ORIGINE DU LANGAGE. — LE LANGAGE-SIGNAL
le comprend, en ce sens du moins que ce cri provoque en lui une excitation qui le porte à agir machinalement en conséquence; et d'ailleurs, peut-être, au moins chez les animaux supérieurs, le sujet qui pousse le cri a-t-il une vague conscience de Teffet qu'il doit produire sur ses semblables ou ses ennemis. Cette dernière supposition n^est nullement nécessaire, bien que fort plausible et parfaitement appropriée à la transition du langage animal à la parole humaine. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce langage, une fois établi par un concours fortuit et fatal de circonstances, sans possibilité aucune de concert préalable," entre individus de même espèce, avait toute raison de se conserver, de se développer, de se perfectionner même indéfiniment, beaucoup mieux qu'il n'eût pu le faire sous l'empire de la convention la plus minutieusement réglée ; car, indépendamment de ce que la conservation de l'espèce y trouvait un indispensable adjuvant, on voit que l'intensité de chaque sensation en recevait un accroissement indéfini, qui retentissait sur tout l'organisme et, par voie de conséquence, sur Tappareil vocal lui-même et l'énergie de son fonctionnement *. Appelons A une excitation déterminée, s'exerçant sur un sujet supposé à l'état de parfait équilibre organique, soit donc au degré zéro de sensation : la sensation, qui en résultera et pourra se traduire par log. A, provoquera chez cet individu un cri réflexe susceptible, je suppose, de causer à l'organisme d'un individu semblable une excitation égale à a. Que si celui-ci a déjà reçu l'excitation A au moment où il reçoit la seconde, on voit que sa sensation interne et psychique s'accroîtra de log. a, d'où résultera proba-
1. Ceci pourrait bien être une des causes, et non la moins importante, du fait constaté en ces termes par M. Ch. Richet (ib., p. lit) : « L'appareil nerveux périphérique récepteur peut être très compliqué (chez les animaux inférieurs), alors que l'appareil nerveux central sensitif, qui perçoit et qui juge la sensation, sera très rudimentaire. Tel semble être en effet le cas pour beaucoup d'êtres qui ont des organes sensoriels admirables à la périphérie, alors que leur système nerveux psychique est réduit à quelques ganglions. » C'est que, ne se communiquant pas leurs émotions, ils en sont réduits à la sensation individuelle, qui dès lors a atteint chez eux un degré d'acuité locale et périphérique dont nous ne saurions nous faire la moindre idée. Au contraire, chez les animaux supérieurs, tous plus ou moins doués de langage, c'est la sensibilité générale et psychique qui s'est exaltée par l'effet du processus indéfini de répercussion qu'on a essayé d'esquisser au texte.