Proportions chez les Allemands
Parmi les artistes les plus distingués qui ont paru à l'époque de la Renaissance, l'Allemagne cite avec un juste orgueil son Albert Durer ^ : ce peintre illustre fut en effet pour elle ce que son contemporain Léonard De Vinci fut pour l'Italie. Tous deux se sont fait remarquer par une étendue extraordinaire de connaissances; tous deux se sont placés en première ligne parmi les géomètres de leur époque, comme ils brillent au premier rang parmi les artistes.
Cependant, derrière le géomètre, il est facile encore de reconnaître le peintre qui ramène tout à son art. On les voit en effet, l'un et l'autre, constamment préoccupés du soin de perfectionner les procédés du dessin, de poser les bases de la perspective, et de formuler, aussi nettement . que possible, ce qui est du domaine de l'art et ce qui appartient à la science. Tous deux cherchent à reconstruire la théorie de la symétrie, cet édifice des Anciens qu'ils ne connaissent que par tradition et qui a pour objet l'étude des proportions de l'homme. 11 faut entendre comment, dans l'épitre adressée à l'un de ses amis et placée en tête de sa Géométrie, Albert Durer s'exprime au sujet de
" Ce grand artiste, avons-nous dit précédemment, naquit en 1471 et mourut en 1528 ; il fut contemporain de Raphaël ainsi que de Michel Ange.
l'ignorance des jeunes artistes de son époque. Dans notre Germanie, dit-il, un assez grand nombre de jeunes gens ayant d'heureuses dispositions, se sont appliqués à l'art de la peinture, mais sans aucune étude préalable : ils ont grandi dans leur ignorance, comme l'arbre non émondé; par un long exercice, quelques-uns d'entre eux ont acquis une certaine facilité dans la main et ont produit des ouvrages d'une exécution adroite, mais sans consistance et réglés seulement d'après leurs caprices. Aussi les vrais artistes, ajoute-t-il, ont vu avec douleur un pareil aveuglement et des ouvrages exécutés sans science et sans ^rt.
C'est pour ceux qui veulent marcher dans une voie plus sûre qu'il a entrepris de composer son traité de géométrie, si remarquable pour l'époque où il fut écrit, ainsi que son livre sur les proportions humaines.
Ce dernier traité fut accueilli à son apparition avec la plus grande faveur et traduit dans presque toutes les langues de l'Europe, mais aujourd'hui il est à peine connu, même des artistes. Érasme, qui eut des relations avec Albert Diirer pendant le séjour que ce dernier fit à Anvers dans les années 1520 et 1521, en parle, dans un de ses dialogues, avec la plus grande admiration. Il ajoute qu'en recommandant l'étude des sciences aux artistes, Albert Durer n'a fait que suivre l'exemple du-savant macédonien Pamphilus à l'égard d'Apelles, et celui d'Apelles lui-même dans les conseils qu'il donne à son disciple Persée^
1 Exstat liber Alberti Dureri, germanice quidem, sed eruditissiine scriptus, in quo priscos hujits artis heroas imitatus, nominatim Pamphilum natione Macedonem quiim omyiium literanim, ium geometrices et arithmctices egrcgie jjeritum {nam sine his disciplinis arlem àbsolvi posse negabat) : ad haec Apellem qui et ipse ad Perseum discipulum de arte sua conscripsit, muUa praeclare iradit de mysteriis graphices, ex mathematicorum petita disciplinis. (Er\smi Dulogus dk recta latim graecique
SEUMOMS PRO.NUNCIATIONE.)
PROPORTIONS DU CORPS HUMAIN
Albert Durer, né à Nuremberg, était fils d'un modeste orfèvre. Bien que sa famille fût nombreuse, son père n'avait rien négligé pour le perfectionner dans son art ; il lui fit entreprendre différents voyages, et montra autant de tendresse que de discernement dans la direction qu'il imprima à ses études. Aussi en fit-il un de ces hommes privilégiés qui honorent leur patrie et leur siècle par leur caractère autant que par leurs talents.
Albert Durer s'acquit de bonne heure une haute estime; il fut nommé peintre de l'empereur Maximilien P*"; et lorsqu'il vint en Belgique, où sa réputation l'avait précédé, il reçut partout l'accueil le plus flatteur. Le récit plein de modestie et d'une simplicité vraiment antique qu'il fit à ce sujet, prouve avec quelle distinction il fut traité par nos artistes et particulièrement par le peintre bruxellois Van Orley^ Toutefois, il n'eut pas à se féliciter sous le rapport de ses intérêts, malgré l'accueil que lui firent les personnes les plus haut placées : « Somme toute, dit-il en terminant, si je prends en considération ce que j'ai vendu, ce que j'ai échangé, ce que j'ai acheté, j'ai donné plus que je n'ai reçu ; et même madame Marguerite (tante de Charles-Quint), à qui j'ai fait divers présents, ne m'a rien donné. » Le célèbre artiste était loin, cependant, de se montrer intéressé; pour peu qu'il eût à se louer d'une personne, il en dessinait le portrait pour lui en faire hommage.
On a de lui un grand nombre d'ouvrages sur les mathématiques, l'architecture ^civile et militaire, les arts du dessin et la théorie des proportions humaines ; c'est de ce dernier seulement que je me propose de parler ici.
' La famille Van Orley, comme plusieurs autres familles flamandes, s'est distinguée par le grand nombre d'artistes qu'elle a produils. (Voyez plus loin ce qui est dit de l'École flamande.)
Je ferai remarquer d'abord que l'ouvrage dont il s'agit est écrit avec une sécheresse quelquefois rebutante : on a peine à se figurer qu'il soit sorti de la plume d'un des premiers artistes de son siècle. On dirait que l'auteur, dédaignant la forme, a pris à tâche de poser le plus laconiquement possible les nombres dont il fait usage.
L'ouvrage des proportions humaines se compose de quatre livres :
Dans le premier livi'^e, Albert Durer donne les proportions du corps en prenant pour unité la hauteur totale, et en représentant les longueurs des membres par des fractions ordinaires. Par exemple, il prend une règle plus longue que son modèle, sur laquelle il trace une ligne horizontale à la hauteur du sommet de la tête : la distance de cette ligne jusqu'au sol est la longueur qui lui sert d'unité. Puis, à partir de cette ligne, il mesure, le long de la verticale, les distances des différentes parties du corps; en marquant 2, 3, 4, 5, etc., pour les points situés à la moitié, au tiers, au quart, au cinquième, etc., de la hauteur, en partant du sommet de la tête.
Après avoir donné les hauteurs, il fait connaître les diamètres de profil et de face, en parties delà même unité. En sorte que le modèle est présenté sous trois faces différentes, en avant, en arrière et sur le côté.
Il commence par indiquer les mesures d'un paysan fortement constitué; la longueur du pied est marquée par le chiffre 6 ; il la considère donc comme formant un sixième de la hauteur totale de l'individu. La hauteur de la tête est représentée par un septième, et la longueur de la main par un dixième.
Il fait connaître ensuite les proportions d'une paysanne d'une constitution également robuste; il est à remarquer qu'il donne exactement les mômes valeurs pour la tête, le
PROPORTIONS DU CORPS HUMAIN
pied et la main que celles qu'il a attribuées précédemment à l'homme.
A cette nature vigoureuse, il en fait succéder une autre plus svelte, et donne les proportions d'un homme et d'une femme ayant huit têtes de hauteur : la main est encore représentée par un dixième. Quant au pied, sa longueur continue à être un sixième pour l'homme ; et elle est un septième pour la femme. Ces proportions de l'homme sont exactement les mêmes que celles données par Vitruve.
En conservant ensuite quelques parties de ces deux types, Albert Durer en fait varier les autres nombres, et arrive à fixer les proportions de deux modèles nouveaux. Continuant à suivre identiquement la même marche, il finit par présenter quatre tableaux, dans lesquels on trouve les longueurs, largeurs et épaisseurs des membres d'un homme et d'une femme ayant d'abord neuf, puis jusqu'à dix têtes de hauteur. On a peine à comprendre comment ce grand artiste a été conduit à dessiner des formes aussi grêles, formes qu'il n'a certainement jamais rencontrées dans la nature ^ : Livres et 3^
Le statuaire Godefroy Schadow, dans son Polydète ou théoine des mesures de rhomme^, émet l'opinion que « une seule de ses figures mâles présente les formes ^ naturelles, et semble être dessinée d'après un modèle « vivant. Les autres figures paraissent être le résultat « d'un changement de carrés en rectangles; ce qui les « rend sveltes au delà de nature. „ 11 est probable, en effet, qu'Albert Durer a peu mesuré le corps humain, et
1 On peut juger, par ses propi-es paroles, que les figures de neuf à dix têtes de hauteur n'ont pas été mesurées , mais qu'elles ont été déduites des modèles de sept à huit têtes de hauteur, par forme d'exercice de la méthode de dessin qu'il propose.
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qu'ici, du moins, il n'a donné que des valeurs approximatives qui pussent être exprimées en nombres ronds.
Il veut que la femme soit dessinée de 1/18 plus courte que l'homme. D'après de nombreuses mesures prises en Belgique, j'ai trouvé 1/16; j'ai obtenu pour la taille de l'homme l'"684, et pour celle de la femme l'"579; .or, ces nombres donnent à peu près exactement le rapport de 16 à 15.
L'auteur entre ensuite dans les plus grands détails sur les proportions de la tête, de la main et du pied chez l'homme et chez la femme. Mais, ici encore, Albert Durer semble avoir été moins fidèle à la nature qu'à des idées préconçues. Cette partie, du reste, sous le rapport géométrique, se trouve traitée avec une admirable lucidité. Il dessine la tête de profil, de face et par derrière; il donne, en même temps, la projection horizontale de la tête. On retrouve ici les procédés de la géométrie descriptive, mis en pratique de la manière la plus ingénieuse ' . Ainsi, de la projection verticale de la tête vue de profil et de la projection horizontale, il déduit immédiatement le dessin de la tête vue en face et assigne à chaque partie sa vraie position. On voit aussi comment du profil et de la face on pourrait, au moyen de ce qu'il nomme son triangle transporteur, déduire la projection horizontale.
Les figures sont dessinées simplement au trait et gravées sur bois, mais d'une manière ferme et digne de ce grand artiste.
1 Je ne pense pas que cette remai'que ait jamais été faite. Je doute môme que Mongr», l'illustre auteur de la géométrie descriptive, ait eu connaissance que sa méthode de projection avait déjà été employée par un artiste aussi distingué qu'Albert Diirer. Aussi l'ouvrage de cedernicr sur les proportions humaines semble écrit plutôt par un géomètre, même consommé dans l'étude de sa science, que par l'un des peintres les plus illustres de son époque.
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Le premier livre se termine par les proportions d'un jeune enfant; l'auteur n'en dit point l'âge; mais, d'après la grandeur qu'il assigne à la tête et qu'il fait d'un quart dela hauteur totale, l'âge serait d'un an au plus. Il fait la main de 5 =0,111 de la hauteur totale, et le pied de
-4- ^ = 0,148. Cette dernière valeur s'écarte, en effet, 13 I '
très peu de la grandeur du pied de l'enfant de moins d'un an, que j'ai trouvée être de 0, 152. Quant à la main, elle est évidemment trop petite ; celle des enfants est d'^environ 0,121. Au reste, les proportions qu'Albert Durer assigne à l'enfant me semblent généralement meilleures que celles qu'il emploie, dans son premier livre, pour les adultes; sans doute parce que le manque de matériaux l'a forcé de consulter plus soigneusement la nature. Ces proportions méritent d'autant plus d'attention que les «peintres de nos jours les méconnaissent très souvent dans leurs ouvrages, et dessinent parfois des enfants absolument impossibles.
Le statuaire Schadow a dit, en parlant des lacunes de l'ouvrage d'Albert Durer : Il n'y a pas de figure d'enfants ni d'adolescents ' . w La dernière partie de cette assertion seule est exacte.
1 « Ce second livre du compassement des membres du corps humain contiendra la- même chose, dit Albert DUrer, que ce que nous avons traité précédemment : mais il montrera une autre voie par laquelle on parviendra aux grandeurs convenables de ses parties, laquelle sera quelque peu plus exquise, et se videra par une ligne de mesure et par ses divisions en cette sorte :
« Dressez une ligne ayant la longueur de la tierce partie de toute la stature que vous voudrez pourtraire ; de laquelle nous avons fait en notre doctrine cette façon de marque et note : p.
" Puis divisez-la en dix espaces égaux , chacun desquels sera dit nombre et ainsi noté : |.
" Subséquemment vous diviserez ce nombre que j'ai dit en autres dix espaces égaux, chacun desquels sera nommé portion, ayant cette façon de marque: J .
» Finalement vous diviserez une de ces portions en trois espaces égaux,
Dans le second livre, Albert Durer donne de nouvelles mesures de l'homme et de la femme ; seulement il change d'unité, et fait son module égal à la sixième partie de la hauteur de l'individu : c'est la longueur du pied d'un homme ou d'une femme de grandeur ordinaire.
Cette unité ou module se partage ensuite en dixièmes, et en dixièmes du dixième ou centièmes. Albert Durer se sert donc ici du sytème décimal, mais sans en employer la notation ; il donne au contraire des noms particuliers à ses dixièmes et à ses centièmes ; et, au lieu de continuer dans le système décimal, il partage le centième en trois parties, dont il n'use, du reste, que dans quelques cas très exceptionnels'.
Il présente successivement des tableaux dans lesquels on trouve les proportions de huit hommes et de dix femmes plus ou mains différents entre eux. Chaque tableau est accompagné de trois figures représentant, comme précédemment, le modèle vu de profil, de face et par derrière.
chacun desquels s'appellera minute, qvCon connaîtra par cette marque : '/..
» En suivant cette Voie, quand on voudra commencer quelqu'ouvrage, on aura en main une tablette, sur laquelle on tirera des colonnes en cinq lignes aplomb ; par ce moyen , ces petites colonnes tiendront quati'C espaces, à chacun desquels vous mettrez sa marque. Et là, où vous aurez commencé à chercher les hauteurs, largeurs et épaisseurs du corps par toutes ses parties et membres, vous ajouterez à chacune d'elles la proportion convenante du nombre, écrite en l'espace auquel elle appartiendra : soit de la ligne, du nombi^e de la proportion ou de la minute, et si, par fox'tune, il n'échoit rien en quelqu'espace, vous noterez 0. {Comme7xce' ment du 2" livre^y
1 En parcourant ce recueil, on s'étonue de voir avec quelle facilité, pour simplifier ses travaux, Albert Durer se sert successivement des méthodes nouvelles que lui présentent le système décimal et la géométrie descriptive ; il semble que ces sciences fussent déjà dés lors connues et mises en usage. Il faut convenir toutefois qu'il n'est pas facile de suivre ses idées à travers son langage, qui souvent manque de clarté , Surtout pour les personnes peu au courant des méthodes géométriques qu'il emploie.
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Finalement, il dessine deux têtes d'homme et en détermine les différentes parties. Ce second livre ne fait guère que reproduire le premier, en employant une notation différente.
Pour permettre d'apprécier jusqu'à quel point les hommes et les femmes que notre auteur a figurés dans ce second livre diffèrent entre eux, je donnerai ici les grandeurs qu'il a assignées à quelques-unes des principales parties : je les ai exprimées en fractions décimales et en prenant pour unité la hauteur totale de l'individu.
Proportions humaines d'ap'ès Albert Durer,
IMDICATION DES INDIVIDUS.
Pi >
DU HlUED
du GENOU au sol.
No 1.
HOMMES moyens
FEMMES moyennes
HOMMES
FEMMES
d'après Alb, Durer,
belges
d'après Alb. Durer, belges
Dans la dernière partie de ce tableau, j'ai cru devoir rapprocher les moyennes d'Albert Durer de celles que j'ai obtenues par mes propres mesures ; on serait disposé à croire que les nombres donnés dans ce second livre ont été mesurés sur le modèle, du moins en partie. Cependant les têtes de femmes sont en général trop petites.
Pour établir une comparaison plus complète entre les nombres donnés par Albert Durer et ceux que j'ai obtenus d'après le modèle vivant, en opérant sur des hommes de 20 à 25 ans, j'ai formé le tableau qui suit. Je me suis borné à prendre les modèles allemands 1, 2 et 3. Le N° 3 se rapproche considérablement de l'homme moyen que j'ai déduit de mes mesures ; on peut voir aussi, par le tableau précédent, qu'il se rapproche le plus de la moyenne qu'on obtient pour les huit modèles cités par Albert Durer. Il serait difficile de ne pas admettre que ce type ait été pris d'après un homme bien conformé ou peut-être d'après une statue antique, car l'artiste ne dit absolument rien sur la marche qu'il a suivie pour obtenir ses nombres.
Quelques petites discordances peuvent s'expliquer par la difficulté d'opérer identiquement et d'appliquer la mesure de la même manière. Je pense , par exemple , que nous sommes partis de points différents pour mesurer la distance de l'épaule au coude. En général, pour un même modèle mesuré par deux personnes, il ne peut exister entre les nombres une similitude plus grande que celle qu'on remarque dans les deux dernières colonnes du tableau qui suit , et je tiens pour très probable que le modèle N° 3 du peintre allemand a été mesuré d'après nature.
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