accoutumé. Si l'on ne prévoit pas le retour de la passion, et qu'on croie, au contraire, qu'elle ne renaîtra pas, la seconde période de cette passion peut prendre fin à tous les degrés, depuis*la satiété jusqu'à la joie de la délivrance. Mais le dernier moment, celui de la satisfaction, a toujours lieu : seulement, il est d'autant moins vif que les moments précédents ont été moins nombreux et ont reçu moins de développement.

9» La répugnance, l'éloignement, dont nous n'avons pas parlé, ne sont que des espèces de dégoûts. Vhorreur n'est que l'aversion portée à un très-haut degré.

10° Tous les moments de la passion la plus complète peuvent être conçus d'une manière plus large, et ramenés d'abord à trois grands points capitaux :

a) Le plaisir positif ou négatif qu'on se promet^

par conséquent un malaise actuel : — but de la passion;

b) Les moyens qu'on emploie, ou l'objet de la passion;

c) L'appétit de ces moj^ens, et l'action propre à se les procurer: — activité intelligente ou calculatrice.

D'où l'on voit que la sensibilité est comme le point de départ et la fin de la passion. Ce sont les deux extrémités de la ligne qu'elle décrit. La sensibilité sort pour ainsi dire d'elle-même pour y revenir : il y a là principe, fin et milieu. Le principe et la fin ne font partie de la passion que dans le sens le plus large du mot; le milieu seul en forme l'essence; encore faut -il y distinguer trois choses :

à) Les états de l'ame qui constituent la passion dans le sens le plus strict et le plus propre du mot;

b) Les mouvements du corps (quand ils ont lieu), mouvements qui ne sont que l'expression des états de l'ame;

c) Enfin, l'objet de la passion : c'est le moyen proprement dit.

Nous pouvons donc classer les phénomènes de la passion de la manière suivante :

1** Conditions sensibles de la passion, ou principe :

a) Besoin,

b) Connaissance;

^ 2*^ Milieu, ou essence de la passion : a) Amour,

b) Appétit intelligentiel, ou désir,

c) Espoir et crainte, — ou impatience dans l'attente,

d) Eiïort (persévérance, courage), plaisir et peine qui l'accompagnent;

3° La fin de la passion ; sa première période consiste dans :

a) La joie,

b) La jouissance positive.

La conservation ne fait point partie des trois classes de moments que nous venons d'indiquer : c'est simplement un acte de prévoyance qui a sa raison dans la passion. Il en est de même de l'usage réitéré de l'objet de la passion : c'est un acte réitéré de jouissance, si l'objet est toujours en notre possession assurée ; ou la répétition des phénomènes passionnels, si tous les antécédents de la jouissance ont lieu.

Les phénomènes de la période de décroissance de la passion formant entre eux un tout, une passion décroissante peut se diviser aussi en trois moments analogues aux trois précédents :

1^ Condition sensible :

La satiété, avec présence de la chose qui l'occasione, produit Venmii, le dégoût, — sensation désagréable;

2** Milieu, ou essence de la passion :

a) Tristesse,

b) Haine,

c) Aversion,

d) Effort pour se délivrer du mal, — recherche des moyens propres à cet eff'et ;

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3° Fin :

a) Délivrance du mal,

b) Satisfaction de cette délivrance, — jouissance négative.

On peut donc ramener toutes les passions à deux séries de phénomènes qui sont comme deux formules : l'une comprend les passions dont la fin est une sensation agréable à se procurer, ou même à conserver; l'autre comprend les passions dont la fin est désagréable, dont il faut se délivrer, ou même qu'il faut éviter. Dans le cas où il s'agit de faire durer une sensation agréable, ou d'en prévenir une désagréable, l'imagination joue le rôle de la sensation qui n'existe pas.

Mais on peut simplifier davantage encore la théorie de la passion, et la ramener à une formule unique, qui comprendra les deux dont nous venons de parler. En effet, se procurer un bien, ou combattre pour le conserver; se délivrer d'un mal , ou combattre pour le prévenir : — c'est toujours fuir un mal présent ou un mal futur, et plus ou moins imminent : car l'appétit d'une sensation agréable n'est possible qu'à la condition du besoin de cette sensation, et dans la vue de le faire cesser. Toute passion a donc sa base dans la peine, et sa fin dans le plaisir. Ses moyens sont la haine de la peine et l'amour du bien , le désir du bien et de ce qui peut faire cesser le mal; l'aversion du mal, et de ce qui peut faire cesser le bien; etc.

Suivant cette dernière manière d'envisager la passion, son côté positif et son côté négatif se trouvent réunis, et les contraires marchent con-

stamment ensemble, d'après un double point de vue dont le principe et la fin de la passion sont toujours susceptibles. On peut donc représenter la passion de la manière suivante :

Mal ou Peine.

Amour ûc ce qui en délivre Haine de ce qui l'occasione.

Regret de la perle de ce qui en délivre. .. Satisfaction de la perte de ce qui l'occasione.

Désir de ce qui délivre du mal Aversion de ce qui l'occasione.

Espérance qu'il cessera (le mal) Crampe qu'il ne cesse pas (le mal).

Cette nouvelle formule prête aux réflexions suivantes.— Elle fait voir :

l*' Que l'affection sensible n'est point l'objet de la passion, quoiqu'elle en soit le principe et la fin;

2** Que la joie et la tristesse ne sont point des éléments spéciaux de la passion, mais que ce sont des sentiments inséparables;

3** Que ces divers éléments n'ont pas le même degré de force dans toute passion déterminée, pas même les deux éléments qui forment un tout binaire. Ainsi, tantôt ce sont l'amour et la haine qui dominent, tantôt l'espérance et la crainte, etc. Et, dans ce cas-là même, l'amour peut être plus fort que la haine, ou la haine plus que l'amour, etc.;

3" Que l'effort ne fait pas partie essentielle de la passion : il appartient à l'énergie extérieure ou musculaire, bien plus qu'à l'activité interne; il représente le désir;

4*^ Que l'amour et la haine, le désir et l'aversion, la crainte et l'espérance, sont la partie es-

sentielle de la passion. Le regret de l'objet aimé, la satisfaction de la perte de l'objet haï, ne sont que comme l'expiration de la passion dans l'ame. La passion va bien plutôt en avant qu'en arrière. On pourrait donc, sans grand inconvénient, la réduire à six moments;

5*^ Que, sur ces six moments, les derniers ne sont visiblement que la conséquence des deux premiers, l'amour et la haine, suivant les circonstances subjectives et objectives où se trouve le sujet; que par conséquent, au fond, l'amour et la haine sont les moments radicaux de la passion. Et comme ces deux moments ne sont que les deux éléments abstraits d'un même tout, et ne vont pas l'un sans l'autre, quoique l'un puisse être beaucoup plus fort que l'autre, les passions reviennent, en définitive, à une seule : l'amour-haine. Mais, malgré la vérité de cette réduction radicale, comme les autres moments de la passion sont au moins des déterminations de l'amour et de la haine suivant les circonstances, nous en parlerons cependant comme s'ils en étaient moins dépendants qu'ils ne le sont en effet. Toutefois, il importe qu'on sache bien que c'est l'amour qui hait, qui craint, qui espère, qui désire, qui a en aversion, qui regrette, qui est satisfait, qui se réjouit, qui s'afflige, etc.

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