LIVRE TROISIÈME
MOYENNES ET LBIITES DE LA. CROISSANCE
Pendant longtemps, l'homme a conservé des idées inexactes sur son importance. Tout semblait dépendre de son caprice : il se croyait l'unique dominateur de ce monde qui, à son tour, dominait tous les mondes qui l'entourent. Dans son ignorance, il était loin de se sentir lui-même entièrement placé sous la main qu'il croyait inactive, et de supposer que l'action humaine dût être considérée comme nulle à côté de celle de ce puissant modérateur.
Les idées ont marché depuis, et tandis que le monde matériel se rétrécissait progressivement, le monde intellectuel s'étendait davantage : plus l'homme physique a diminué, plus l'homme éclairé a reçu de croissance. Avons-nous perdu à cet échange?. . . L'homme, aidé par la science, a réussi à découvrir qu'autour de notre soleil la sphère terrestre n'occupe qu'une place très secondaire, qu'elle marche avec les autres astres de notre système planétaire, circulant à des millions de lieues les uns des autres, avec une symétrie qui permet de les considérer tous comme les parties d'un seul et même corps.
Tandis que son raisonnement s'élevait à cette hauteur, il ne voyait pas cependant que la même solidarité existait pour
lui-même entre tous les êtres rationnels, non seulement au physique, mais encore au moral et pour l'intelligence.
On a souvent cherché à prouver par des raisons plus ou moins fondées, que l'homme n'est qu'une des parties constituantes de ce grand corps que l'on nomme humanité ; qu'il y est nécessaire, qu*il y occupe sa place, — comme la pierre occupe la sienne dans un vaste édifice qui se renouvelle sans cesse, — et que de sa solidité dépend celle du monument. Mais ces puissantes raisons que fournit naturellement l'intelligence, pouvaient trouver une démonstration directe dans des recherches positives faites à l'égard de l'homme, il existe, en effet, une solidarité que l'on avait supposée d'abord et que des études récentes sont parvenues à faire découvrir. Nous tâcherons de la rappeler sommairement, car cette propriété remarquable de l'espèce humaine semble être fondamentale pour toutes les autres qualités que nous aurons à considérer ensuite. Il est temps enfin de s'occuper des lois de Vespèce, après avoir pris tant de soins pour trouver celles de Yindividu.
Les trois derniers livres de notre ouvrage se présentent dans l'ordre suivant :
Le troisième livre de l'Anthropométrie concerne les proportions moyennes de l'homme et leur détermination : il traite des principales parties du corps, en ayant égard au climat, à l'âge, à la profession, à l'aisance et en général aux causes modificatives les plus influentes.
On a particulièrement porté l'attention sur le nombre et la valeur des observations, pour tâcher de constater leur importance avec plus de détails qu'on ne l'a fait, je pense, dans aucun autre ouvrage.
Le quatrième livre, après avoir considéré l'homme moyen, emploie les formules les jdIus simples de l'analyse pour reconnaître son développement. Il montre aussi
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que, pour en avoir une pleine connaissance, il ne suffit pas d'obtenir la hauteur onoijenne, mais qu'il faut encore connaître l'admirable loi de croissa7ice physique, qui se formule de la manière la plus facile, et qui mathématiquement reste la même, en changeant d'âge et de climat.
Ici la théorie de l'homme, en faisant rentrer ce dernier dans le cercle de la science , auquel il ne semblait pas appartenir jusque là, prend un caractère vraiment spécial.
Le cinquième livre montre , par suite , que la même loi mathématique pour les tailles convient aussi aux poids, aux forces et à toutes les propriétés physiques de l'homme , même à ses propriétés intellectuelles et morales : c'est, je pense, une deà lois les plus générales qu'on ait reconnues. Elle apparaît surtout avec toute sa simplicité dans l'ordre des phénomènes moraux, où il faut faire intervenir une force qu'on n'a jamais prise en considération, parce qu'on la jugeait trop éventuelle. Cependant, on pouvait déjà reconnaître ce qui en était, après deux années de recherches seulement, faites en France devant les tribunaux criminels. Il n'y avait pas à se tromper en disant à ce pays, après qu'il eut publié le résultat des investigations qui avaient été entreprises, que les données criminelles se reproduiraient d'une manière tout aussi constante pendant les années qui allaient suivre.
La force perturbatrice de l'espèce excite infiniment moins de trouble apparent, que celle produite par l'instinct purement matériel de l'homme. Les calculs qu'elle demande présentent cependant leurs difficultés , et ceux qui veulent y introduire des réformes devraient au moins se mettre au courant des travaux qui les concernent.
D'après le plan qui vient d'être tracé, essayons de faire connaître, avant tout, les éléments matériels qui appar-
tiennent à Vhomme moyen, ceux du moins qui le caractérisent le mieux. A cet effet, nous aurons à considérer d'abord les différentes parties dont il se compose.
Dans l'appréciation des proportions humaines , il se présentait une première difficulté, celle de définir avec précision les grandeurs mesurées. Pour y réussir, j'ai eu recours, autant que possible, aux points de repère que me présentait la cliarpente osseuse ; et surtout aux apophyses qu'on y rencontre. Rarement les points entre lesquels se prenaient les mesures, reposaient sur des parties molles ; il en est cependant qui sont si distinctement marqués sur le corps humain, et qui se trouvent rappelés si souvent dans les ouvrages d'arts et de sciences, qu'il devenait indispensable de les indiquer ; tels sont le nombril, le bout des seins, les coins de la bouche et des yeux, les narines, etc.
J'ai cru devoir donner également les circonférences et les diamètres des principaux membres , bien que ceux-ci soient très variables dans la nature, et ne peuvent être considérés que comme des caractères secondaires. Les nombres qui les représentent appartiennent cependant au développement de l'homme et ont plus de fixité qu'on ne le pense, quand on perd de vue l'individu pour ne s'occuper que de l'espèce ^
En parlant successivement des différentes parties du corps humain, je ferai connaître avec détail comment les
1 Je saisis cette occasion pour remercier quelques amis et quelques collègues à l'Académie royale de Belgique, pour l'aide qu'ils ont bien voulu me prêter dans ce pénible travail. Je dois particulièrement de la reconnaissance à MM. Gluge, Schwann et Spring, pour l'appui de leurs lumières scientifiques, ainsi qu'à MM. Madou , Robert, Navez, Calamatta, pour ce qui se rattache à la partie des beaux-arts et pour les dessins qu'ils m'ont aidés à faire sur la plupart des modèles.
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dimensions en ont été mesurées , afin qu'il ne puisse naître aucune méprise à cet égard.
Dans une ^première série de tableaux, toutes les mesures sont exprimées en valeurs métriques ; elles ont été prises sur le modèle vivant, excepté celles des enfants nouveaux nés'. On conçoit, en effet, que de pareilles mesures , à cause de leur nombre et du temps qu'elles exigent, ne peuvent être obtenues au moment de la naissance sans qu'on ait à craindre "de graves accidents. Les dimensions qui se trouvent inscrites dans les tableaux ont été recueillies à l'hospice de la maternité^, sur des enfants morts, mais venus à terme et régulièrement conformés.
Quant aux âges suivants, les groupes indiquent suffisamment la marche suivie. J'aurais dû distinguer peutêtre davantage les adolescents des individus formés et compris entre 15 et 18 ans. Le développement n'est pas le même pour les différents modèles et l'on comprend qu'il fallait séparer ceux chez qui la puberté s'était déclarée de ceux où elle n'avait pas encore eu lieu. Mais cette distinction est très difficile à établir dans bien des circonstances.
Les proportions ont été exprimées en mesure métrique, et sont données, avec les plus grands détails, dans des tableaux placés à la fin de cet ouvrage ; chacun pourra se faire ainsi une idée des limites entre lesquelles varient les nombres, et trouver en même temps des types représentant les différentes complexions.
Les tableaux généraux qui suivent font connaître
^ Voyez, à la fia de ce travail, les huit premiers tableaux, no» 1 à 8.
' Je les dois à l'obligeance de MM. les docteurs Guiette et Van Esschen, attachés à l'hospice de la maternité, qui ont bien voulu les déterminer avec la plus grande complaisance.
d'abord, pour chaque âge et pour les deux sexes, la hauteur totale de l'individu mesuré.
Pour rendre les valeurs plus facilement comparables, on a eu soin, à la suite des tableaux donnés à la fin de cet ouvrage et dans une seconde série de. huit tableaux, de prendre pour unité de mesure, la hauteur totale de V individu : dès lors, on voit plus facilement quelles sont les parties du corps qui ont un développement plus ou moins rapide. Comme cependant les groupes comprenaient un nombre limité de sujets et que les hauteurs, d'âge en âge, ne formaient pas exactement continuité, on a cherché à l'établir. En sorte que les nombres sont donnés comme s'ils avaient été obtenus sur un seul et même individu dont la croissance eût été parfaitement régulière ^
Les mesures ont été prises sur nature avec les moyens les plus simples : avec des règles divisées, des compas d'épaisseur et des cordons portant la division métrique-.
Les modèles mesurés n'ont pas été choisis : cependant on a cru devoir écarter ceux qui présentaient des difformités. Ceux qui marquaient par un excès ou un défaut de taille, ont fait l'objet de recherches spéciales et ne figurent pas dans les tableaux généraux.
On conçoit que les erreurs que l'on pouvait faire n'étaient pas les mêmes pour les individus des différents âges, ni pour les différentes parties du corps. Les mesures
1 Les tableaux qui donnent les grandeurs mesurées étant reproduits exactement à la lin de cet ouvrage, on pourra au besoin vérifier les valeurs adoptées d'après les valeui'S l'éellcmeut obtenues par les mesures.
2 La mesure principale était un étalon fixe. La l'égle, par le bas, était ancrée fermement dans le pied do l'instrument ; sa hauteur était de plus de deux mètres. Dans toute son étendue pouvait glisser la partie qui s'appuyait sur la tète de l'individu mesuré ; elle portait en appendice le veriiier indiquant, sur une règle divisée, la hauteur du mesurage audessus du pied de l'instrument.
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prises sur les parties osseuses devaient présenter moins d'incertitude que celles qui dépendaient des parties charnues. On a eu soin, du reste, d'apprécier les erreurs probables des différents résultats.
Les dessins joints aux tableaux numériques feront mieux connaître les valeurs des nombres , et les inflexions accidentelles qu'elles présentent à chaque âge. Nous n'avons rien négligé, malgré les difficultés sans nombre que présentait un semblable travail.
Les tableaux donnés à la fin de cet ouvrage présentent les nombres tels qu'ils résultent de l'observation immédiate, d'une part pour les individus, et, de l'autre, pour les moyennes, en les groupant par dix ^ . Il suit cependant de ce classement que, comme nous l'avons déjà fait observer précédemment, il n'y a point de continuité dans les nombres des différents groupes. Ainsi la moyenne des âges, pour le groupe de 7 à 9 ans, ne forme pas 8 ans exactement ; comme la moyenne des âges pour le groupe suivant ne donne pas exactement 10 ans. Cette absence de continuité dans les âges devait se faire ressentir aussi dans les mesures ; et, par suite, il devenait nécessaire d'interpoler : c'est ce qui a été fait dans les tableaux suivants, autant pour les mesures absolues que pour les mesures relatives. Il sera cependant facile de reconnaître que la continuité n'a été rétablie dans les nombres qu'avec les précautions les plus grandes et en s'écartant le moins possible des valeurs directement obtenues.
Parmi ces tableaux, les huit premiers, comme nous l'avons dit, font connaître les résultats absolus des observations , exprimés en mètres ; huit autres tableaux donnent les valeurs relatives, en prenant pour unité
1 Voyez ce qui a été dit au sujet de cette théoi'ie, dans le livre l"'^ de cet ouvrage, page 6,
la hauteur totale de l'individu : on se fait ainsi une idée plus exacte de l'importance de chaque partie du corps, et les comparaisons deviennent plus faciles.