CONDITION ACTUELLE
Le premier de ces*systèmes admet non-seulement une correspondance de faits, mais encore une correspondance de causes. Mais il n'explique point comment la causation réciproque a lieu; il ne fait que l'admettre , en se fondant sur les apparences. On ne conçoit pas comment une substance peut agir sur une autre , surtout si ces substances sont de nature différente. On conçoit encore moins comment un phénomène pourrait agir sur une substance , surtout si ce phénomène n'était point de nature à faire concevoir quelque rapport possible entre lui et cette substance , c'està-dire s'il s'agit de l'action d'un phénomène propre à une espèce de substance, et sur une substance d'une nature incompatible, ou qui parait telle, avec ce phénomène. Comment, en effet, concevoir qu'un mouvement nerveux, ou un fluide quelconque circulant dans la matière, puisse produire une idée, ou une volition, un mouvement, etc., etc.?
Aussi , ce défaut total d'explication des phénomènes, cette impossibilité même d'en donner, fit admettre le système de l'assistance, qui a aussi ses difficultés. En effet, l** c'est une hypothèse; 2*^81 elle n'est admise que parce que le rapport immédiat entre le physique et le moral est inconcevable, c'est-à-dire ici, parce qu'il est impossible, ou qu'il répugne, il faut convenir que la difficulté reste la même avec ce moyen de solution. Il y a plus, elle est aggravée : car, dans ce système, la création et l'action de Dieu sur le monde ne seraient pas concevables. Dieu, en effet, est esprit; or, s'il est abso-
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lument impossible qu'il y ait rapport immédiat entre l'esprit et la matière, comme la toute-puissance elle-même ne peut pas l'absolument impossible, Dieu ne peut pas servir d'intermédiaire entre l'ame et le corps. Si, au contraire, ce rapport immédiat d'action et de réaction n'est pas absolument impossible , il n'est pas nécessaire de faire intervenir Dieu , il suffit de lui avoir fait décréter et établir, en créant, cette correspondance d'action et de réaction.
Descartes admettait de plus, en faveur de ce système, et c'est en quoi se distingue l'explication par l'assistance , de l'explication par les causes occasionelles (qui est des cartésiens plutôt que de Descartes même), que l'ame ne peut mouvoir le corps, parce qu'il ne doit y avoir qu'une certaine quantité de mouvement dans le monde, et que si l'ame pouvait mouvoir le corps, il pourrait y en avoir davantage. Mais ce n'est là qu'une hypothèse invraisemblable, et en tous cas indémontrable. De plus, que Dieu mette le corps en mouvement par suite de la volonté de l'ame, ou que l'ame se meuve elle-même, la quantité de mouvement sera toujours la même, et par conséquent le fondement de l'hypothèse est nul.
Il faut observer, sur ce double système de l'assistance et des causes occasionelles, qu'il a un autre inconvénient encore, celui de porter à la superstition et au mysticisme. Enfin, il n'est pas scientifique : car faire intervenir Dieu, c'est accuser la science d'impuissance. Mieux vaut dire Je ne sais.
Leibnitz, justement mécontent de ce système,
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inventa celui de l'harmonie préétablie. Mais il ne vaut guère mieux que les deux précédents ; car : 1" il n'est, de l'aveu de Leibnitz lui-même, que la conséquence du monadisme , autre hypothèse du même philosophe; 2** c'est par conséquent une hypothèse; 3** cette hypothèse nie l'influence d'une substance sur une autre, sans aucun fondement; 4** il est opposé à ce que nous croyons tous sentir, savoir : la correspondance intime entre le corps et l'ame ; 5° enfin, il est peu conciliable avec la liberté, puisque dans chaque série de phénomènes un mouvement ou une idée serait toujours inévitablement déterminé par un mouvement ou une idée antérieure du même ordre, et par suite du parallélisme existant entre ces deux ordres de phénomènes : en sorte qu'un mouvement ou un état animique donné serait sujet à une double cause mécanique, l'une directe, l'autre indirecte ou latérale. Et comme le premier mouvement et la première idée ne sont point volontaires, la liberté ne trouve pas de place dans ce système.
Nous ne parlons pas ici d'une quatrième hypothèse, celle qui consiste à admettre un être, luie ame équivoque, participant tout à la fois du corps et de l'ame (médiateur plastique de Cud^^orth), moyen terme ridicule, contradictoire, et qui ne sert tout au plus qu'à reculer la difficulté. En effet, dans l'hypothèse de l'étendue et de la simplicité des substances , on ne peut concevoir de substance qui soit étendue et non étendue tout à la fois. Une substance intermédiaire ne serait concevable qu'autant que l'étendue et l'inétendue
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ne seraient point regardées comme des attributs réels; mais alors encore elle ne serait concevable que négativement, c'est-à-dire en ce sens que nous ne verrions pas de contradiction à ce qu'il existât des choses qui eussent des qualités essentielles inconnues, tenant le milieu entre celles qui produisent les phénomènes de l'étendue et ceux de la pensée. Mais si l'on conçoit les substances comme étant toutes inétendues, il n'est plus nécessaire, pour concevoir imparfaitement la possibilité de leurs relations, de recourir à une troisième substance.
Voy., sur cette question, Leibnitz, Recueil de Pièces, t. 2, p. 367 et suiv.; Plril. Lucfd., p. 386; Genovesi, MetajjJi. , t. 3, p. 123; Laromig. , Descartes, Malebranche, Locke, etc.; Kant, Mélapk (Pœlitz).
Le rapport du physique et du moral, tel que nous venons de l'envisager, est transcendant, c'est-à-dire en dehors des bornes de l'expérience; mais il est un autre sens suivant lequel il rentre dans le domaine de l'expérience : c'est lorsqu'on s'attache à l'influence réciproque que les phénomènes de l'ordre physique et de l'ordre psychique semblent exercer les uns sur les autres. Ce dernier point de vue a été étudié précédemment.