III. — LE LANGAGE-SIGNAL
Voilà donc le langage à l'état brut, tel qu'il se produit et tel qu'il demeurerait chez un sujet vivant, pourvu d'un larynx, mais supposé isolé de toute communication, soit avec ses semblables, soit avec des individus d'une autre espèce. Pareille condition ne se réalisant jamais, puisqu'il est permis de douter que l'appareil respiratoire eût jamais acquis la faculté de se contracter à la façon d'un tuyau sonore s'il n'eût existé une oreille capable de percevoir ses vibrations, le langage n'en saurait rester à ce stade : par cela seul que les sujets dont nous nous occupons sont également munis d'un appareil auditif, le réflexe vocal provoqué chez l'un d'eux retentira sur l'oreille, sur le cerveau, sur l'organisme entier de tel autre sujet qui se trouve à portée d'ouïe ; et réciproquement, il se pourra que l'impression produite par le cri devenu signal réagisse sur l'emploi ultérieur qui en sera fait. C'est une nouvelle face de la question que nous avons à examiner *.
Pour mieux faire comprendre ma pensée, j'use à tout hasard
1. Cf. Revue critique, XXV (4888), p. 182. Quand j'eus écrit ces lignes, je les soumis à un de mes collègues, professeur de philosophie, qui me reprocha d'avoir escamoté le problème. Je le reprends donc en détail, au risque même d'y insister trop pesamment : inciclit in Scf/llum,,,
ORIGINE DU LANGAtiK. — LE LANGAGE-SIGNAL 31
d une comparaison grossière. La pression est devenue trop forte dans le générateur : il éclaterait, si la soupape ne s'ouvrait. Voici qu'elle s'ouvre à point nommé : la pression revient à la normale, comme l'équilibre se rétablit dans l'organisme troublé; c'est le cri-réflexe. Mais la soupape, en s'ouvrant, a émis un sifflement qui avertit le mécanicien : voilà le cri-signal.
Si ma serine a crié, ce n'est pas — nous l'avons vu — pour avertir le chardonneret; mais lui, il connaît les habitudes de sa compagne, son attention est éveillée, il regarde, il voit la feuille suspendue, il viendra en prendre sa part, un peu après elle, car il est plus craintif; et tout se passe, en définitive, comme si elle avait jeté son cri dans l'intention précise et généreuse de l'inviter au régal qu'on leur prépare.
Notons toutefois que, si la serine n'a pas a voulu » son cri, il n'en a pas moins été voulu, voulu par une puissance plus forte qu'elle, abstraite sans doute, mais non pas imaginaire : la nécessité de la conservation de Tespèce. Depuis qu'il y a des passereaux vivant en liberté, le maxinmm de subsistance a été naturellement assuré à ceux de leurs essaims dans lesquels se trouvaient des sujets prompts tout ensemble, à pépier à la vue d'une pâture offerte et à se ruer à tire d'aile au pépiement émis par l'un d'eux. De là donc des habitudes invétérées et héréditaires, qui ont renforcé d'âge en âge le réflexe et le perpétueront à jamais dans les cages où il n'a que faire.
Le chien courant qui a éventé la piste donne de la voix, non pas pour avertir ses compagnons, mais tout uniment parce qu'il l'a trouvée. Mais ses compagnons l'ont entendu, les voilà sur leurs gardes, ils accourent sur ses traces, l'éventent à leur tour, donnent de la voix, eux aussi, en masse, encore qu'il n'y en ait plus un seul à rallier, et partent à l'envi sur la voie de la bête. Depuis des générations et des générations que les chiens sauvages ou domestiqués ont chassé en troupe, l'avantage est demeuré à ceux qui savaient le mieux, ou donner de la voix à propos, ou se rallier à la voix d'un des leurs ; ceux qui le savaient mal ont succombé dans la lutte pour l'existence; les autres ont survécu et multiplié, et la sélection ultérieurement opérée par l'homme n'a plus laissé subsister qu'eux. Joignez à cela l'excitation nerveuse, réciproque et répercussive , que leur communiquent leurs abois dans leur poursuite acharnée et souvent déçue. Bref, le réflexe primitif est devenu un signal, un vrai langage, à une seule fin sans doute, mais aussi clair, aussi adéquat que pourraient l'être entre hommes ces éphipho-
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nèmes entrecoupés : « Par là, mes amis... par ici... la bête est par là... elle est sur ses fins... courage... encore un effort... nous la tenons. »
Le gloussement éperdu de la poule a été entendu de ses poussins qui picoraient de ci de là : à peine sortent-ils de Tœuf, ils n'ont jamais entendu le signal d'alarme « épei'vier ! » Ils ne s'y trompent pas pourtant, ils accourent de toute leur vitesse et se blottissent sous les ailes de leur mère, qui gonfle son plumage, dresse le bec et s'apprête à faire tête au danger. C'est l'affaire d'un clin d'œil : ils ne savent ce que c'est que l'oiseau de proie, ni s'ils sont en danger, ni ce que c'est qu'un danger; mais, depuis des milliards de générations de gallinacées, le salut a été pour les familles où la poule lançait à temps son signal et où les poussins se hâtaient d'y obéir; celles-là seules se sont gardées de la destruction et peuplent nos poulaillers; les autres, il y a longtemps que l'épervier les a fait disparaître. Nous étonnerons-nous de la merveilleuse perfection du cri-signal et de l'effet qu'il produit parmi la gent emplumée ^ ?
Or, pour que tout cela se produisît, il n'était point du tout nécessaire — insistons-y — que le langage fût, à l'origine, un acte intelligent. Tout au contraire ; car, ainsi que l'observe fort justement M. Ch. Richet-, « la sélection naturelle se préoccupe de la perfection, et non pas de l'intelligence des mécanismes qu'elle protège ».
Voilà donc le langage, simple réflexe individuel à ses débuts, passé au rang de procédé instinctif et inconscient de communication sociale. L'animal qui entend le cri de son semblable
1. Toutes ces idées sont banales pour quiconque a tant soit peu médité sur Darwin; mais elles n'ont pas encore pénétré assez avant dans les esprits pour qu'il soit superflu de les mettre en relief. C'est pourquoi mon incompétence en pareille matière me rend précieux l'appui que m'apporte la récente autorité d'un philosophe : « Les cerveaux sont des concentrations de pensées, comme les soleils des concentrations de lumière, et il y a des soleils de grandeurs diverses... Quand on voit, en Afrique, un énorme chameau s'agenouiller à la voix d'un petit enfant, ce n'est pas en vertu d'un dressage immédiat, portant sur un animal sauvage : cet acte exprime la somme de tous les efforts faits de temps immémorial pour domestiquer l'espèce... » (Fouillée, Tempérament et Caractère, p. 334).
2. En une langue entachée d'abstraction, mais quelle science peut se passer d'abstraction? Le tout, encore une fois, est d'entendre ce qu'il y a dessous. — Essai de Psychologie générale^ p. 111.