De lingua, /a^ma, V
ORIGINE DU LANGAGE. ^UŒ6l OU Osaei? 39
autres et en les imitant. Quant à l'isoler avec une chèvre dans une caverne jusqu'à l'âge de sept ans, c'est une expérience aussi inutile qu'impossible, puisque nous en savons l'issue d'avance : l'enfant pousserait quelques cris plus ou moins articulés et, probablement, reproduirait avec une rare perfection le bêlement de sa nourrice, en sorte qu'au prix même de ce confinement barbare nous n'obtiendrions pas encore la pure parole humaine instinctive dégagée de toute intrusion étrangère. Que si nous interrogeons les diverses langues prises à part sur l'énigme du langage, chacune nous répondra, pour l'expression d'un concept déterminé, par un ensemble d'articulations à elle propre, et nous n'apercevrons pas une ombre de raison pour que l'idée d' « homme », par exemple, soit préférablement rendue par viras ^ homo, àvôpwTCOç, mann, ember ou tchélovék. Peut-être, s'il nous est donné de remonter assez avant dans le passé de quelqu'un de ces mots, découvrirons-nous dans la décomposition de ses éléments la raison d'être de sa signification actuelle ; mais la difficulté ne sera que reculée; car il faudra ensuite se demander pourquoi chacun des éléments du mot correspond au concept qu'il est censé représenter, et ainsi d'analyse en analyse on atteindra tôt ou tard un élément absolument irréductible, l'atome linguistique qu'on nomme « racine » parce qu'il faut bien lui donner un nom, mais dont on ne sait rien que ce nom conventionnel, rien, sinon que telle racine, dans une langue donnée, a tel sens très vague, très abstrait et très général, et non du tout pourquoi ni comment elle l'a. Si loin donc que nous remontions dans l'histoire et la préhistoire du langage, il nous apparaît comme une convention aussi arbitraire qu'un répertoire de signaux internationaux, encore qu'il nous soit impossible de fixer l'origine de cette convention, ou même de concevoir par quelle voie elle aurait pu s'établir *.
Mais faut-il répéter que le langage n'a pas débuté par être ce que nous le voyons aujourd'hui? Qu'il soit beaucoup plus perfectionné que le premier cri de l'animal humain, c'est ce que tout le monde, je pense, sauf les orthodoxes de l'école de Bonald, — y en a-t-il encore ? — accordera sans difficulté ; qu'il soit de nature toute différente, on semble trop disposé à l'oublier, et c'est là tout le malentendu. Rien pourtant n'est plus sûr : le
1. C'est ce qu'avait déjà dit Lucrèce en beaux vers (de rer. nat., V, 1040), et d'autres sans doute avant lui : Renan, Origine du Langage , p. 74.