‹ Antimonies linguistiquesChapitre 21 sur 41 · ORIGINE DU LANGAGE · texte numérisé non relu

ORIGINE DU LANGAGE

langage significatif est un heureux et sublime accident, la magnifique efflorescence d'un humble réflexe vocal ; et qu'est-ce qu'un réflexe, sinon la transposition organique de la sensation qui Ta provoqué ? C'est assez dire que le langage est un phénomène naturel, en corrélation intime et innée avec l'état d'âme qu'il traduit : la locution « j'étouffe » est aussi artificielle qu'on voudra ; le râlement caractéristique de l'homme qui suffoque ne l'est pas, et sauvage ou civilisé personne jamais ne s'y trompera. Que si une donnée aussi élémentaire avait besoin de confirmation, elle n'en manquerait point, si réduit qu'apparaisse le rôle des interjections dans nos langues cultivéeîs et même dans les idiomes rudimentaires des sauvages inférieurs. Sous l'empire d'une violente émotion, surtout d'une grande douleur physique, le langage factice est aboli, et le réflexe sous-jacent qui Ta constitué, avec ses modulations primitives et spécifiques, émerge soudain comme au travers d'un voile qui se déchire. « Le cri déterminé par l'action d'un instrument tranchant * donne des intervalles de dizièmes, et quelquefois les sons chromatiques compris dans un intervalle de quarte augmentée. Le cri des douleurs pulsatives forme une sixte majeure descendant chromatiquement sur la dominante. Le cri des douleurs lancinantes donne l'octave sur laquelle le patient fait entendre une sorte d'horrible trémolo... Les cris des douleurs de parturition se notent par l'intervalle considérable d'une dix-septième majeure... Le cri de joie forme l'octave; le cri d'appel, la neuvième majeure ; le cri d'effroi, la quinzième majeure ; le cri de dégoût s'exprime par la quarte juste... » Ainsi, sous la réserve des corrections probablement légères que ces constatations pourraient comporter, si on les transportait à d'autres races, à chaque excitation répond une tonalité différente, et sans doute à chaque degré d'une même excitation une intensité différente de la même tonalité, en sorte qu'une oreille qui aurait conservé le sentiment instinctif de cette corrélation naturelle percevrait la nature et le degré de la sensation d'autrui dans le cri même qui l'exprimerait.

Depuis longtemps, habitués à d'autres moyens d'expression, nous sommes devenus inhabiles à pénétrer le sens de ceux-là. De

I. Il va sans dire que je ne garantis pas ces observations, qui d'ailleurs n'ont que faire de ma garantie : O. Gomettant, Congrès des Américanistesde Nancy (1875), II, p. 277.

NATURE DU LANGAGE. 4>ÙaSl OU G^ŒSt? 41

même un homme perdu dans les rues de Paris et supposé dans l'impossibilité de demander son chemin, ne songerait pas un instant à s'en rapporter à ce sens général de la direction que la science commence à entrevoir, à un degré plus ou moins élevé de développement, chez la plupart des êtres organisés : il se guiderait sur les plaques indicatrices, ou sur le cours de la Seine, ou sur la position du soleil ou de Tétoile polaire ; bref, il substituerait les notions acquises et conscientes à la spontanéité de l'instinct. Pourtant il est bien certain que nous avons en nous à notre insu un sens latent de la direction, encore que la plupart des civilisés l'aient oblitéré : chez moi, il l'est à ce point, qu'en gravissant l'escalier d'une maison inconnue, je ne saurais dire à l'improviste ou même sans une assez longue réflexion à quel moment je fais face ou tourne le dos à la rue. Cet aveu fera sourire nombre de mes contemporains moins dégénérés que moi, mais fort inférieurs encore aux Peaux-Rouges dont on nous raconte tant de longues odyssées entreprises et conduites avec une merveilleuse sûreté d'orientation, — sans parler de la volte quasi-instantanée du pigeon voyageur sitôt lâché, ou des surprenantes histoires de jeunes chats transportés au fond d'un panier clos et par un circuit à dérouter tout autre qu'une boussole vivante. Ily a ainsi, dans les replis les plus obscurs et les moins explorés de notre organisme, des sens désormais sans usage, de l'existence desquels nous nous doutons aussi peu que de la possibilité de mouvoir l'oreille externe, faculté qui chez certains sujets reparaît par atavisme.

Tel est le sens du langage * : parce qu'on nous a appris cent façons de nous orienter, nous sommes devenus incapables de le faire dès que ces procédés artificiels nous font défaut ; parce qu'on nous a enseigné une infinie variété de manières d'exprimer toutes les nuances de nos sensations et de nos idées, la manifestation unique et rudimentaire qui correspond naturellement à un

i. Peut-être n'estril pas téméraire de fonder à cet égard quelques espérances sur l'avenir des récentes recherches qui ont si fortement modifié et ébranlé Tantique notion de l'unité du moi. Qui sait si le sens élémentaire du langage ne se dégagera pas brusquement ou pièce à pièce de quelque moi sous-jacent, mis à découvert dans un de ces « états seconds » que provoquent les expériences d'hypnotisme? Si étonnants que paraissent certains de leurs résultats, il est clair que les expérimentateurs n'en sont encore qu'aux premiers rudiments de la psychologie qu'ils nous préparent et n'ont pas encore ébauchée.

état d'âme simple et rudimentaire a cessé d'éveiller en notre esprit les corrélations qu'elle évoquait jadis, et c'est à la réflexion qu'il nous faut désormais recourir pour concevoir la possibilité, la nécessité même d'une pareille concordance chez Thomme primitif. Cette concordance devenue mystérieuse, qui nous la révélera jamais? Les progrès incessants de la psychologie physiologique parviendront-ils à saisir, à travers les dédoublements de la personnalité humaine, la filière qui plonge sous toutes les couches successives de civilisation et de barbarie et qui relie la période de l'orateur au cri instinctif de Fhabitant des cavernes ? Il ne faut pas désespérer de la science : elle a déjà résolu d'autres énigmes ; elle viendra à bout de celle-ci; mais bien des générations de chercheurs auront passé auparavant. C'est quelque chose pourtant que d'avoir entrevu à sa lueur, malgré la distance et la brume des horizons, le profil de la cime ardue où nous ne poserons jamais le pied.

Du moins sommes-nous dès à présent en mesure de concilier dans une vue supérieure toutes les controverses d'autrefois sur la part respective de la nature et de^la convention dans l'œuvre du langage, et de comprendre que la raison d'être de la valeur significative en soi d'une soi-disant racine ou d'un soi-disant suffixe ne mérite point d'arrêter un instant la pensée du linguiste ni du philosophe. Car il n'y a de racines et de suffixes, — et encore au prix d'un travail d'abstraction aussi décevant pour l'historien du langage qu'il est commode pour le simple grammairien, — que dans la langue formelle et organisée, telle que nous la constatons dans le présent et le passé le plus lointain : le langage spontané, le seul adéquat à son objet puisqu'il est le seul qui ait jailli spontanément de la sensation et l'ait communiquée sans ambiguïté possible, est aussi amorphe que d'ailleurs il nous est inconnu. Nous pouvons sans doute, — autant qu'il nous est donné de traduire en nos idées relativement claires le chaos psychique des premiers hommes qui parlèrent, — concevoir un individu ainsi fait que la sensation de chaleur corresponde chez lui à une émission vocale telle que a, celle de sa propre existence à un phonème i, la vision du soleil enfin à un phonème o, en sorte que la sensation complexe « le soleil me brûle » fût rendue pour lui et ses. semblables par l'addition des trois éléments a-|-i-|-o, soit donc par une phrase de trois mots a i o. Mais nous pouvons également concevoir, et sans plus de difficulté, un sujet primitif chez qui la totalité de cette même sensation correspondrait à une émission totale et indécomposable telle que aïo, en sorte que, beau-

ORIGINE DU LANGAGE. ^uast OU ôéasi ? 43

coup plus tard seulement, lorsqu'un rudiment de faculté analytique se serait développé, un travail postérieur d'abstraction vînt à tirer de ce trisyllabe les valeurs artificielles a = brûler, i = moi, or=r soleil. L'un est aussi soutenable que l'autre, pour ce que nous en savons. Et ainsi, à côté de la question « çuasi ou Seast? », à côté de la question « analogie ou anomalie? », vient se placer, — non moins oiseuse en tant qu'elle s'appliquerait au langage en général, et non à telle ou telle famille de langues historiquement connue, — la question si résolument posée au sujet des langues indo-européennes par M. Sayce ^ et M. Ludwig - « agglutination ou adaptation ? » L'une et l'autre, dirons-nous, ou ni Tune ni l'autre : si les faits connus de l'histoire d'un langage nous permettent d'y constater le procédé soit d'agglutination initiale soit d'adaptation- postérieure, ou tout au moins de l'induire avec une suffisante vraisemblance '^, nous n'avons qu'à le mettre en lumière ; là où l'histoire et l'induction nous laissent en défaut, toutes les conjectures se valent et nous n'avons pas le droit de conclure, encore bien moins celui d'assigner l'un quelconque des deux procédés théoriques à la formation de cette langue primitive sur laquelle les nomenclatures actuelles ne peuvent nous fournir absolument aucun document.

Résumons-nous : tout langage est conventionnel, et pourtant le langage est un fait naturel : est-ce assez nettement dire qu'aucune langue actuelle ou passée ne saurait nous éclairer sur le fait primordial de l'origine du langage ? Si tenaces cependant sont les vieilles idoles qu'on les a vues reparaître d'âge en âge, et qu'en dépit des protestations de la linguistique, désormais en possession de sa méthode et assez consciente d'elle-même pour se tracer des limites, beaucoup en ont encore l'esprit aussi obsédé que le grammairien Nigidius d'analogique mémoire. Cet ingénieux contemporain de Varron trouvait une admirable concordance naturelle entre le mot nos et la première personne, le mot vos et la deuxième ; car, disait-il, en proférant nos, nous renfermons le souffle expiratoire en nous, et, en disant vos, nous le dirigeons vers l'interlocuteur ^. L'observation est juste et l'accord spécieux. Si d'aven-

i. Principes de Philologie comparée (trad. Ernest Jovy), préface et passim.

Page 1