‹ Anthropologie spéculative généraleChapitre 60 sur 72 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Question du siège de l'Ame dans le corps.

On peut se demander aussi quelle est la partie tlu corps où réside Tame , et qui en est comme le siège : cette partie du corps est appelée sensorium commune.

Après avoir varié long-temps sur cet endroit, on a fini par reconnaître que la question se résout d'elle-même par l'absurde , puisqu'il est impossible que ce qui n'est pas étendu ait quelque rapport positif avec le lieu, l'espace. En effet, demander quelle partie du corps occupe l'ame, c'est demander quel lieu occupe ce qui n'occupe pas de lieu. Ce qui a fait présumer que l'ame occupait une partie du corps plutôt qu'une autre, c'est que certains organes sont plus nécessaires à la vie que d'autres, ou qu'ils paraissent être plus particulièrement le foyer de l'activité intellectuelle. Aussi Erasistrate plaçait-il l'ame dans la pie-mère, Hérapbile dans le milieu du cerveau, Straton entre les deux sourcils, Empédocle dans le sang, les stoïciens dans le cœur, Hippocrate dans le ventricule gauche du cœur, Epicure dans l'estomac, Démocrite et Aristote dans tout le corps ; Platon en reconnaissait trois, Galien autant qu'il y a de parties dans le corps. — Descartes la plaçait dans la glande pinéale ; d'autres l'ont mise dans le corps cannelé, de la Peyronie dans le corps calleux, etc.

Si par siège de l'ame on entend la partie du

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corps où se rapporte la sensation, alors tout le corps en est à peu près également le siège; seulement ce siège varie suivant les circonstances. 11 faut prendre garde, en effet, de se laisser abuser par un raisonnement qu'on fait ordinairement pour prouver que le cerveau doit être , dans cette hypothèse, le siège spécial de Tame : car, de ce que l'intervention du cerveau serait nécessaire pour sentir dans toutes les autres parties du corps, on ne peut conclure que l'ame sent par le cerveau et dans le cerveau, puisque ce serait absolument la même chose si l'ame sentait par la partie du corps affectée, mais qu'elle ne pût le faire sans la réaction cérébrale. Il est d'ailleurs plus conforme aux faits de dire que l'ame sent immédiatement par la partie du corps à laquelle la sensation est rapportée.

Au surplus , il ne faut pas confondre la sensation avec le sentiment des opérations de l'ame, et moins encore avec la position du moi. Ainsi, de ce que l'activité intellectuelle réfléchie et soutenue est souvent accompagnée d'une sensation dans l'encéphale; tandis que la tristesse engendre une sensation pénible dans la région stomacale , et que la frayeur agit plus sensiblement sur le cœur : ce n'est pas une raison de faire de l'encéphale, de l'estomac et du cœur autant de sièges proprement dits de lame. Tout ce qu'il y a de certain alors, c'est que les organes dont nous parlons sont le siège de sensations particulières : quant au sentiment des phénomènes psychiques, comme à celui de la présence de nos idées dans notre es-

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prit, ils ne sont pas des sensations, et ne se localisent point. Le moi se localise encore moins s'il est possible.

Si le cerveau a été plus généralement regardé comme le siège de l'ame que les autres parties du corps, c'est parce que les cinq sens y aboutissent, et que l'ame se manifeste surtout par les sens.

C'est pour avoir attaché plus d'importance à telle ou telle classe de phénomènes psychiques, qu'on plaça l'ame tantôt dans une partie du corps, tantôt dans une autre. Si on changea plus tard ce siège, même en considérant les mêmes phénomènes, par exemple ceux de l'intelligence, c'est qu'on s'aperçut qu'ils avaient lieu malgré le défaut, la lésion ou la destruction de l'organe. <( C'est ainsi, dit l'auteur de l'article Ame dans l'Encyclopédie méthodique, que l'on a découvert que la glande pinéale manquait dans certains sujets, ou qu'elle y était entièrement oblitérée, sans qu'ils eussent perdu l'usage de la raison et des sens; on l'a trouvée putréfiée dans d'autres, dont le sort n'avait pas été différent : elle était pourrie dans une femme de vingt-huit ans, qui avait conservé le sens et la raison jusqu'à la fin. Et voilà Vame délogée de l'endroit que Descartes lui avait assigné pour demeure.

» On a des expériences de destruction d'autres parties du cerveau, telles que les nates et testes, sans que les fonctions de Vame aient été détruites. Il en faut dire autant des corps cannelés; c'est Petit qui a chassé Vame des corps cannelés, malgré leur structure singulière. Où est donc le senso-

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riuni commune? Où est cette partie dont la blessure ou la destruction emporte nécessairement la cessation ou l'interruption des fonctions spirituelles, tandis que les autres parties peuvent être altérées ou détruites sans que le sujet cesse de raisonner ou de sentir? De la Pe} ronie fait passer en revue toutes les parties du cerveau , excepté le corps calleux, et il leur donne l'exclusion par une foule de maladies très - marquées et très- dangereuses qui les ont attaquées , sans interrompre les fonctions de Vame : c'est donc, selon lui, le corps calleux qui est le lieu du cerveau qu'habite Yame. Oui , c'est, selon de la Peyronie, le corps calleux qui est ce siège de Vame qu'entre les philosophes les uns ont supposé être partout, et que les autres ont cherché en tant d'endroits particuliers. Et voici comment de la Peyronie procède dans sa démonstration :

« Un paysan perdit, par un coup reçu à la tète, une très-grande cuillerée de la substance du cerveau; cependant il guérit, sans que sa raison en fût altérée : donc Vame ne réside pas dans toute l'étendue de la substance du cerveau. On a vu des sujets en qui la glande pinéale était oblitérée ou pourrie, d'autres qui n'en avaient aucune trace; tous cependant jouissaient de la raison : donc Vame n'est pas dans la glande pinéale. On a les mêmes preuves pour les 7iates , les testes; Vinfundibulum , les corfs cannelés , le cervelet; je veux dire que ces parties ont été ou détruites, ou attaquées de maladies violentes , sans que la raison en souffrît plus que de toute autre maladie : donc Vame n'est

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pas dans ces parties. Reste le corps calleux. » On peut voir dans le mémoire de de la Peyronie toutes les expériences par lesquelles il prouve que cette partie du cerveau n'a pu être altérée ou détruite sans que l'altération ou la perte de la raison ne s'en soit suivie : nous nous contenterons de rapporter ici celle qui nous a le plus frappé. Un jeune homme de seize ans fut blessé d'un coup de pierre au haut et au-devant du pariétal gauche; l'os ne parut point fêlé; il ne survint point d'accident jusqu'au vingt-cinquième jour, que le malade commença à sentir que l'œil droit s'affaiblissait, et qu'il était pesant et douloureux, surtout lorsqu'on le pressait. Au bout de trois jours, il perdit la vue de cet œil seulement; il perdit ensuite l'usage presque entier de tous les sens, et il tomba dans un assoupissement et un affaissement absolu de tout le corps : on fit des incisions ; on fit trois trépans ; on ouvrit la dure - mère ; on tira d'un abcès, qui devait avoir environ le volume d'un œuf de poule , trois onces et demie de matière épaisse avec quelques flocons de la substance du cerveau. On jugea , par la direction d'une sonde aplatie et arrondie par le bout en forme de champignon qu'on nomme meningophylax , et par la profondeur de l'endroit où cette sonde pénétrait, qu'elle était soutenue par le corps calleux, quand on l'abandonnait légèrement.

»Dès que le pus qui pesait sur le corps calleux fut vidé, l'assoupissement cessa, la vue et la liberté des sens revinrent. Les accidents recommençaient à mesure que la cavité se remplissait

d'une nouvelle suppuration, et ils disparaissaient à mesure que les matières sortaient. L'injection produisait le même effet que la présence des matières: dès que l'on remplissait la cavité, le malade perdait la raison et le sentiment, et on lui redonnait l'un et l'autre en pompant l'injection par le moyen d'une seringue; en laissant même aller le meningophylax sur le corps calleux , son seul poids rappelait les accidents, qui disparaissaient quand ce poids était éloigné. Au bout de deux mois , ce malade fut guéri : il eut la tête entièrement libre, et ne ressentit pas la moindre incommodité.

» Voilà donc Vame installée dans le corps calleux jusqu'à ce qu'il survienne quelque expérience qui l'en déplace , et qui réduise les physiologistes dans le cas de ne savoir plus où la mettre K Considérons- combien les fonctions de Tame tiennent à peu de chose : une fibre dérangée , une goutte de sang extravasé, une légère inflammation, une chute, une contusion; et adieu le jugement, la raison, et toute cette pénétration dont les hommes sont si vains : toute cette vanité dépend d'un filet bien ou mal placé, sain ou malsain.

^ C'est ce qui est arrivé. Voy. le Rapport du Physique et du Moral.

2 Quoique ces considérations soient un peu longues et sortent de la question du siège de l'ame, on nous pardonnera sans doute de les reproduire ici , à cause de leur intérêt physiologique et moral.

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» Après avoir employé tant d'espace à établir la spiritualité et l'immortalité de Vame, deux sentiments très-capables d'enorgueillir l'homme sur sa condition à venir, qu'il nous soit permis d'employer quelques lignes à l'humilier sur sa condition présente par la contemplation des choses futiles d'où dépendent les qualités dont il fait plus de cas. Il a beau faire, l'expérience ne lui laisse aucun doute sur la connexion des fonctions de Vaone avec l'état et l'organisation du corps : il faut qu'il convienne que l'impression inconsidérée du doigt de la sage-femme suffisait pour faire un sot de Corneille, lorsque la boite osseuse qui renferme le cerveau et le cervelet était molle comme de la pâte. Nous finirons cet article par quelques observations qu'on trouve dans les mémoires de l'Académie , dans beaucoup d'autres endroits , et qu'on s'attend sans doute à rencontrer ici. Un enfant de deux ans et demi ayant joui jusque là d'une santé parfaite, commença à tomber en langueur; la tète lui grossissait peu à peu : au bout de dix - huit mois, il cessa de parler aussi distinctement qu'il avait fait; il n'apprit plus rien de nouveau; au contraire, toutes les fonctions de ïame s'altérèrent au point qu'il vint à ne plus donner aucun signe de perception ni de mémoire, non pas même de goût, d'odorat ni d'ouïe; il mangeait à toute heure, et recevait indifféremment les bons et les mauvais aliments ; il était toujours couché sur le dos, ne pouvant soutenir ni remuer sa tète, qui était devenue fort grosse et fort lourde ; il dormait peu, et criait nuit et jour; il avait la respiration

faible et fréquente, et le pouls fort petit, mais réglé; il digérait assez bien, avait le ventre libre, et fut toujours sans fièvre.

» Il mourut après deux ans de maladie. Littre l'ouvrit, et lui trouva le crâne d'un tiers plus grand qu'il ne devait être naturellement, de l'eau claire dans le cerveau, l'entonnoir large d'un pouce et profond de deux, la glande pinéale cartilagineuse, la moelle alongée moins molle dans sa partie antérieure que le cerveau, le cervelet squirrheux, ainsi que la partie postérieure de la moelle alongée, et la moelle de l'épine et les nerfs qui en sortent plus petits et plus mous que de coutume.

» La nature d^s aliments influe tellement sur la constitution du*^corps^ et cette constitution sur les fonctions de Vame, que cette seule réflexion serait bien capable d'effrayer les mères qui donnent leurs enfants à nourrir à des inconnues.

» Les impressions faites sur les organes encore tendres des enfants peuvent avoir des suites si fâcheuses, relativement aux fonctions de Yame, que les parents doivent veiller avec soin à ce qu'on ne leur donne aucune terreur panique, de quelque nature qu'elle soit.

» Mais voici deux autres faits très - propres à démontrer les effets de Vame sur le corps , et réciproquement les effets du corps sur Vame. Une jeune fille, que ses dispositions naturelles ou la sévérité de l'éducation avaient jetée dans une dévotion outrée, tomba dans une espèce de mélancolie religieuse. La crainte mal raisonnée qu'on lui avait inspirée du souverain être, avait rempli son esprit

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d'idées noires, et la suppression de ses règles fut une suite de la terreur et des alarmes habituelles dans lesquelles elle vivait. L'on employa inutilement contre cet accident les emménagogues les plus efficaces et les mieux choisis ; la suppression dura : elle occasiona des effets si fâcheux, que la vie devint bientôt insupportable à la jeune malade ; et elle était dans cet état lorsqu'elle eut le bonheur de faire connaissance avec un ecclésiastique d'un caractère doux et liant, et d'un esprit raisonnable, qui, partie par la douceur de sa conversation , partie par la force de ses raisons, vint à bout de bannir les frayeurs dont elle était obsédée , à la réconcilier avec la \i^ et à lui donner des idées plus saines de la Divinité. Et à peine l'esprit fut -il guéri, que la suppression cessa, que l'embonpoint revint, et que la malade jouit d'une très-bonne santé, quoique sa manière de vivre fût exactement la même dans les deux états opposés. Mais , comme l'esprit n'est pas moins sujet à des rechutes que le corps, cette fdle étant retombée dans ses premières frayeurs superstitieuses, son corps retomba dans le même dérangement, et la maladie fut accompagnée des mêmes symptômes qu'auparavant. L'ecclésiastique suivit, pour la tirer de là, la même voie qu'il avait employée; elle lui réussit : les règles reparurent, et la santé revint. Pendant quelques années, la vie de cette jeune personne fut une alternative de superstition et de maladie, de religion et de santé. Quand la superstition dominait, les règles cessaient, et la santé disparaissait; lorsque la religion et le bon

sens reprenaient le dessus, les humeurs suivaient leur cours ordinaire, et la santé revenait.

» Un musicien célèbre, grand compositeur, fut attaqué d'une fièvre qui, ayant toujours augmenté, devint continue avec des redoublements. Le septième jour, il tomba dans un délire violent et presque continu, accompagné de cris, de larmes, de terreurs, et d'une insomnie perpétuelle. Le troisième jour de son délire , un de ces coups d'instinct que l'on dit qui font chercher aux animaux malades les herbes qui leur sont propres, lui fit demander à entendre un petit concert dans sa chambre. Son médecin n'y consentit qu'avec beaucoup de peine; cependant on lui chanta des cantates de Bernier; dès les premiers accords qu'il entendit, son visage prit un air serein, ses yeux furent tranquilles, les convulsions cessèrent absolument; il versa des larmes de plaisir, et eut alors pour la musique une sensibilité qu'il n'avait jamais éprouvée, et qu'il n'éprouva point depuis. Il fut sans fièvre durant tout le concert; et dès qu'on l'eut fini, il retomba dans son premier état. On ne manqua pas de revenir à un remède dont le succès avait été si imprévu et si heureux. La fièvre et le délire étaient toujours suspendus pendant les concerts; et la musique était devenue si nécessaire au malade, que la nuit il faisait chanter et même danser une parente qui le veillait, et à qui son affliction ne permettait guère d'avoir pour son malade la complaisance qu'il en exigeait. Une nuit entre autres, qu'il n'avait auprès de lui que sa garde, qui ne savait qu'un misérable vaude-

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ville, il fut obligé de s'en contenter, et en ressentit quelques effets. Enfin, dix jours de musique le guérirent entièrement, sans autre secours qu'une saignée du pied, qui fut la deuxième qu'on lui fit, et qui fut suivie d'une grande évacuation. »

La question du siège de l'ame n'a pu être soulevée que par suite d'une illusion , et l'on a dû répondre en conséquence. L'ame aura donc été d'abord répandue par tout le corps : Spiritus intus alit; — Meus diffusa per artus. Un coup d'œil moins superficiel aura ensuite remarqué deux ordres de phénomènes, en reconnaissant que des effets divers doivent avoir des causes diverses. On aura distingué l'ame animale, cause de la vie, 4uxw, dont le siège aura été assigné dans les viscères thorachiques, de l'ame de l'intelligence, vovi, qui devait naturellement siéger dans la tête. Un coup d'œil plus profond encore aura distingué trois ordres de phénomènes et trois âmes correspondantes : l'ame concupiscihle, dans la partie inférieure de l'abdomen; l'ame irascible, dans la poitrine; et l'ame raisonnable, dans l'encéphale. Enfin , l'inspection anatomique aura fait voir que toutes les parties du corps communiquent avec le cerveau, ce qui aura fait comprendre que les âmes ou l'ame pouvaient sans inconvénient être placées dans le cerveau. Mais il s'agissait de déterminer la partie même du cerveau qui devait avoir ce privilège. La physiologie aura fourni des raisons également bonnes, sans doute, pour adopter tourà-tour la glande pmcale, le corps calleux, le cervelet, ou la ynoelle alomjée. Le fait est ([uc l'ame, étant

immatérielle, n'a point de rapport avec l'espace : elle n'est donc ni dans le corps ni hors du corps; seulement, son action se manifeste dans le corps, et plus particulièrement dans le cerveau.

Si l'on considère maintenant l'union de l'amc et du corps quant au temps, il se présente trois questions :

1° Quel est l'état de l'ame avant son union avec le corps?

2" Pendant cette union?

3" Après cette union?

Nous avons déjà répondu à la deuxième question : restent donc la première et la troisième.

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