‹ Antimonies linguistiquesChapitre 19 sur 41 · V. — <^U(J£l ou 6£(J£t · texte numérisé non relu

V. — <^U(J£l ou 6£(J£t

L'antiquité, en dépit de ses erreurs grossières sur la nature du langage, avait eu le pressentiment de cette vérité : c'est aux philosophes qu'elle réservait l'examen de la grande question d'école, si le langage était çjaei ou Séasi, s'il procédait de la nature ou de la convention humaine. Les grammairiens se bornaient modestement à se demander s'il reposait sur 1' « analogie », la proportion réfléchie et régulière des termes, ou sur r « anomalie », sur la base mouvante des caprices de l'usage. Il est vrai qu'au fond <pu(T£i et analogie, Séafii et anomalie étaient respectivement, dans leur pensée, des termes synonymes, en ce sens que, si le langage procédait de la nature, il devait, selon eux, présenter le caractère de régularité fatale dont la nature a le secret, et qu'au contraire, si la langue ne relevait que de l'usage, elle était ime convention éphémère, bizarre et désordonnée comme

la mode des vêtements ou celle des coiffures ^ Mais, s'il appartenait aux grammairiens de prononcer sur l'analogie et l'anomalie, le fonds du litige ressortissait toujours à la philosophie; et, quand Varron se flattait d'avoir travaillé à la double lueur des lampes d'Aristophane et de Cléanthe 2, il entendait bien qu'Aristophane ou tout autre peseur de mots et de syllabes n'avait fourni que les matériaux et les documents sur lesquels l'esprit de Cléanthe était appelé à spéculer et à conclure.

Aujourd'hui, Aristophane se déclare impuissant même à fournir de simples matériaux : il sait que la question de l'origine du langage est infiniment antérieure et supérieure à celle de la structure de telle ou telle langue en particulier, ou même, — à supposer qu'il eût jamais existé et qu'on fût en mesure de le restituer, — de l'ancêtre commun de tous les langages actuellement parlés à la surface du globe ; il sait et il proclame que la psychologie animale et humaine a seule qualité pour pousser les fouilles et en colliger les résultats. Mais, puisqu'il a rencontré au passage l'inévitable controverse de jadis, ravivée même en ces temps derniers par la querelle d'adversaires aussi illustres que Max Millier et Whitney, il n'encourra pas du moins l'accusation de l'esquiver, et s'efforcera d'encadrer la conciliation de ce malentendu accessoire dans le cycle des grandes antinomies linguistiques qu'il s'applique à résoudre.

Assurément, le langage, tel que nous le connaissons et l'observons partout autour de nous, est de pure convention : l'enfant ne parle que si on lui a appris à parler et comme on le lui a appris ; si on ne le lui enseignait pas, il l'apprendrait, moins vite et moins bien, assez toutefois pour se faire entendre, non point par un don instinctif, mais en écoutant parler les

i . Étrange paralogisme, pour le dire en passant ; car le Parthénon, à coup sûr, est plus régulier dans ses proportions qu'une grotte naturelle, et les volapiiks de tout poil mis en circulation tous les dix ans par d'ingénieux inventeurs n'ont jamais passé pour des chefs-d'œuvre d'exubérante fantaisie. Mais tout peut se soutenir, une fois qu'on a méconnu la nature même de l'objet sur lequel porte la controverse : le ;:pwTov ij;£û8o;, ici, consistait à prendre une langue en particulier, bien plus, une langue littéraire, pour spécimen du langage humain, et à fonder une théorie sur les règles de cette langue, comme on fonderait un édifice sur un amas de décombres, puisqu'aucune langue n'est autre chose que l'ensemble ressoudé des débris d'une langue plus ancienne.

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