LANGAGE ET PENSÉE. MOINS DE MOTS QUE D'IDÉES
pose la mémoire mentale, autant celle-ci est inconcevable sans lui, et ridée, à son tour, n'existe que conservée et classée par la mémoire : la réminiscence d'une sensation n'est pas plus une idée, que le cri réflexe qui l'a accompagnée n'est un mot.
Ceci est strictement vrai, remarquons-le, même des sensations internes, qui probablement sont d'autant plus intenses chez l'enfant qu'il en est distrait par un moindre nombre de sensations externes. L'enfant qui crie la faim en ce moment ne se souvient pas d'avoir eu faim hier; encore bien moins s'en souvient-il lorsqu'il n'a plus faim. Pour qu'il s'en souvînt vraiment, il faudrait qu'à défaut de la sensation actuelle, le mot « faim » existât dans son esprit, associé à la sensation et l'évoquant par là même. Tant que cet élément lui manque, il n'a point d'idée : son état normal doit être une cœnesthésie permanente, plus ou moins fréquemment interrompue par tels ou tels accidents de sensation sans lien entre eux. Quand l'excitation est particulièrement insolite ou violente, elle provoque un cri, et dans ce cri de l'enfant, tout comme dans le balbutiement du vieillard retombé à l'enfance, tient, ainsi qu'on l'a dit, tout un monde de sensations ; un monde, oui, mais un chaos ; pour tout dire en un mot, je ne sais même si la distinction du moi et du non-moi serait possible à un être totalement dépourvu de langage ^
Cette distinction, en effet, s'esquisse dans l'esprit à mesure que les idées s'y substituent aux simples images, ou en d'autres termes, à mesure que l'enfant, en entendant nommer, puis nommant lui-même les objets extérieurs, apprend à distinguer son moi normal des impressions accidentelles qui interviennent incessamment pour le modifier. Alors il pourra arriver que, instruit par l'expérience et par une induction rudimentaire, il objective une représentation dont on ne lui ait pas encore appris le nom : il aura donc l'idée sans le motet, momentanément, moins de mots que d'idées. Mais ce cas même est d'une extrême rareté : il n'est guère d'objets qu'on n'ait nommés à l'enfant bien avant qu'il ne
i. Qu'on n'objecte pas Laura Bridgman, sourde, muette et aveugle, qui pourtant poussa l'idéation jusqu'à comprendre une discussion théologique : d'abord, elle était la descendante d'une longue série d'ancêtres qui tous avaient possédé le langage et lui avaient transmis tous les dons intellectuels qu'il suppose et qui en dérivent ; ensuite, il est bien clair qu'on n'eût rien pu lui enseigner du tout, si l'on n'avait imaginé à son usage une certaine sorte de langage. Mais qui nous dira jamais comment un animal inférieur pense le monde extérieur et se pense lui-même ?
Sa ^ ANTINOMIES LINGUISTIQUES
les ait remarqués de lui-même et en appelant expressément son attention sur eux, et Tingénu bavardage des mères et des nourrices a pourvu par anticipation à ses besoins d*expression. D'ailleurs, si on ne lui a pas dit ou s'il n'a pas entendu le mot qui doit répondre à son idée, il n'en est pas plus embarrassé, il l'invente tout uniment, tant le langage et l'idée vont de pair : jusqu'à l'âge de 19 mois, la petite fille observée par M. Deville a obstinément appelé le savon mené^ sans qu'on pût ni l'en corriger ni savoir d'où elle avait tiré cette bizarre désignation * .
Car, de ce que l'enfant, même capable désormais de construire une phrase, emploie pour exprimer son idée un terme pour nous insolite, ce n'est pas à dire que le mot corrélatif à l'idée lui manque : il lui manque le mot que nous employons, voilà tout, «t c'est affaire bien moins de langage en général que d'usage d'une certaine langue particulière. Une enfant de deux ans et demi remarque sur ma table à écrire une minuscule tache d'encre rouge, la montre du doigt et me dit : « un bobo » : c'est évidemment le terme le plus parfait qu'elle puisse employer pour exprimer une représentation visuelle qu'elle est encore dans l'impossibilité de rapporter à sa véritable cause. La même enfant, un peu plus âgée, voyant à son petit doigt une microscopique cicatrice, s'écrie en pleurant : « Maman, un petit fossé qui ne veut passe rebondir \ » Rien déplus impropre, à coup sûr; mais elle a fait effort pour trouver quelque chose de plus précis et de plus adéquat que le simple « un bobo », et somme toute elle a réussi : les termes qu'elle a employés vaudraient à peu de chose près les nôtres, si l'usage les avait consacrés. Là donc, comme partout, le langage se superpose à l'idée : rudimentaire seulement dans le premier cas, parce que l'idée l'est aussi, mais il en est de même du langage de l'adulte mis en présence d'un phénomène inconnu ; métaphorique dans le second, parce que le terme propre manque, mais la métaphore n'est-elle pas le pain quotidien de tous les langages 2?
1. Probablement de ce qu'en la lavant on lui avait dit plusieurs fois de suite que c'était pour l'emmener promener. Mais cette explication conjecturale ne fait rien à l'affaire. L'enfant nomme tout ce qu'il objective : voilàle fait constant.
2. Le remarquable travail de l'extension de sens par métaphore commence de très bonne heure, avant un an et demi. Ft. de L., XXIV, p. 23 : i( Voyant des dragées pour la première fois, elle a dit aussitôt « toto », mot qui dans sa bouche signifie «œuf » (529° jour). » Est-ce par un autre procédé que nous disons « un pain de savon » ou les Anglais « a hogshead of sugar » ?