Harmonie des pro2^ortions. — Limites
Les Anciens donnaient une attenfion toute spéciale aii perfectionnement des qualités physiques de l'homme ; ils s'en occupaient même avant la naissance. Les Spartiates, par exemple, éloignaient des regards de la femme enceinte tout ce qui pouvait les blesser par la vue de la laideur ; ils lui présentaient au contraire les images les plus belles et les plus nobles : ils poussaient ces idées jusqu'au fanatisme et faisaient périr, à leur naissance, les enfants mal conformés. Nos mœurs repoussent ces excès ; mais nous pouvons leur emprunter ce qui, dans leurs habitudes, est à la fois avoué par la raison et par l'humanité. L'éducation gymnastique donnait à l'État des citoyens robustes, des hommes capables de le servir à la guerre comme pendant la paix. Les exercices prudemment ménagés éloignaient d'eux les maladies et préservaient les familles des images de deuil qui n'affligent que trop souvent les nôtres. Les honneurs les plus grands étaient rendus aux facultés physiques, et l'on voyait décerner des couronnes et élever des statues à ceux d'entre eux qui s'étaient distingués dans les jeux olympiques.
On comprend que les arts plastiques ont dû prendre leur plus heureux développement chez des peuples qui sacrifiaient autant à la beauté physique. Le type de la perfection humaine, aux premiers temps de la Grèce, résidait bien moins dans l'élévation de la pensée, que dans la beauté des formes et dans la vaillance au milieu des combats. Achille est le héros à qui s'adressent les chants d'Homère et l'admiration de toute l'antiquité ; c'est par ses qualités physiques qu'on l'assimilait aux dieux.
Ces préférences se retrouvent encore chez les peuples
primitifs que nous observons de nos jours. Chez eux la force et la beauté exercent toujours leur prestige ; et il n'y a point de société humaine qui puisse s'y soustraire. Les hommes les plus beaux que j'aie eu l'occasion d'observer se sont trouvés justement parmi ceux qui, depuis l'enfance, avaient pris le plus de soin de se livrer à des exercices gymnastiques ; je citerai en particulier un athlète américain dont les formes rivalisaient avec ce que l'antiquité offre de plus beau, comme aussi plusieurs Indiens de la tribu des 0-jib-be-was. Le chef de cette tribu, homme , d'une taille élevée et d'une noble prestance, avait une dignité naturelle qui était remarquée par tous ceux qui en aj)prochaient. Ses membres, pleins de vigueur et de distinction, prenaient plus de caractère encore sous son costume pittoresque, qui faisait ressortir tristement la mesquinerie du nôtre. Quand il se présentait avec gravité et faisait entendre sa voix mâle, on eut cru voir Agamemnon; tandis que son fils, jeune homme de dix-huit à vingt ans, aux formes sveltes et gracieuses, à la poitrine large et noblement dessinée, à l'œil fier et plein de distinction, rappelait la belle statue d'Apollon pj^thien. Ce large développement de la poitrine qui les distinguait, semblait tenir à leurs exercices guerriers et surtout au maniement de l'arc. Les deux seins étaient écartés beaucoup plus qu'on ne le remarque chez les autres hommes. L'athlète américain, dont il a été parlé précédemment, avait également quelques-unes de ces formes mâles et pleines de noblesse.
Rien ne contribue autant à faire dégénérer les beautés naturelles que l'inaction ou des travaux fatigants, qui n'exercent que quelques-unes des parties du corps, au détriment des autres. Il n'en résulte pas seulement une dégradation physique, mais encore des maladies nom-
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breuses et une véritable détérioration de notre espèce. Le rachitisme attaque l'enfant au berceau : faute de soins et de nourriture convenables . les jambes plient et les articulations se forcent sous des poids trop lourds, avant que le corps ait pu prendre son développement.
C'est surtout dans les fabriques que l'on peut juger des funestes effets produits par de rudes travaux imposés à l'enfance; le moindre des inconvénients c'est le défaut d'accroissement en hauteur; que dire ensuite des ravages occasionnés par les excès de toute espèce. Il ne suffit même pas de cultiver les facultés physiques pour donner à l'extérieur de l'homme la plénitude de sa beauté. Ce qu'il a de plus noble et de plus distingué, sa physionomie, ne prend un caractère que sous l'influence de ses qualités intellectuelles et morales. On aura beau faire ; si le feu sacré de la pensée ne vient point rayonner sur la face humaine, jamais vous ne lui trouverez ce caractère élevé qui a permis de l'attribuer à la divinité. Qui ne voit la différence immense qui existe entre l'homme habituellement occupé de sujets graves et élevés et l'homme dont l'attention est généralement fixée sur des travaux ignobles ou peu dignes de lui? La pensée qui sillonne la face humaine lui donne un charme si grand, qu'elle tient presque lieu de la beauté. Mirabeau, l'éloquent tribun populaire, avait, dit-on, une figure disgracieuse et commune quand elle était tranquille et inactive ; mais elle devenait sublime quand elle était animée par la pensée, quand tous les muscles étaient agités par la passion, quand l'éclair jaillissait de ses yeux et que la parole descendait avec abondance de ses lèvres contractées tour à tour ou par l'ironie ou par de nobles sentiments.
Les qualités morales n'exercent pas une influence moins grande sur la physionomie humaine. Ce caractère
est si vrai et si difficile à saisir, qu'il est donné à peu d'artistes de savoir le rendre. On a remarqué que, malgré le perfectionnement des arts, ilestpresqu'impossible d'atteindre de nos jours à cette simplicité si vraie, si religieuse, si profondément sentie que savaient doniier les peintres de la Renaissance aux figures de leurs tableaux. Les vierges de Raphaël ou de Léonard de Vinci sont dés types particuliers , dont il est très-difficile de s'écarter si l'on veut peindre les vertus les plus sublimes des chrétiens. Les Anciens aussi avaient représenté la beauté et la modestie, mais ils n'avaient jamais compris les vertus qu'a su retracer l'admirable auteur de la Vierge à la Chaise ou de la Vierge de Foligno.
Ce n'est plus ici une affaire de proportions : la même tête peut être ignoble ou distinguée ; rebutante ou pleine de charmes, selon les pensées et les passions qui viennent l'agiter; sous ce rapport, les proportions ne seraient d'aucun secours à l'artiste : elles ne donnent que le canevas sur lequel son imagination doit créer son œuvre. Rien ne fait mieux saisir ces nuances que les dissemblances que l'on rencontre entre plusieurs portraits d'une même personne, peints par différents artistes.
D'après les idées généralement admises, les géants et les nains sont des anomalies, des monstruosités dans, l'espèce humaine ; mais d'après notre théorie , et je dirai d'après la science, ils en sont des chaînons nécessaires; ils complètent l'échelle des grandeurs que la taille humaine doit nécessairement parcourir. Leur existence est si peu accidentelle, que si l'on mesurait la population d un grand pays, tel que la France, dont on aurait eu soin de cacher préalablement les géants et les nains, on pourrait, au moyen des mesures recueillies, rétablir non seulement les nombres que l'on aurait voulu dissimuler, mais encore
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assigner à priori aux nains et aux géants leur véritable grandeur. Les chances d'erreur que l'on pourrait faire, dans un pareil calcul, auraient sans doute de quoi étonner ceux qui ne supposent aucune loi dans ce qui concerne le développement de notre espèce. Nous pourrons bientôt en citer de nombreux exemples , et produire les preuves de ce que nous avançons.
Cette admirable régularité dans la répartition des tailles a de quoi nous confondre ; là encore, où nous nous sommes habitués à ne considérer que le jeu du hasard , il se trouve une symétrie étonnante : chaque degré de taille a son contingent déterminé d'après la grandeur de la population et d'après un certain module qui lui est propre. Tous les degrés de l'échelle sont parcourus et représentés par un nombre donné d'individus ; les groupes extrêmes sont les plus faibles, et l'on peut fixer la limite qu'il est improbable de voir franchir.
Ces curieux résultats sont donnés à la fois par la théorie et l'expérience, qui se sont vérifiés mutuellement partout où l'expérience a pu être tentée. Ils sont bien propres à montrer combien l'étude de l'homme pourrait offrir d'intérêt, si l'on s'y livrait d'une manière sérieuse. Bien des questions sont abordables par les nombres, mais je ne sais quelle retenue a toujours empêché de les étudier. Il semble que ce soit rabaisser l'homme que de le croire soumis à des lois calculables, et de considérer, comme des cas particuliers de ces lois, ce que nous avons l'habitude de réputer accidentel ou plus ou moins dépendant de son libre arbitre ^
^ Ces lois admirables sur les degrés de croissance de l'homme, j'ai essayé d'en donner les premières preuves depuis bien des années ; les savants de divers pays, dont plusieurs m'avaient condamné d'abord, se sont rendus depuis, en vérifiant mes conclusions d'après leurs propres
Non seulement le nombre des géants est limité dans une population, mais les individus qui en font partie ou qui s'en rapprochent par leur taille, doivent satisfaire à certaines conditions que l'on observe dansleproportionnement de leurs membres. Ainsi, la taille de l'homme peut se modifier par ditFérentes nuances de grandeur, mais entre des limites assignables : il en est de même de la tête, de la main, du pied; mais il s'en faut de beaucoup que les limites des variations soient également étendues pour les diâérents membres : ici encore les plus nobles, les plus nécessaires sont ceux qui semblent les moins sujets à des changements. La tête par exemple, chez l'adulte, a des proportions qui varient très peu; les jambes au contraire sont susceptibles de variation dans des limites très larges' .
Par suite, quand un individu atteint une taille extraordinaire, il cesse d'avoir, dans ses détails, les proportions de l'homme moyen ; les jambes ont relativement un accroissement beaucoup plus considérable que la tête. Il n'est pas rare de voir des géants avoir huit à neuf têtes de hauteur, tandis que de semblables proportions choqueraient chez l'homme de taille ordinaire, et seraient impossibles chez les nains.
En 'général, deux lois relatives aux proportions humaines marchent à peu près de front ; à savoir : P la tête et les parties du corps les plus nécessaires se trouvent le plus développées dès la naissance ; 2° à chaque âge de l'homme, la tête et les parties nécessaires varient dans les limites les plus étroites.
Les nains présentent naturellement les caractères
résultats. Ces résultat!?, du reste, ne sont que des corollaires de lois beaucoup plus générales, mais qu'on est loin de vouloir admettre jusqu'à présent.
i Sur les proportions do l'homme, sur son poids. Voyez le 3<^ livre ciaprés.
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inverses des géants. La tête est très développée comparativement aux autres parties du corps et surtout par rapport aux jambes. C'est en rapprochant les extrêmes qu'on juge le mieux des parties véritablement essentielles chez l'homme. On peut en quelque sorte établir ce principe : que les parties les plus importantes sont celles qui s'altèrent le moins pendant la croissance générale. On trouvera peut-être une exception à cette règle, si l'on considère le développement que prennent, à une certaine époque de la vie, les parties sexuelles. Mais ce retard dans leur croissance jusqu'à l'instant de leur utilité est une nouvelle preuve de l'attention prévoyante de la nature, qui donne à chaque partie du corps le degré de développement nécessaire à ses fonctions.
Quelquefois les modifications de l'homme, au lieu de se faire en hauteur , ont lieu transversalement , et une extrême maigreur ou une excessive obésité se prononce alors. Dans ce cas, les diamètres suivent encore la loi des causes accidentelles, seulement les chances pour atteindre la limite inférieure ne sont pas les mêmes que pour la limite supérieure; et l'on conçoit que cela doit être.
En pareille circonstance ce n'est point la charpente osseuse qui se trouve le plus altérée ; l'obésité provient d'un excès dans le développemen-t des muscles et de tous les tissus. Or, l'expérience montre que, sous ce rapport, le buste et les jambes peuvent prendre deusT à trois fois plus de développement en parties molles qu'elles n'en acquièrent dans leur état habituel; tandis que, dans l'extrême opposé, il resterait encore la charpente osseuse et la peau.
Les développements transversaux un peu remarquables ne s'observent guère que chez les adultes, et surtout pendant la maturité de l'âge. A cette époque, la taille se
déforme en général chez l'homme et chez la femme : ce sont assez souvent les premiers signes de la décadence.
Je n'ai considéré, dans ce qui précède, que les déformations produites par excès ou par défaut de développement des parties molles ; mais de grandes anomalies peuvent se présenter aussi dans les parties osseuses ; et elles sont déterminées soit par la nature, soit par la volonté de rhomme. Les premières ne peuvent rentrer dans le cadre de notre ouvrage, elles appartiennent plutôt aux sciences médicales ; il en est à peu près de même des difformités produites par la volonté, sous l'influence de caprices, de préjugés ou de coupables spéculations.