‹ Anthropologie spéculative généraleChapitre 30 sur 72 · DES PASSIONS ET DE LEUR EXPRESSION · texte numérisé non relu

DES PASSIONS ET DE LEUR EXPRESSION

Lavater n'ayant presque pas donné de caractères généraux des passions , n'ayant fait que des études sur cette matière, nous avons cru devoir remplir cette grande lacune en mettant à contribution Porta , de la Chambre , Lebrun et Moreau.

Ce dernier auteur distingue d'abord les signes des passions en involontaires et en volontaires. Il entend par volontaires ceux qui sont spontanés, et dont par conséquent le premier mouvement est involontaire. Voilà pourquoi, suivant lui, la pudeur ne présente qu'un signe primitif involon-

taire, la rougeur : autrement, il faudrait dire que l'action de baisser les yeux, la tète, ou de les détourner, est aussi involontaire.

Il observe avec raison que plus l'intelligence a i'empire dans une passion, plus les signes volontaires dominent. Mais ne serait-il pas vrai de dire ilors que la passion n'est plus qu'une sorte d'initation ou d'exagération, par conséquent un calcul et plus une passion? Dès que la réflexion s'en ïiêle, la passion disparaît d'autant. Les mouvenents spontanés du premier moment de la pas- 9on ne sauraient guère être appelés volontaires cans le sens propre du mot.

Il divise les passions en trois classes, suivant qu'elles sont ou convulsives , ou oppressives , ou expmsives : c'est sous ces trois titres qu'il classe les reflexions de Lavater, de Lebrun et de de la Chambie sur les passions.

Il range dans la première classe la colère, l'horreur, la frayeur, les douleurs corporelles, la joie bruyante et le ris; dans la seconde, le soupir, la crainte, la jalousie, le pleurer, la joie, l'amour, le sourire, l'orgueil, l'arrogance, le désir, la compassion, l'admiration, le ravissement, la tranquillité , la sécurité , le courage. Il y rattache l'attention, la méditation, l'imagination et l'inspiration.

Nous n'examinerons pas si les trois points de vue physiques d'après lesquels les passions sont ici envisagées ne rentrent pas à certains égards les uns dans les autres, puisque l'oppression et surtout l'expansion peut aller jusqu'à la convulsion ; ni s'il n'y a pas un inconvénient à classer les

passions d'après des points de vue tout extérieurs, et tels que des passions de familles entièrement opposées se trouvent dans la même catégorie. Nous suivrons une marche plus d'accord avec celle que nous nous sommes déjà tracée dans l'étude des faits animiques qui constituent les passions.

Dans le plaisir, la vie physique est plus libre; toutes les fonctions organiques se font avec plus de facilité; la force vitale semble être plus grande ; la figure s'épanouit; le teint s'anime, se colore, s'éclaircit; les muscles de la face se renflent doucement; la peau se tend et s'anime davantage;: l'œil est plus brillant, plus mobile, la bouche plus gracieuse ; la figure tout entière parait plus pleine et plus ronde ; le corps , enfin , éprouve comme ime sorte d'allégement très - marqué , en même temps que le besoin de se mouvoir. Tous ces caractères varient en intensité, suivant la nature et le degré du plaisir, depuis l'état d'abattement ou de prostration le plus complet, par suite de la tristesse portée à son comble, jusqu'au plaisir convulsif qui peut donner la mort.

Les caractères de la peine sont opposés aux précédents. S'ils vont jusqu'à la douleur plus ou moins continue et plus ou moins poignante, ils prennent alors des aspects divers suivant la nature et le degré de la douleur.

L'extrême souffrance corporelle, dit Lebrun, est annoncée par la violence de tous les mouvements du visage. Les sourcils sont plus rapprochés, quelquefois plus élevés ou plus abaissés; la prunelle est entièrement cachée sous le sourcil ; la bouche

îoO RArPORTS SPÉCIAUX

est ouverte, contorsionnée, retirée en arrière, et son ouverture parait carrée; tous les traits sont plus ou moins marqués, plus ou moins agités.

La joie est expansive , ouverte , légère ; elle cause, elle rit; sa parole est rapide, élevée, et s'articule plutôt aux parties antérieures de la bouche que du gosier. Elle ressemble beaucoup au plaisir. L'expression de ces caractères physiques varie depuis la simple satisfaction jusqu'à la joie la plus bruyante. Il y a, du reste, une joie concentrée, oppressive, surtout quand elle est subite et très-grande. Elle peut alors être mortelle. La joie prive quelquefois de l'appétit pour un instant: d'autres fois, si elle est moins forte, elle le favorisera. En général, elle est plutôt favorable que contraire aux fonctions de la vie animale. « Dans la joie, dit de la Chambre, le visage a une certaine vivacité gaie, une inquiétude agréable, et une hardiesse riante : le plaisir pétille dans les yeux, la douceur en accompagne tous les mouvements. Et quand ils viennent à pleurer, ou qu'ils jettent quelques regards mourants , on dirait que le ris se confond avec les larmes, et que la gaieté se mêle à la langueur. Le front est tranquille et serein; les soucis n'y élèvent jamais ni rides ni nuages, et il semble s'ouvrir et s'étendre en tout sens. Les lèvres sont rouges et humides, le sourire ne les quitte jamais, et ce léger tremblement qui leur arrive quelquefois peut faire croire qu'elles tressaillent d'aise. La voix devient plus grosse qu'à l'ordinaire, parfois elle est éclatante, et ne sort jamais qu'avec empressement. Il n'y a point de

DU PHYSIQUE ET DU MORAL. 13î

passion si babillarde que la joie; quelque stérile que soit Tesprit , quelque pesante que soit la langue, la joie fait parler continuellement, et il n'y a que sa propre violence qui ferme quelquefois la bouche, et qui arrête tout-à-coup la parole. Enfin , tout le visage prend un air d'embonpoint extraordinaire; de pâle, chagrin, et sévère qu'il était auparavant, il devient alors vermeil, affable et content. Le reste du corps se ressent encore de cette altération; une chaleur douce et vaporeuse se répand dans toutes les parties, les enfle, et leur donne une plus vive couleur. Elles en deviennent même plus fortes, et fonctionnent mieux qu'auparavant. De toutes les émotions de l'ame, il n'y en a point qui soit plus amie de la santé que celle-ci , pourvu qu'elle ne soit pas extrême. Elle chasse les maladies, purifie le sang. Elle n'est pas plutôt entrée dans le cœur, qu'elle le fait enfler par de grands battements. Elle élève la poitrine par de grandes respirations, et forme dans les artères un pouls large et étendu. Et quoique ces mouvements se fassent lentement et sans véhémence, ceux des autres parties se font avec précipitation et vigueur; la tête et les yeux sont dans une continuelle agitation, les mains de même. On va, on vient, on saute, on ne saurait demeurer en place. Mais il arrive aussi quelquefois que la violence de cette passion ôte tout-à-fait l'usage des sens et du mouvement, qu'elle éteint la chaleur naturelle, qu'elle cause des syncopes, et qu'en un moment elle fait perdre la vie. » (P. 20.) Cette description des caractères physiques de

la joie est très-juste; elle vaut mieux que la définition de cet état de l'ame par le même auteur : « La joie est, dit-il , une effusion de l'appétit, par laquelle l'ame se répand sur le bien , pour le posséder plus parfaitement» (p. 129). Le chapitre des causes des caractères de la joie présente aussi des aperçus vrais ou ingénieux (voy. p. 150-170). Tout le monde connaît la physionomie du rire et du pleurer.

La tristesse laisse voir les caractères opposés à ceux que nous venons de décrire avec de la Chambre. Il y a retrait et affaiblissement de la force vitale, annoncée par l'état du pouls, la décoloration du visage, les tremblements, la maigreur, l'abattement, et quelquefois une langueur mortelle, ou des syncopes et des attaques de nerfs. Le soupir est le degré le plus faible de la tristesse élevée jusqu'à la douleur, suivant Lebrun: le sourcil est alors plus élevé vers le milieu du front que du côté des joues; les prunelles sont troubles, le blanc de l'œil jaunâtre, les paupières abattues et un peu enflées; le tour des yeux est livide, les narines tirant en bas; la bouche est entr'ouvertc, et ses angles abaissés; la tète parait nonchalamment penchée sur l'épaule; toute la couleur du visage est plombée, et les lèvres décolorées. Ces caractères généraux de la tristesse sont accompagnés de caractères spéciaux, suivant la nature du chagrin et son intensité. Le regret, par exemple, élève parfois les yeux vers le ciel, etc. 11 ne faut pas confondre l'expression de la tristesse avec celle de l'humeur chagrine, très-voisine de l'impatience.

LU riIYSryiE ET DU MORAL. 1 Su

Vamour a beaucoup de caractères communs avec la joie. Mais il y a plusieurs sortes d'amour qui ont chacune leur expression particulière. De la Chambre a très-joliment décrit l'amour proprement dit, sous le point de vue psychique. Je ne puis m'empêcher de rapporter ce passage : « La première blessure que la beauté fait est presque insensible; et, bien que le venin de l'amour y soit déjà, et qu'il soit même répandu dans toutes les parties de l'ame, elle ne croit cependant pas être malade, ou , pour le moins, elle ne pense pas que ce soit d'un si grand mal. Car, comme on ne donne aux abeilles le nom qu'elles portent que lorsqu'elles ont leur aiguillon et leurs ailes, de même l'amour ne s'appelle amour que quand il a des traits et qu'il peut voler, c'est-à-dire quand il est piquant et inquiet. Auparavant, on le prend pour un simple agrément et une complaisance pour une personne aimable : on se plaît en sa présence, on aime à parler d'elle, le souvenir en est doux, et les désirs qu'on a de la voir et de l'entretenir sont si tranquilles, que la sagese, avec toute sa sévérité, ne les saurait condamner ; elle les approuve même, et les fait passer pour des civilités et des devoirs nécessaires. Mais ils ne demeurent pas long-temps en cet état; ils augmentent peu à peu, et enfin, par la fréquente agitation qu'ils donnent à l'ame, ils allument le feu qui y était caché , et font croître la flamme qui la brûle et la dévore. Alors cette image agréable, qui ne se présentait à l'esprit qu'avec de la douceur et du respect, devient insolente et impérieuse; elle y entre à tout mo-

to-l RAPPORTS SI'i:ClAUX

ment, ou, pour mieux dire, elle ne l'abandonne jamais; elle se mêle parmi ses pensées les plus sérieuses, elle trouble les plus agréables , elle profane les plus saintes. Elle se glisse même parmi ses songes; et, par une perfidie insupportable, elle s'y présente sévère et cruelle quand il n'a rien à craindre, ou l'abuse d'une vaine espérance quand il est dans un véritable désespoir. Alors l'amour, qui n'était auparavant qu'un enfant, devient le père de toutes les passions; mais un père cruel, qui n'en a pas plutôt produit une, qu'il l'étouffé pour donner le jour à une autre, qu'il n'épargne pas plus que la première : il fait naître et mourir en même temps cent sortes de désirs et de desseins; et, à voir l'espérance et le désespoir, la hardiesse et la crainte, la joie et la douleur, qu'il fait succéder continuellement l'une à l'autre, le dépit et la colère qu'il fait éclater à tout moment, et le mélange qu'il fait de toutes ces passions; il est impossible que l'on ne se figure pas quelque grande tempête, où la fureur du vent élève, abat et confond les vagues, où les éclairs et les foudres rompent les nuées, où la clarté et les ténèbres, le ciel et la terre, semblent retourner en leur première confusion» (p. 23-25). Le reste du chapitre n'est pas indigne de cette charmante description, mais il est trop long pour le rapporter en entier. Ce sont les tourments de l'absence, le bonheur ravissant de la présence de l'objet aimé, etc. Cet auteur définit l'amour: «Un mouvement de l'appétit par lequel l'ame s'unit à ce qui lui semble bon. »

îl décrit aussi bien les caractères pbysi<iucs de

DU PHYSIQUE ET DU Al 011 AL. 135

l'amour, qu'il le dépeint sous le rapport animique. Il en interprète d'une manière tout-à-fait heureuse le langage passionné, figuré, exalté, dont le vocabulaire n'est pas, du reste, très-étendu, surtout si l'on en retranche les mots : cœur, aine, vie, ingixit, homicide, cruelle, mort. L'amour a tant de mouvements d'yeux, qu'il est presque impossible de les décrire. Il a cependant une expression qui lui est plus particulière : c'est celle à laquelle on a donné le nom à'yeux amoiu^eiix. L'auteur croit que ce sont moins ceux que les Latins appelaient instantes, procaces, dévorantes, que ceux qu'ils appelaient pœtos , et qu'ils ont, pour cette raison, donnés à Vénus. « Car, dit-il, ces yeux sont riants, et font sortir leurs regards comme à la dérobée; les paupières s'abaissent doucement, et se ferment à demi. Dans l'amour, le front est toujours riant, serein, et semble s'ouvrir et s'étendre comme pour flatter....; la langue se trémousse souvent entre les lèvres, et semble les chatouiller....; la voix s'adoucit pour marquer le respect et la soumission; elle est molle, douce, languissante; elle a des inflexions diverses, suivant les différents états de l'ame....; le geste et le maintien sont tantôt modestes, tantôt inquiets, abattus et languissants, tantôt vifs et animés, tantôt suppliants ou reconnaissants....; les yeux sont brillants, humides, rient ou pleurent, et quelquefois les deux ensemble....; les lèvres sont souvent rouges et humides : celle de dessous tremble quelquefois....; la langue bégaie....; des soupirs entrecoupent les discours....; le visage devient habituellement pâle....; l'appétit

13t> RAPPORTS SPECIAUX

se perd...., ainsi que le sommeil. L'abord inopiné de la personne aimée enfle le cœur et le pouls. Les syncopes et les extases ont aussi lieu dans l'amour ardent.... L'amant n'entend pas la moitié de ce que l'on dit : s'il répond, c'est avec confusion, et ses discours sont peu suivis. Enfin, il se sent frappé d'une maladie qui se rit de l'art des médecins, et qui ne trouve de remède que dans la mort même. » (P. 30-33. V., pour les causes de ces caractères, p. Ci, 90.)

La haine présente les caractères contraires à ceux de l'amour.

De la Chambre définit le désir: «Un mouvement de l'appétit, par lequel Tamc s'élance vers le bien absent, à dessein de s'en approcher et de s'unir à lui. — Celui qui désire est exposé à quatre passions qui, comme des vents impétueux, l'agitent sans cesse : la hardiesse et la crainte , l'espérance et le désespoir. L'irrésolution et les inquiétudes paraissent au-dehors : car celui qui désire vivement ne peut demeurer à la même place ni dans la même posture. Il se tourne de côté et d'autre; il s'assied, se lève, marche à grands pas, puis s'arrête tout-à-coup. Parfois il rêve si profondément, qu'il semble être ravi en extase; et au même instant il se recueille, poussant avec de grands soupirs une voix tantôt aiguë, tantôt languissante. Ses paroles sont entrecoupées de sanglots et de larmes; ses discours sont pleins de longues exclamations, et de ces accents passionnés ([ui accompagnent ordinairement l'impatience, le regret et la langueur. Le plus souvent il se parle à lui-même,

il s'interroge et se répond; et si d'autres l'entretiennent, son esprit est toujours distrait; ses réponses sont confuses et embarrassées; quelquefois même sa parole s'arrête tout-à-coup, quelque effort qu'il fasse pour la faire sortir. Sa bouche se remplit d'une salive claire et subtile; sa langue se trémousse par intervalles, et, frappant les lèvres, elle les humecte et les blanchit d'écume. Tout son visage s'enfle et devient rouge; la tête s'avance sur l'objet désiré; les bras s'étendent vers lui; son cœur même, tout contraint et resserré qu'il est, s'élance par de grandes secousses, et élève la poitrine avec tant de violence, que les côtes en quittent parfois leurs jointures. L'appétit et le sommeil se perdent; le poil blanchit quelquefois en un moment; toute l'humeur radicale se consume; le corps s'amaigrit et se dessèche, et il n'y a que la jouissance ou la mort qui puisse terminer sa langueur et ses désirs » (p. 171, 172). — Celui qui désire ardemment une chose, se rend facilement importun, devient imprudent, lâche et timide, ou hardi et courageux, inquiet, impatient, irrésolu. Dans le désir, les yeux et le regard sont fixes, ardents, saillants, avides. » (P. 233, 248.)

Ces caractères du désir sont trop restreints, et n'appartiennent qu'à l'appétit dévorant et presque animal des choses sensibles. Voici ceux qu'en donne Lebrun : « Les sourcils sont pressés et avancés sur les yeux, qui sont plus ouverts qu'à l'ordinaire; la prunelle, pleine de feu, se trouve située vers le milieu de l'œil ; les narines sont plus serrées du côté des yeux; la bouche est aussi plus

ouverte; les coins en sont retirés en arrière; la langue peut paraître sur le bord des lèvres; la couleur est plus enflammée que dans l'amour. »

Vaversion, étant le contraire du désir, se manifeste par des caractères opposés.

De la Chambre définit Yespêrance : a Un mouvement de l'appétit, par lequel l'ame en attend le bien qu'elle désire , s'affermit et se raidit en ellemême pour résister aux difficultés qui s'y rencontrent. » (P. 263.)

De toutes les passions, dit-il, c'est la plus naturelle à l'homme ; il cesse de vivre quand il

cesse d'espérer. Entre tous les animaux, lui seul espère. Suivant cet auteur, l'espérance n'a point de caractère extérieur qui lui soit particulier; celui qui l'accompagne n'est qu'un mélange confus des traits que les autres mouvements de l'ame impriment sur le corps. On pourrait comparer ce caractère à ces tableaux ingénieux où l'on voit diverses figures en représenter une autre qui n'y est pas dépeinte : car, bien que l'on y reconnaisse les marques du désir, de la joie, de la hardiesse, et bien souvent celle de la crainte, du désespoir et de la douleur, tout cela, néanmoins, ne représente autre chose que l'espérance. En effet, quand elle commence à se faire sentir, le corps se dresse, la tête s'élève, le sourcil se hausse , la voix devient ferme et le regard assuré. Et dans cet air qui a quelque chose de sévère, vous voyez une joie modérée qui adoucit les yeux, une certaine sérénité ([ni se répand sur le visage, et une vivacité gaie

qui anime toutes les actions. Mais ce calme n'est pas de longue durée, etc. (P. 255 et 256.)

L'auteur ne distingue pas assez, dans la peinture qu'il fait de cette passion et de plusieurs autres, les mouvements qui lui sont propres de ceux qui appartiennent à d'autres passions différentes, mais qui peuvent se succéder. Sans doute, l'amour diffère de la haine, mais on peut haïr par cela seul qu'on aime. Faudra-t-il pour cela donner les caractères de la haine comme convenant aussi à l'amour, comme n'en étant qu'une autre expression? Dans ce cas, il conviendrait d'entendre le mot amour dans un sens extraordinaire et très - général ; alors il }' aurait un amour positif qui serait l'amour proprement dit, et un amour négatif qui serait la haine. Il en est de même de l'espérance et de la crainte, et de tous les autres systèmes de passions.

Il est vrai de dire cependant, avec de la Chambre, que les mouvements de l'espérance sont sans violence et sans précipitation; qu'elle rend le pouls ferme et sans véhémence, la respiration forte, mais non rapide ; qu'elle fortifie les fonctions de la vie, réveille les passions languissantes , retient les impétueuses, et qu'elle est, enfin, la plus utile de toutes pour la vertu et pour la santé.

En parlant des causes des caractères de l'espérance , le même auteur dit qu'elle est aussi quelquefois présomptueuse, téméraire, insolente, lorsqu'elle se joint à la hardiesse; de même que , réunie à la joie, elle produit la vanité, le babil, l'importunité. Elle est aussi accompagnée quelquefois d'impatience , de crédulité. Quant au corps , elle

î40 nAl'PORTS SPÉCIAUX

le dresse, lève la tête, hausse les sourcils, a le regard assuré, quelquefois inquiet ou pressant, tourne les yeux en haut, parle avec fermeté, marche de même, et ne change point la couleur du visage.

Lebrun dit que, de même que l'ame, dans l'espérance, est suspendue entre la crainte et l'assurance , de même les caractères extérieurs qui lui correspondent participent du mouvement de ces deux passions.

Dans la crainte, suivant Lebrun, le sourcil est un peu élevé du coté du nez, la prunelle étincelante et dans un mouvement inquiet , située dans le milieu de l'œil; la bouche ouverte, se retirant en arrière, et plus ouverte parles côtés que par le milieu, avec la lèvre de dessous plus retirée que celle du dessus. La rougeur est plus grande que dans l'amour et le désir, mais elle n'est pas si belle : car elle tient de la couleur livide. Les lèvres sont de même ; elles sont aussi plus sèches quand la passion de l'amour change la crainte en jalousie.

Le regret, opposé aussi à l'espérance, est silencieux, abattu, sans mouvement comme la tristesse.

Mais l'opposé proprement dit de l'espérance , son contraire, c'est le désespoir. Lorsqu'il est extrême, dit Lebrun, l'homme grince des dents, écume , se mord les lèvres, a le front ridé par des plis qui descendent du haut en bas; les sourcils sont abaissés sur les yeux et fort pressés du côté du nez; l'œil est en feu, plein de sang; la prunelle est égarée, cachée sous le sourcil et dans le bas de l'œil : lorsqu'elle s'y dirige, clic parait élince-

DU PHYSIQUE ET DU MORAL. 14 t

lante et sans arrêt; les paupières sont enflées et livides; les narines, grosses et ouvertes, s'élèvent; le bout du nez tire en bas ; les muscles et les tendons de cette partie sont fort enflés, ainsi que toutes les veines et tous les nerfs du front , des tempes et des quatre parties du visage ; le haut des joues parait gros, marqué et serré à l'endroit de la mâchoire; la bouche, qui est ouverte, se retire fort en arrière , et son ouverture est plus grande parles côtés que par le milieu; la lèvre inférieure est grosse et renversée , toute livide , ainsi que le reste du visage; enfin, les cheveux sont droits et hérissés.

La rage a des mouvements semblables à ceux du désespoir, et qui semblent encore plus violents : car le visage devient presque tout noir, et se couvre d'une sueur froide; les cheveux se hérissent: les yeux s'égarent, et sont dans un mouvement qui n'est point parallèle; la prunelle va tantôt du côté du nez, tantôt du côté des oreilles; toutes les parties du visage sont extrêmement marquées et gonflées.

Lebrun a mis aussi la tranquillité au nombre des passions, et cela devait être, puisqu'il entendait par ijassion « tous les états affectifs de l'ame avec les mouvements qui en sont la conséquence.» Mais comme elle est l'état harmonique de toutes les puissances de l'ame , de même son expression, est l'harmonie de tous les mouvements des parties du corps, ou plutôt leur parfait rapport dans l'état de repos. C'est l'absence de tous les autres mouvements passionnés.

Nous poumons diviser maintenant les passions particulières dont nous venons de voir les éléments, suivant qu'elles se rapportent à la volonté physique, à la sensibilité morale, à la sensibilité logique, et à l'esthétique (v. plus haut, la division et la classification des passions), et rechercher ensuite quels sont les caractères les plus saillants de chacune d'elles. Mais ces détails nous conduiraient beaucoup trop loin. Nous nous bornerons donc à donner ici les caractères de quelques-unes seulement, en suivant toujours de la Chambre et Lebrun. On peut voir aussi Porta , t. ix de Lavater; mais il n'est point observateur, et les anciens qu'il cite semblent avoir donné les caractères des différentes passions bien légèrement. Nous y renvoyons cependant pour la satisfaction de ceux qui seraient moins difficiles que nous.

Page 1