LES MODERNES
L'homme, depuis les temps anciens, a été l'objet des études les plus constantes. Il a été observé et analysé avec des soins infinis sous le triple rapport du physique, du moral ef de l'intelligence.
Les travaux entrepris à ce sujet ont fait naître plusieurs sciences. Remarquons cependant que la partie la plus faible en apparence est celle justement qui a fait le moins de progrès ; je veux parler de la partie positive, de celle qui consiste à exprimer par des nombres ce qui est directement appréciable sous cette forme.
Aujourd'hui même nous ne connaissons pas exactement les proportions du corps humain, non seulement en ayant égard aux différences qu'y apportent l'âge, le sexe, et la race, mais même en prenant l'homme de nos climats dans son état de développement complet et à une époque déterminée de son existence. L'anatomie la plus délicate a cherché à saisir jusqu'aux moindres fibres qui font partie de notre organisation ; elle les a décrites, comparées, mais les mesures ont été presque complètement négligées. L'ostéologie, dans ces derniers temps et spé-
cialement en Allemagne, a commencé à combler cette lacune ; mais les traités d'histoire naturelle et l'ethnographie gardent encore le plus profond silence sur plusieurs des points les plus intéressants de la connaissance de l'homme.
Si l'on veut étudier les différences qui peuvent exister, quant aux proportions du corps, entre les anciens et nous, c'est aux travaux des arts qu'il faut recourir. Les artistes en effet, et les sculpteurs surtout, ont senti le besoin de connaître le corps humain d'une manière précise ; aussi ne se sont-ils pas bornés à nous en offrir les représentations les plus fidèles; plusieurs d'entre eux ont écrit des ouvrages spéciaux sur cet important sujet ; ils ont étudié la nature avec le plus grand soin, et nous ont donné des échelles pour les proportions des différents membres ^ ; mais nous ignorons en général comment elles ont été formées ; nous ne savons pas si ces échelles ont été arrêtées d'après une appréciation plus ou moins vague du beau, ou si elles ont été obtenues par l'observation directe et au moyen de mesures prises sur le modèle vivant-.
^ « C'est une présomption ridicule de croire qu'on peut se ressouvenir de tout ce que l'on a vu dans la nature, dit Léonard de Vinci dans son Traité de la peinture, chap. XX; la mémoire n'a ni assez de force, ni assez d'étendue pour cela ; ainsi le plus siir est de travailler autant que l'on peut d'après le naturel. »
Et plus loin, au chapitre XXIII du même ouvrage: « Ceux qui s'abandonnent à une pratique prompte et légère, avant que d'avoir appris la théorie, ou l'art de flnir leurs figures, ressemblent à des matelots qui se mettent en mer sur un vaisseau qui n'a ni gouvernail ni boussole : ils ne savent quelle route ils doivent tenir. La pratique doit toujours être fondée sur une bonne théorie dont la perspective est le guide et la porte ; car sans elle, on ne saurait réussir en aucune chose dans la peinture, ni dans les autres arts qui dépendent du dessin. »
2 L'ancien directeur de l'Académie des Beaux-Arts de Berlin, le savant Godfroy Schadow, qui nous a donné, dans son Polyclètc, un ouvrage complet sur la Théorie des 7nesiires de Vhomme, a lui-même négligé de nous dire par quels procédés scientifiques il a déterminé ces proportions,
Occupé depuis longtemps de la science de l'homme, autant du moins que le permettent le peu de loisirs que nous laissent nos travaux ordinaires , nous avons essayé de combler la lacune qui vient d'être signalée, en ramenant la théorie à des principes scientifiques.
Un des premiers résultats auxquels nous sommes parvenus pour notre race, est croyons-nous d'avoir reconnu la fixité des proportio7îs. Sans elle, il serait impossible de donner une base solide à la branche des sciences que nous considérons.
Les hommes, pris individuellement, sont si divers entre eux, qu'il semble inutile au premier abord de rechercher un type ou module de ce qu'ils doivent être dans l'état normal. Cependant ce type existe ; et, pour le découvrir, il ne faut pas recourir à un grand nombre d'individus ; l'observation exacte de quelques-uns d'entre eux est suffisante pour éliminer les particularités qui les caractérisent et les distinguent les uns des autres. Il y a plus : parmi les éléments variables que nous présente la nature, il n'en est peut être pas qui soit mieux caractérisé que l'homme.
Cette proposition peut paraître paradoxale ; elle sera contestée par ceux qui, frappés des vari'étés qu'on ren-
et de rapporter les mesures individuelles qui ont concouru à produire ses résultats. Il est vrai, du reste, que Schadow écrivait pour les artistes, et que nous n'avons ici particulièrement en vue que la science. Voici comment il s'est exprimé au sujet des lacunes qu'il trouvait dans la science de l'homme : « Quelques nombreux que soient les artistes, les savants et les médecins qui ont écrit sur les proportions, leurs ouvrages ne sont que des fragments. Beaucoup d'entre eux n'ont fait que copier. Quels sont les effets de la croissance, quelle est la différence des sexes pour les traits du visage, dans la jeunesse et dans l'âge avancé, les proportions de l'enfant à la naissance?'Voilà autant de questions qui n'ont jamais été examinées par la science, et auxquelles on n'a pas répondu. » C'est ce que nous sommes forcés d'avouer également dans ce qui va suivre.
contre chez les hommes, n'ont pas pris la peine de porter plus loin leurs observations.
Les artistes qui ont écrit sur les proportions humaines, même les plus habiles, tels que Léon-Baptiste Alberti et , Albert Durer, se sont généralement bornés à décrire des individus qui leur semblaient dans les' condition s les meilleures , sans songer à rechercher un type d'après les principes ordinaires des sciences. Aucun d'eux au moins n'a fait connaître la marche qu'il a suivie en déterminant son échelle des proportions. Avant de comparer mes mesures à celles qui ont été obtenues par d'autres, j'ai voulu les comparer entre elles et savoir, d'une part, quel en est le degré de précision et quelles sont, d'une autre part, les écarts que donne la naturel
Pour faciliter cependant les explications que nous aurions à présenter, nous adopterons ce qu'on admet généralement, c'est à dire que la tête se partage en quatre parties, savoir :
Du vertex à la naissance des cheveux . . 1 partie.
De la naissance des ch. au bord orbital . 1 "
Du bord orbital au bas du nez .... 1 »
Du bas du nez au menton 1 "
La tête est ensuite contenue environ 7 fois dans la hauteur totale de l'individu. La nature dépasse cependant considérablement ces limites, surtout chez les nains et les
1 Les nombreuses relations que j'ai eues avec Schadow, le célèbre sculpteur de Berlin, m'ont permis d'examiner avec soin les études qu'il avait faites sur la partie de Tanatomie en rapport avec son art. Il y avait acquis une réputation justement méritée; mais malgré ses connaissances profondes sur l'anatomie humaine , on le trouve toujours artiste avant tout, et on le conçoit sans peine. Ce qui le préoccupe sans cesse c'est la grâce, c'est l'élégance des formes bien plus que la loi des proportions et des grandeurs, et il a raison jusqu'à un certain point.
géants. Pour l'homme moyen, 1 partie de la tête se partage ordinairement en 12 minutes.
Déjà, dès la plus haute antiquité, on s'était occupé des différentes parties du corps de l'homme et des rapports qui existent entre elles ; mais ces résultats incomplets, conservés avec négligence, laissent souvent de déplorables lacunes dans les curieuses annales de l'humanité. Les premières notions sur cette théorie semblent dues aux peuples d'Orient et particulièrement à ceux de l'Inde et de l'Egypte, qu'on est presque toujours sûr de rencontrer quand on remonte aux véritables sources de nos connaissances. Les premières mesures, telles que la coudée, le pied, le pouce, etc., ont été estimées, à diverses époques et chez les différents peuples, d'après les principaux membres du corps humain. Ces mesures semblaient d'autant plus commodes et d'autant plus dignes d'attention que chacun les avait sur soi, et pouvait les vérifier facilement. L'unité de longueur existait donc réellement par le fait, mais d'une manière plus ou moins régulière; car chacun, selon son désir, pouvait voir combien la mesure dont il était porteur différait de celle qui était reconnue par l'autorité civile.
La grande révolution dans le système des poids et mesures qui se manifesta depuis, ne fut cependant adoptée que partiellement. Ce ne fut plus sur l'homme qu'on songea à la prendre, mais sur la circonférence du globe : et cette idée hardie, conçue d'après les vrais principes de la science, en forme une de ses plus belles applications. Il fallut un long espace de temps pour acquérir la conviction de l'importance et des avantages de changer l'unité du type employé pour les mesures de différentes espèces. On reconnut qu'il était plus rationnel de préférer, pour type, une base considérable qu'on pouvait acquérir avec
précision, à une mesure médiocre dont le module devait toujours laisser de l'incertitude.
Aujourd'hui même que de graves discussions ont été soulevées sur la détermination primitive du mètre, l'erreur, si elle peut être sensible, ne l'est que sur les longueurs les plus grandes et qui demandent le plus de précision, tandis que sur celles du commerce et des usages ordinaires de l'homme, elle est à, peu près inappréciable.
Ce grand avantage des mesures métriques est trop bien connu pour qu'on puisse le révoquer en doute. Certainement on regrettera que le défaut de précautions, que des erreurs dans les opérations faites pour déterminer le mètre même, altèrent un peu la confiance absolue qu'on devait lui accorder, mais il serait difficile, me semble-t-il, d'attaquer la justesse du procédé dont on a fait usage.
En faisant dépendre de la longueur du mètre l'unité de mesurepour Isi, pesanteur des corps, on affecte, il est vrai, ce dernier nombre des inconvénients qui viennent d'être indiqués ; mais ces inconvénients sont également inappréciables dans la pratique. On peut regretter, sans doute, les petites erreurs signalées dans la détermination des poids et mesures; on peut même, si l'on veut, recommencer les gigantesques travaux d'où l'on a déduit la valeur du mètre , mais que l'on en perde pas de vue le procédé suivi pour déterminer l'unité de mesure.
Nous avons cru devoir donner, dans ce qui suit, à côté des mesures employées dans les différents pays, leurs grandeurs exprimées, autant que possible, au moyen des valeurs métriques. Pour le progrès des sciences, les ouvrages d'un intérêt général doivent être écrits de manière que les nombres puissent être compris et utilisés sans peine par tous. Ils produiront une économie immense de
temps pour ceux qui auront à les employer : c'est ici surtout qu'on appréciera l'avantage d'avoir une mesure uniforme qui soit connue dans tous les états civilisés et qui leur procurera les plus grands avantages par l'emploi si simple du calcul décimal.
Proportions de Vhomme chez les Inclous.
Nous ne connaissons guère les travaux entrepris par les anciens peuples de l'Asie pour déterminer les mesures de la hauteur humaine; cependant, si l'on en juge par les monuments de sculpture récemment trouvés dans les ruines de Ninive et de Babylone , leurs connaissances pratiques étaient tout aussi avancées que celles des Égyptiens ; c'était moins la connaissance des proportions que celle de l'art qui leur faisait défaut.
Un ancien livre, écrit dans la langue sanscrite et intitulé : Silpi Sastri, c'est à dire des Beaux- Arts, fait connaître comment les Indous considéraient les proportions humaines : ce document est assez curieux pour que je le reproduise ici. La stature ou la hauteur totale du corps depuis le ventre jusqu'à la plante des pieds est partagée en 480 parties. On remarquera que ce nombre, de même que 360 qui sert encore aujourd'hui de 'division à la circonférence, admet une grande quantité de sous-multiples. Les divisions du corps sont les suivantes ^ :
* Je cite les nombres tels qu'ils ont été donnés par Schadow dans son PohjcUUe; pour faciliter les comparaisons, j'ai donné les nombres proportionnels en prenant la stature pour unité. Les deux nombres 360 et 480 sont dans le rapport de 3 à 4, et offrent par suite des avantages do divisibilité qui sont à peu près les mêmes.
PARTIES DU CORPS