II. — MOINS DE MOTS QUE D'IDÉES
C'est un lieu commun que de constater que l'enfant très jeune a beaucoup moins de mots que d'idées; mais, pour évidente qu'elle paraisse, j'ai grand'peur que la proposition, comme tant d'autres qui n'ont pas tenu devant l'examen, ne repose sur un nouveau malentendu, sur une extension abusive du sens que comporte le mot « idées ». Oui certes, l'enfant à peine né voit se succéder une foule de représentations diverses et fugaces, aussitôt évanouies que formées; mais ces images, par cela même qu'il ne les saurait nommer, ne sont point des idées, et ne le deviendront que du jour précisément où un signe permanent de récognition isolera, distinguera chacune d'elles du monde de représentations ambiant. Les premières années de l'enfant ne sont guère qu'un long rêve, moins conscient même et moins consistant que les rêves de nos nuits ; car au moins nommons-nous les objets qui s'y présentent et que nous reconnaissons à mesure que notre activité mentale les évoque, tandis que les visions de l'enfant, aussi incohérentes dans leur enchaînement que d'ailleurs ininterrompues dans leur succession, ne demeurent dans son esprit qu'à l'état de masse confuse, jamais à titre d'unités distinctes. A peine si çà et là une sensation émerge, assez vive pour constituer un souvenir; de là vient que cette période de vie végétative ne laisse presque aucune trace en nous, et que les rares souvenirs que nous en avons gardés se traduisent à nous-mêmes — fait exceptionnel et précieux à noter — sans le secours d'aucune parole intérieure. Que le lecteur s'interroge pour discuter la justesse de cette observation; qu'il évoque un incident de sa première enfance resté dans sa mémoire sans qu'on le lui ait raconté depuis : brusquement, d'un seul coup, il revivra la scène sans se la raconter^ car c'est la mémoire de ses organes, si je puis ainsi dire, immédiatement et sans truchement adventice, qui la lui représentera ^ Autant le langage sup-
1. Il va sans dire, d'autre part, que le souvenir sous cette forme spontanée sera incommunicable. Bien plus, il s'émoussera et finira par s'évanouir, s'il nous arrive de raconter le fait à autrui, ou même simplement d'y penser trop souvent nous-mêmes, parce que dès lors il se formulera en langage externe ou interne.