ORIGINE DU LANGAGE. — LE LANGAGE INTERPRÈTE DE LA PENSÉE
serait illégitime. Bien plus, elle serait absurde, de par tout ce que nous savons de l'adaptation graduelle du cri-signal à la conservation de l'espèce; car, pour qu'il garde toute sa valeur significative, il faut qu'il n'en ait qu'une, et il est trop évident qu'une poule ne chercherait plus l'abri à première audition du « signal de Fépervier », si elle était accoutumée à l'entendre à d'autres fins que pour avertir de la présence immédiate de l'oiseau de proie. Nous pouvons donc hardiment affirmer que la poule ne détaille pas son moi, ne raconte point ses sensations passées, et nous savons aussi pourquoi elle ne le pourrait pas, quand bien même — supposition également absurde puisque tout se tient dans cette série fatale de processus mécaniques — son langage lui en fournirait les moyens matériels : c'est qu'elle n'a point de moi, ne vivant que dans le moment présent. Sans doute, de ce qu'elle vit, et par analogie de ce qui se passe en nous sujets vivants, nous devons supposer en elle une obscure cœnesthésie, composée à doses inégales de toutes ses sensations présentes, de toutes les sensations qui l'ont affectée depuis et avant sa naissance, de toutes celles enfin qui ont affecté sa lignée d'ancêtres, non seulement depuis qu'il y a au monde un coq et une poule, mais depuis qu'il existe sur terre un être vivant : oui, mais tout cela aussi vague et informulé que peut l'être en mon moi, à l'heure où je trace ces lignes, l'état particulier d'une des cellules nerveuses de mon pouce droit. La sensation de la poule qui vient de voir l'épervier maintenant disparu n'est point demeurée en elle à l'état de fait de conscience, et elle ne peut plus se traduire en langage, c'est-à-dire en réflexe conscient ou non, puisqu'en fait elle est comme si elle n'était pas.
Nous entrevoyons dès lors, sinon ce qui constitue le langage humain, du moins ce qui en est la condition essentielle et le caractère distinctif : la permanence des sensations à l'état de fait de conscience ; ce que nous nommons d'un mot la personnalité.
Le chien courant, beaucoup plus élevé que la poule dans la hiérarchie animale, pourrait-il, au moins sommairement, raconter une chasse à un compagnon resté au chenil? Nous l'ignorons. La supposition serait bien gratuite; mais elle ne répugne pas absolument au sens commun. Il arrive parfois au chien d'aboyer dans ses rêves : il peut donc rêver qu'il chasse; pour cela, il lui faut un souvenir assez précis de ses sensations antérieures, et l'on conçoit que de semblables sensations puissent à la rigueur provoquer un réflexe dans la veille aussi bien que dans le sommeil. De là à proférer sciemment un cri dans le dessein de
communiquer cette sensation à son semblable, la distance, certes, est encore très grande; mais il ne semble pas qu'un animal supérieur, un chien, un éléphant, un singe, soit tout à fait incapable de la franchir.
L'homme, en tout cas. Ta franchie : à la faveur d'une mémoire mieux douée et mieux ordonnée, il lui est arrivé quelque jour de rappeler une sensation de la veille, avec une netteté et une vivacité, non pas égales, mais comparables, sauf le degré dlntensité, à cette sensation elle-même, et suffisantes pour provoquer l'émission d'un réflexe vocal * : c'est ainsi que nous pouvons nous représenter l'origine du langage significatif. L'auditeur a pu tout d'abord s'y tromper, croire à la manifestation extérieure d'une sensation actuelle; mais sa propre conscience, qui lui fournissait, elle aussi, des types variés de sensations actuelles et de sensations passées, lui a appris à faire le départ des faits de conscience accusés par son semblable ; et, comme lui-même rappelait à l'occasion ses sensations évanouies, l'éducation sémantique des deux sujets a été continue et mutuelle. Ainsi de proche en proche : il va sans dire que ce n'est point là l'œuvre de quelques générations. En même temps que la mémoire créait le langage, le langage, d'autre part, fixait la mémoire, agrandissant ainsi dans l'homme le domaine de la conscience, et développant le sentiment ou — comme on voudra — l'illusion de l'identité et de la continuité du moi, fournissant successivement à l'esprit les repères de la notion du monde
1. Sur Fâge auquel cette faculté de rappel s'accuse dans le langage enfantin, consulter les intéressantes observations de M. G. Deville, Bévue de Linguist,, XXIV, p. 40 : « Elle a Pair parfois de faire la conversation avec sa mère. Le 585® jour, « donc à 19 mois, « par exemple, elle a dit : toutou f ouo-ouo, ouo-ouoy — néné, bou-ou-ou-oum, — bim gnol ; les deux traits indiquent deux légers temps d'arrêt; toutou et ^uo-ouo signifient « chien », né « tonnerre », le boum prolongé avait été par elle fait la veille pendant un orage, et en disant bim (onomatopée) gnol (Guignol) elle ajoutait le geste de frapper. Ainsi, d'elle-même, elle a parlé de chien, et sauté du chien au tonnerre, du tonnerre aux coups donnés à » (par?) « Guignol, tout cela en ayant Vair de raconter quelque chose à sa mère. » //)., p. 129 : « Très souvent, au moment de s'endormir, elle éprouve le besoin de parler d'un fait qui Va frappée dans la journée. Ainsi, le 627® jour, une fois au lit, elle a répété à plusieurs reprises : bébé ba-iin badon (bébé vilain, ballon). Elle s'était, au Luxembourg, disputée avec une petite fille à propos d'un ballon qu'elles voulaient toutes les deux. »
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extérieur, les repères des idées générales et de leur classification, les repères enfin de la spéculation métaphysique; et, de répercussion en répercussion, le langage et la pensée, s'étayant et s'exaltant Tun Tautre, sont devenus ce que nous les voyons aujourd'hui, pour progresser encore dans la suite des siècles, si les barbares du dedans n'ont raison quelque jour de tout ce qui fait notre noblesse.
Arrêtons-nous. Aussi bien avons-nous montré, peut-être à Texcès, que nous ne foulions plus notre terrain : non plus que le problème de la faculté du langage, ou de l'exercice de cette faculté, ou du cri-réflexe, ou du cri-signal, le problème du langage significatif n'appartient à la linguistique ; ceux-là relèvent de la science de la vie en général, et celui-ci de la science du moi; plus physiologiques sont les premiers, plus psychologique le second, linguistique non plus l'un que les autres. Insolubles? c'est à une autre autorité à prononcer. Pour ma part, je n'en crois rien : la science de la vie et celle de l'homme sont encore dans l'enfance et réservent à nos descendants mainte surprise. Mais insolubles par la science du langage, oui, sans l'ombre d'un doute; car ils la dominent de toute la hauteur dont la première apparition de l'homme sur la terre dépasse les plus anciens souvenirs historiques qu'il nous soit donné d'en exhumer.