FACULTES SPECIALES SUIVAXT LES PHRENOLOGISTES. EXAMEN DE CES FACULTES
Notre tâche s'avance; les généralités sont finies. Nous avons vu comment les phrénologistes définissent leur science, la méthode qu'ils ont suivie. Le reste n'est plus ou ne doit plus être qu'une affaire d'application. Si nous ne deviotfs rencontrer aucune généralité nouvelle, aucun fait de conscience mal observé, nous ne pourrions continuer notre critique sans tomber dans des redites : tout en évitant donc de répéter ce que nous avons déjà
280 RAPPOUTS SPECIAUX
dit, bien que l'occasion doive s'en présenter plus d'une fois, nous nous attacherons désormais aux principales questions de détail dans leur rapport avec la psychologie. Nous ne sommes généralement pas en mesure de contester les observations phrénologiquesou plutôt physiques, notre critique ne peut donc porter là-dessus ; mais ce n'est pourtant pas à dire que nous puissions les accepter toutes avec une parfaite confiance. « S'il faut se tenir en garde contre les faits qui ne sont attestés que par les adversaires d'une science, lorsqu'on sait jusqu'où la spéculation peut pousser la fausseté des assertions » (p. 170 et 171), nous pensons qu'il faut se défier aussi , par la même raison , des assertions des partisans zélés de cette science. Il faut de plus faire la part des erreurs d'observation. D'ailleurs, le vice de la méthode qui a présidé à ces observations; les faux raisonnements par lesquels on a été conduit à les distribuer, à les coordonner, etc.; les fausses conséquences anticipées qu'on a voulu tirer de cet échafaudage un peu informe : tout cela a déjà été examiné , et les résultats de cet examen s'appliquent à toutes les parties de la science. Nous insisterons donc peu sur ces détails; mais nous aurons à examiner de plus près les conséquences définitives qu'on voudrait en tirer. Jusque là, nous nous bornerons à quelques remarques, notre objet ii'étant pas de donner une analyse des faits particuliers sur lesquels se fonde ou prétend se fonder la phrénologic, mais seulement d'en apprécier les principes, la méthode et les conséquences. Broussais suppose que la psychologie n'aurait
pu donner plusieurs résultats dont il fait honneur à la phrénologie. Nous les ferons connaître de suite, et nous apprécierons, pour chacune de ces prétendues découvertes, ce qui peut réellement appartenir à la phrénologie.
l** « On peut être très-bienveillant et n'être pas juste, consciencieux; ce qu'assurément les honnêtes gens qui étudient a ^^Hon et sur eux-mêmes les facultés intellectuelles de leur espèce, n'auraient pas pu deviner » (p. 324). — Ces honnêtes gens l'auraient si bien deviné, qu'il y a long-temps, très-long-temps même qu'ils l'ont fait; témoin cet axiome de droit : Nemo Uberalis nisi Uheratus , qui interdit la générosité aux dépens d'autrui, et qui rentre dans le principe plus général et non moins universellement admis, excepté des jésuites, que la fin ne justifie pas les moyens. D'ailleurs, ce sont là des idées si connues, qu'on les retrouve chez tous les moralistes. On n'avait pas besoin de l'exemple de Dodd, qui se rendit coupable de plusieurs faux par humanité, pour connaître cette aberration de l'esprit humain. Mais il y a mieux : c'est que l'inspection de la tête de Dodd, comme de toutes les têtes possibles, n'aurait jamais pu amener à faire comprendre ce qu'il y a d'erroné dans cette conduite , si l'on n'ét-ait pas capable de le concevoir indépendamment de l'inspection des organes; car les phénomènes perceptibles de la matière organisée du cerveau n'ont rien de commun avec les conceptions morales qui nous occupent; et jamais analyse ne pourrait en tirer ce qu'ils ne contiennent pas. Ces phénomènes sont donc donnés par
282 KAPPORTS SPÉCIAUX
un sens, et les conceptions dont nous parlons par autre chose, par la raison. Mais rien de commun, d'identique entre ces deux ordres de connaissances, et point de liaison logique ou de droit concevable entre elles, quand même il y en aurait une de fait.
Observons encore qu'étudier sur soi-même ce n'est point étudier a 'priori, de même qu'étudiera priori ce n'est point étudier sur soi-même ; et que Broussais confond ici deux méthodes fort distinctes. Il oublie d'ailleurs que l'étude des autres sous le rapport interne n'est possible que par induction et en partant de soi.
2** « Tous les phrénologistes ont admis la fermeté, la persévérance ; elle n'a pas été connue des métaphysiciens, parce qu'on ne devine pas tout lorsqu'on procède a priori » (p. 355). — Nous venons déjà de dire que l'observation de soi-même n'est point un procédé a priori, et qu'il n'y a que cette observation qui puisse nous donner l'intelligence des pensées et des facultés d'autrui. Ce qu'il y a de plus étrange dans l'assertion du savant professeur, c'est qu'il conteste que les psychologues (car ce sont eux qu'il désigne parfois du nom de métaphysiciens ) aient connu le phénomène de la fermeté. Mais, de grâce, sont-ce les phrénologistes qui ont inventé le mot? Et si le mot est vieux comme la réflexion , s'il se trouve dans toutes les langues tant soit peu développées, l'idée dont il est le signe n'existait-elle pas dans Tesprit de ceux qui créèrent le signe? Que veut donc dire notre auteur? Prétendrait-il seulement, puisqu'il
est impossible qu'il conteste sérieusement la connaissance de cette disposition du caractère , que les philosophes ont eu tort de ne pas faire de la fermeté une faculté distincte primitive (p. 377)? Mais ce reproche n'est fondé en aucune manière : car, d'abord, ceux qui n'en ont pas fait une faculté spéciale , l'ont considérée comme un caractère de la volonté, qu'ils ont tous admise; et il est évident que ce n'est pas autre chose. Qu'est-ce en effet que la fermeté, si ce n'est la persistance dans le vouloir, quelles qu'en soient du reste les raisons, ce dont il n'est point ici question? Oh! si l'on disait seulement que les moralistes n'ont pas reconnu que la fermeté avait pour condition une partie et telle partie de l'encéphale, passe encore; mais dire qu'ils n'ont pas connu le fait animique même, c'est ce que démentent assez haut la langue vulgaire et tous les traités de morale. Je n'aurai pas le tort d'en citer un seul : ce serait faire un affront au lecteur. C'est avec aussi peu de raison que l'auteur affirme « qu'on ne trouvera dans aucun philosophe la synonymie de la fermeté et de rentêtement » (p. 359). Qu'il me permette d'en appeler purement et simplement d'abord au langage lui-même, qui n'a pas été fait sans raison, et ensuite au dictionnaire des synonymes. Cette synonymie n'a pas été faite, il est vrai, en combinant des bosses , mais en analysant les phénomènes internes eux-mêmes. C'est bien là d'ailleurs ce que fait encore Broussais; mais il s'abuse au point de croire que les circonvolutions et les proéminences sont pour quelque chose dans la connaissance qu'il
a des phénomènes de la pensée. îl commet sans cesse un demi-cercle vicieux, si je puis dire ainsi, qui consiste à partir des faits de conscience, à les rapportera de certaines parties de l'organe encéphalique, et ensuite à les en recevoir, comme s'il ne les avait connus qu'à l'inspection de ces organes, quand au contraire il est certain que par ce procédé seul, il n'en connaîtrait absolument rien. Les protubérances ne lui révèlent et ne révéleront jamais à personne qu'elles-mêmes. Je n'affirme point, du reste, qu'il n'y ait pas de coïncidence entre elles et certaines fonctions de l'esprit ; mais je soutiens qu'elles sont absolument impuissantes à révéler ces fonctions, et que l'œil ne tiendra jamais lieu de la conscience. Voilà en quel sens la phrénologie n'est qu'un rêve absurde; voilà en quel sens elle n'a pas la moindre valeur, la moindre dignité; en quel sens enfin la matière ne peut absolument pas lui servir de fondement, quoi qu'on en dise (p. 359). Mais si ce n'est pas là ce qu'on entend par phrénologie, et si, mettant la conscience à part, la reconnaissant dans toute son étendue comme source unique et primitive de tout fait de pensée, l'on prétend seulement que ces faits sont soumis à des conditions organiques déterminées qu'il n'est point absolument impossible de connaître; que, si cette science se faisait jamais, les facultés humaines auraient des signes visibles; que le nombre en serait définitivement arrêté, leurs combinaisons faciles à saisir, l'homme interne reconnaissable à des signes visibles, etc., etc. : alors je reconnais l'immense secours que la psychologie et
l'anthropologie recevraient de la phrénologie; je ferais moi-même des vœux très-sincères et très-ardents pour les progrès de cette science, parce que je n'en méconnais aucun des avantages. Mais estil possible qu'on puisse arriver à une pareille précision dans les résultats? Les facultés sont-elles aussi nettement tranchées que les phrénologistes le supposent? Nous avouons que telle n'est pas notre croyance. N'est-il pas évident, en effet, que les phrénologistes' réalisent souvent des abstractions, et leur donnent des organes? Nous n'irons pas en chercher les preuves bien loin : il nous suffit au contraire de rester dans la prétendue faculté primitive que l'auteur reproche aux philosophes d'avoir ignorée, la fermeté, la persévérance. D'abord, et nous l'avons déjà dit, ce n'est qu'une manière de concevoir la volonté. Ensuite, il est certain qu'il n'y a pas de persévérance en général, mais seulement la persévérance dans telle ou telle volition , dans tel ou tel acte déterminé. La persévérance n'a donc pas besoin d'organe spécial. Il suffit, pour l'expliquer suivant le système des phrénologistes eux-mêmes , des autres organes qui président aux actions. Car, par le fait que ces organes sont proj^ éminents, ils doivent porter avec force et persévérance à faire l'action à laquelle ils président. S'il en était autrement, il y aurait toujours, outre les organes des fonctions particulières, celui de la persévérance ; il n'y aurait alors que les têtes qui ne présenteraient aucune tendance spéciale , soit que cette tendance fût universellement neutralisée , soit qu'elle fût au contraire universelle ,
qui n'offriraient pas l'organe spécial de la persévérance.
Mais c'est surtout en parlant de la comparaison que Broussais tombe sensiblement dans le réalisme qu'il reproche si justement à un grand nombre de savants de tous ordres. En effet , non content d'admettre des facultés particulières de comparer pour chaque sens, il admet une faculté de comparer générale , qui est comme un rendez-vous ou un point de départ de toutes les autres. « Cette comparaison, dit-il, est placée au-dessus de celle de tous les sens en particulier. Elle saisit d'abord les différences et les ressemblances entre les perceptions des différents organes réceptifs, ce que ceuxci ne peuvent faire , étant bornés chacun à sa série... Eh bien! l'organe qui nous occupe maintenant, et que l'on pourrait dénommer la comparaison générale, met en parallèle les sons avec les couleurs, les formes avec les consistances , et ainsi de suite; il s'exerce donc sur les premiers jugements des perceptions. C'est donc le jugement des jugements; c'est la cour de cassation qui connaît des différents jugements portés par les tribunaux de première instance , qui sont les organes réceptifs des deux lignes inférieures du front » (p. 627 et 628). — Cette organisation judiciaire des facultés, qui méconnaît d'ailleurs un degré de juridiction, chose en soi peu importante, n'est-elle pas d'un réalisme parfait, d'un réalisme inintelligible même? Car comment, s'il vous plaît, la cour de cassation pourra-t-elle connaître des jugements des facultés perceptives, si elle ignore la matière de la sen-
tence de ces facultés ? Et s'il faut qu'elle en ait la connaissance, comment alors n'est -elle qu'une cour supérieure, qui ne s'occupe et ne peut s'occuper que de la forme? En deux mots et sans figures, car nous sommes tout aussi ennemi des figures que Broussais, puisqu'elles ne font le plus souvent qu'obscurcir et induire en erreur, la comparaison supérieure ne porte point sur la forme seule , sans quoi elle ne servirait à rien, toute comparaison, vraie ou fausse, ayant absolument la même forme qu'une autre. Donc elle doit porter aussi sur la matière. Mais comme il n'y a que la faculté perceptive qui porte sur la matière, elle ne le peut. Donc elle n'est qu'une invention chimérique, une abstraction réalisée. Ce qu'il fallait démontrer.
Nous ne nous attachons pas à relever ce qu'il y a d'ailleurs d'inexact à dire que la comparaison est une faculté, à la confondre avec le jugement, à reconnaître autant de facultés de juger qu'il y a de sortes d'organes, etc. Et si l'on était tenté de rétorquer l'argument contre nous , et de nous dire que nous ne pouvons point objecter de ne pas admettre un jugement en général, puisque nous reprochons au contraire d'avoir admis une comparaison qu général; nous répondrions que cette rétorsion n'a aucune valeur contre nous, paftîe que le siège des forces intellectuelles n'est pas, suivant nous, dans l'espace, dans la matière, et que la faculté de juger, par exemple, s'entend très -bien comme capacité, dans le moi, de concevoir le rapport entre les différentes sortes d'idées ou d'intuitions qui peuvent
être rapprochées par l'esprit. Ce que produit cette faculté, ce n'est point la matière des connaissances, mais leur forme seulement ou leur rapport. Or, cette forme étant la même pour tous les jugements, il est juste, nécessaire même que la faculté soit une. D'un autre côté, la matière des jugements étant diverse , il est nécessaire aussi d'admettre des capacités diverses qui la donnent. Yoilà qui va de soi. Mais c'est tout autre chose quand on ne distingue pas la matière de la forme du jugement, quand on fait juger les capacités perceptives; on commet alors une double faute : celle de les faire juger et comparer; celle d'en abstraire la forme pour la réaliser à part et lui donner un organe spécial. On ne peut donc rien nous objecter, et notre critique est un argument ad hominem, dont la force nous semble toute -puissante contre l'hypothèse qu'elle attaque.
3" L'auteur, qui fait au moins autant de psychologie et d'anthropologie que de phrénologie dans le cours de ses leçons, prétend que la découverte de l'interprétation égoïste des actions d'autrui, en jugeant les autres d'après les dispositions personnelles qu'on se reconnaît, appartient à la phrénologie ( p. 371 ). — -.J'aurais cru, au contraire, qu'elle était au moins aussi ancienne que la maxime qui défend de juger les autres par^i-mème; ou que le principe de Protagoras , que l'homme , et à la rigueur l'individu, est la mesure de toutes choses. L'auteur en donne lui-même la preuve, puisqu'il rapporte le proverbe : On mesure les mitres à S071 aune. Il est vrai qu'il ajoute aussitôt que
« les preuves n'en sont données que par la phrénologie » (p. 372). — Il nous semble au contraire que cela n'a jamais souffert grande difficulté, et que quand même on ne s'occuperait pas des bosses crâniennes, on peut bien avoir la certitude d'être mal jugé par quelqu'un qui attribue à nos actions des motifs que nous savons lui être familiers.
4^ Ce n'est pas avec plus de raison que l'on rapporte à laphrénologie la distinction de la satisfaction de soi-même par suite des actes de justice et de bienfaisance, de la satisfaction de soi-même, ou plutôt de ses inclinations anti- sociales, dans l'égoïsme. On a toujours admis que l'homme de bien jouit de sa vertu, et que le méchant croit aussi se procurer des jouissances en satisfaisant ses passions. Le souverain bien des stoïciens et des épicuriens rend on ne peut plus clairement ce double caractère de l'humanité. Le péripatétisme vint se placer entre ces deux extrêmes. Du reste, il est vrai de dire qu'Epicure admettait la vertu comme condition au moins négative du bonheur. Quel est le moraliste qui n'ait pas fait la distinction des actes intéressés et de ceux qui ne le sont pas? Et si des sophistes ont rapporté toutes les actions à l'intérêt bien entendu, ont-ils voulu dire par- là qu'il y avait le même calcul dans toutes, que tous les hommes étaient également amis ou ennemis de leurs semblables, etc.? Non; seulement, ils n'ont tenu compte que des mouvements sympathiques , et ils ont expliqué les bonnes actions faites par ce mobile comme l'effet d'un besoin. Mais ils n'ont pas prétendu que ce besoin fût le même que celui