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IV. Facultés réflectives[c

Il y a donc, suivant les phrénologistes, neuf penchants distincts, douze sentiments, douze facultés perceptives, et deux réilectives ; en tout trente -cinq circonstances animiques qui doivent être exprimées par l'encéphale. L'auteur en donne une trente -sixième comme douteuse, l'amour de la vie, qui aurait son siège en avant de l'oreille.

Chacune de ces quatre divisions a sa région spéciale dans rencéphale : les penchants sont ensemble, les sentiments de même, et ainsi de suite.

Ces régions sont dessinées, ainsi que la place de chaque organe, sur les tètes destinées à faciliter l'intelligence du système.

En lisant la première édition du livre de 17mtation et de la Folie de Broussais, en y voyant la critique de la Phrénologie de Gall, critique que nous consignerons ici en passant, afin de pouvoir comparer sous un plus grand nombre de rapports Broussais à lui-même, nous étions loin de penser que l'auteur viendrait plus tard reprendre ce système, et suivrait à beaucoup d'égards des errements qu'il avait blâmés, adopterait des résultats qu'il avait semblé rejeter. Nous verrons pourtant qu'il en est souvent ainsi.

« Les reproches que nous faisons à ce sav^ant, dit Broussais, p. 479, première édition, sont, en résumé, 1* d'isoler les penchants et les facultés dans certaines fibres nerveuses , comme des espèces d'entités, choses qu'elles ne sauraient être ;

2° de ne pas admettre un consensus de tout l'appareil pour chaque phénomène intellectuel, et d'établir arbitrairement une république ontologique dans l'encéphale ; 3*^ de faire agir les organes les uns sur les autres sans le secours de ce consensus, quoiqu'il n'ait point d'organe régulateur, défaut qui lui a été reproché et auquel il n'a pas répondu; 4" de ne pas admettre que les différences dans l'action vitale puissent en établir de trèsgrandes dans les penchants et les facultés; 5*^ de ne pas mettre à sa place la prodigieuse influence des viscères digestifs etgénérateurs sur l'encéphale; 6^ enfin de soutenir que les saillies de la surface

du cerveau sont des indices positifs, invariables, et donnent la juste mesure des prédominances affectives et intellectuelles. »

Nous ne ferons pour le moment d'autre observation sur cette critique, que nous croyons d'ailleurs généralement fondée, si ce n'est, 1° que le consensus de tout l'appareil laisse beaucoup à désirer pour la précision et la clarté; 2'' que l'idée d'un organe régulateur de l'action et de la réaction mutuelle des différentes parties du cerveau n'est point assez nettement déterminée; 3^ que cet organe est sans doute, dans la pensée de Broussais, l'organe du consensus; 4" que les différences dans l'action vitale ne sont que les degrés de l'influence des autres viscères sur le cerveau, et par conséquent que le quatrième reproche adressé par Broussais à Gall n'est que le cinquième, mais en d'autres termes; 5*^ que ce ne sont pas là toutes les objections à faire à la doctrine de Gall, ni même les plus graves : nous nous en convaincrons plus tard.

Qu'il nous soit permis de dire , avant de quitter ce premier ouvrage de Broussais, dirigé en très -grande partie contre la psychologie, et particulièrement contre la belle et solide préface de M. Jouffroy aux Esquisses de Philosophie Morale de Dugald-Stewart, qu'il est beaucoup au-dessous de la réputation de son auteur; que c'est une fausse hypothèse perpétuelle , puisqu'on y suppose sans cesse que les psychologues nient l'influence du physique sur le moral , quand il n'en est rien; et que c'est, d'un autre côté, un raisonnement

faux, dans la supposition même de la vérité des prémisses adoptées par l'auteur, puisqu'on y conclut de l'influence réciproque de deux ordres de phénomènes à l'identité de la substance qui les revêt. II serait vrai que ce q'ui pense en nous fût de même nature que ce qui n'y pense pas, que le raisonnement de Broussais n'en serait pas meilleur. Ainsi, sous le point de vue psychologique, on peut accorder une grande partie du livre dont nous parlons, sans que l'auteur en puisse tirer le moindre avantage ; une autre partie est un raisonnement faux , qui laisse par conséquent la question dans toute son intégrité.

On ne dira pas, en effet, que les arguments de détail contenus dans cet ouvrage , et qui ne sont destinés qu'à fortifier les prémisses du paralogisme précédent, puissent avoir en définitive la moindre .valeur : ils ne peuvent point racheter le vice de l'argument principal. Il faudrait d'ailleurs, pour que la chose fût possible , si toutefois elle pouvait l'être absolument, que ces arguments secondaires fussent intrinsèquement vrais. Or, souvent ils ne le sont pas. Le principal de ces arguments auxiliaires consiste a nier l'observation interne : on ne peut dire, suivant l'auteur. Je sens telle chose se passer en moi , tel phénomène interne, telle modification du moi; toute cette prétendue expérience interne se borne à ce simple fait : Je sens que je ■sens — D'abord, il n'est pas exact de dire: Je sens que je sens; car tout l'acte de la réflexion est déjà exprimé dans les mots Je sens. Cette répétition du phénomène n'est donc qu'une illusion provenant

d'une analyse vicieuse , ou plutôt d'un défaut d'analyse. Ensuite, il serait plus exact de dire : Je connais, on je sais que je sens. Mais, sous un autre rapport, le vice de la locution serait le même. En troisième lieu, si l'on sentait que l'on sent, ou si le sentiment n'était pas immédiat, et s'il ne pouvait Tètre, il n'y aurait pas de sentiment possible. En effet, si je ne sens pas immédiatement, mais qu'il faille un sentiment pour en éprouver un autre, un sentiment de sentiment, pourquoi n'en faudrait-il pas un troisième pour éprouver le second, un quatrième pour éprouver le troisième, et ainsi de suite à l'infini? La locution est donc vicieuse, et trahit par conséquent le vice de l'observation du fait. Cette observation est mal faite encore sous cet autre rapport, qu'il n'y a point de sentiment qui ne soit que sentiment pur et sininle; mais tout sentiment a qualité et quantité, c'est-à-dire caractère par lequel il se distingue d'un autre , et intensité ou force avec laquelle il affecte le moi. Ainsi donc, il n'est pas plus vrai qu'on ne fasse que sentir purement et simplement, qu'il ne l'est qu'on sente que l'on sent. Tout sentiment est au contraire essentiellement déterminé. Et comment se fait- il donc que Broussais, qui a un si grand éloigncment pour l'ontologie, réalise ici une abstraction ? Car le sentir, abstraction faite de sa détermination, n'existe point; ce n'est qu'un fait imaginaire; c'est pour ainsi dire la fraction d'un fait. Or la nature, tout en agissant avec plus ou moins d'énergie, suivant les circonstances, produit toujours .^es phénomènes faibles eu forts, d'une manière dé-

terminée. Si j'ai une sensation de son, par exemple, ce son pourra être faible ou fort, mais ce sera toujours un son. Et puis, pourquoi borner exclusivement la phénoménalité intellectuelle au sentir? N'y aurait- il donc en nous que cette manière d'être; le connaître et le vouloir ne sont-ils en effet que le sentir? jNIais alors votre observation est inexacte : je n'en veux d'autre preuve que votre propre conscience et celle du genre humain, qui proteste sans le savoir, par la diversité des mots mêmes dont il se sert pour rendre des phénomènes qu'il croit divers et qui le sont réellement à ses yeux. L'humanité n'invente point de signe pour son bon plaisir; c'est bien assez pour elle d'en inventer par nécessité. Or cette nécessité, c'est l'existence et la diversité même des idées à nommer. Cet argument est d'autant plus fort, que Broussais suit la nomenclature de Gall, qui l'avait prise dans le sens commun, dans le langage vulgaire. Nouvelle preuve que si l'on borne tout fait de conscience à ce que l'abstraction et la généralisation a cru reconnaître de commun à toutes les manières d'être du moi, on la borne à un fait imaginaire, on est dupe des mots, on tombe dans un réalisme d'autant plus choquant qu'on s'est révolté plus violemment contre cette déception du langage. Du reste, et nous le disons ici avec une satisfaction mêlée de reconnaissance, Broussais a rendu un service signalé à la médecine, en dessillant les yeux de ses confrères des quatre coins du monde, en leur faisant voir qu'avec leur nomenclature, qui a l'air un peu Cabalistique,

surtout pour ceux qui ne s'entendent pas quand ils parlent grec, ils admettaient des milliers d'entités qui n'avaient d'existence que dans leur imagination. Il y aurait pourtant un inconvénient grave à pousser cette vue logique trop loin, puisqu'on renoncerait par le fait même à la généralisation, à l'analogie et aux raisonnements en matière expérimentale; inconvénient qui n'irait à rien de moins qu'à rendre toute science empirique absolument impossible. Mais on est bien rarement assez intrépide logicien pour tirer toutes les conséquences d'un faux principe, surtout quand elles sont en contradiction flagrante avec des faits évidents et nécessaires. Nous ne prendrons pas au sérieux une autre raison pour laquelle Broussais n'admet pas l'observation interne; car il est évident qu'il n'a rien pu vouloir conclure contre la conscience de ce qu'il n'en avait jamais vu les oreilles , attendu qu'elle n'en a pas.

Du reste, si le livre dont nous parlons est faible sous le point de vue polémique et psychologique, il contient plusieurs choses justes que nous signalons d'autant plus volontiers, que beaucoup de physiologistes sont encore dans l'erreur à cet égard. C'est ainsi que Broussais distingue fort bien l'irritabilité de la sensibilité, considérant l'une comme un phénomène organique, l'autre comme phénomène du moi. L'irritabilité, dit-il, précède la sensibilité, en est le principe, mais non réciproquement. Cependant il y aurait peut-être une exception à faire ici pour certains phénomènes organiques consécutifs à certaines idées, à certains

sentiments dans le sens propre et restreint que les psychologues donnent à ce dernier mot, par opposition à celui de sensation. Mais la distinction des ^eux ordres de phénomènes n'en est pas moins légitime au fond, et c'est ce que nous voulions surtout faire observer. Une conséquence de cette première distinction, c'est qu'il n'y a pas de sensibilité organique proprement dite ou latente. En effet, il y a contradiction dans les idées et dans les termes à ce qu'une sensation ne soit pas sentie. On ne peut pas dire que si elle ne l'est pas par le moi, elle l'est par l'organe même où les signes de sensibilité se manifestent d'abord : c'est une hypothèse; ensuite, cette hypothèse est gratuite: car il n')"^ a aucune liaison nécessaire ou logique entre le mo.uvement en général et même certains mouvements, et la sensibilité. Il faudrait alors, si l'on était conséquent, admettre autant de foyers particuliers de sensibilité qu'il y a d'organes ayant des fonctions propres, non-seulement dans l'animal, mais encore dans la plante, mais encore dans les mouvements chimiques d'affinité, de cohésion et de répulsion , mais encore entre les grandes masses de l'univers. En un mot, il faudrait mettre la sensibilité partout, puisqu'il y a mouvement, et même mouvement avec ordre, dans toute la nature. Pourquoi, en effet, s'arrèterait-on au règne animal? pourquoi même au règne végétal? Que ferait-on des zooplîytes et des lithophytes? Et y a-t-il moins de merveille dans le mouvement moléculaire qui construit, qui organise le cristal, que dans le mouvement des mimoses ou du foie? Qu'importe

le mode d'accroissement? Qu'il se fasse par enveloppement ou par développement, ne faut-il pas toujours qu'il ait une cause? Et si l'on ne peut pas se passer de sensibilité organique ou locale (Jans un cas, de quel droit rejetterait-on la sensibilité dans l'autre? De quel droit, si l'on rejette ici la sensibilité, l'admettre là , quoiqu'on ne la constate nulle part? Convenons donc que toute sensation latente est plus qu'une chimère, puisque c'est une contradiction.

Nous observons enfin sur cet ouvrage, dont nous ne parlons qu'incidemment et pour donner une idée de l'ensemble de la doctrine de Broussais en ce qui touche à la psychologie, que la fin du livre, où l'auteur commence seulement à traiter le sujet indiqué par le titre de l'ouvrage entier, de V Irritation et de la Folie, présente un intérêt réel; mais aussi il n'y est plus question que de physiologie et de pathologie, et presque plus de psychologie, surtout de psychologie rationnelle pure.

Arrivons maintenant aux Leçons de Phrénologie; et, pour n'être point suspect de partialité, hàtons-nous de dire que nous ne voyons aucune impossibilité à ce que telle ou telle fonction intellectuelle s'exerce plus particulièrement par telle ou telle partie du cerveau. Disons encore que tout travail consciencieux a notre estime tout acquise; que s'il n'est pas démontré que la phrénologie est une science absolument impossible, chimérique ou fausse, elle mérite d'être étudiée, encouragée même. Nous ne sommes point de ceux

qui ont peur de la vérité , ou qui savent tout avant d'avoir rien étudié. Nous supposons, au contraire, que ce qui a fait l'occupation de toute la vie d'hommes de talent, et qui a captivé l'attention et l'assentiment d'autres hommes non moins distingués par leurs connaissances, et que nous devons, sauf preuve contraire, supposer de bonne foi, vaut la peine d'être examiné. C'est un hommage que nous devons tout à la fois à la vérité et aux hommes. Il est temps d'ailleurs que la physiologie et la psychologie se donnent la main, s'estiment et s'entr'aident l'une l'autre comme deux sciences d'un même tout, l'homme. iVous désirons sincèrement, pour notre part, cette fraternité scientifique toute particulière qui devrait exister entre tous les vrais amis de la vérité, et surtout entre ceux qui cultivent des sciences dont les domaines confinent l'un à l'autre. Il ne nous échappera donc rien qui soit indigne de la gravité de la matière et du respect que nous devons à la mémoire d'un savant médecin qui a rendu de grands services à la science qu'il cultivait, et par conséquent à l'humanité.

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